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arteSébastien Lifshitz nous parle de "Petite fille", son documentaire éclairant sur la transidentité

Par Florian Ques le 24/11/2020
petite fille

Disponible dès ce 25 novembre à la demande sur Arte.tv, son dernier long-métrage est une incursion dans l'intimité de Sasha, une petite fille dont l'école ne veut pas reconnaître la transidentité. Une œuvre authentique et nécessaire en 2020.

Fort de son captivant Adolescentes paru en salles l'été dernier, Sébastien Lifshitz est à nouveau au cœur des discussions pour un autre documentaire. Dans Petite fille, le réalisateur s'immisce tout en douceur dans le quotidien de Sasha, une enfant de 7 ans née garçon. Caméra à la main, il retrace le combat qu'elle doit mener contre son établissement scolaire afin que sa transidentité soit reconnue. Le documentaire ne manque pas de surligner la dévotion infaillible de Karine, la mère de Sasha, décidée à garantir à sa fille une vie où sa dysphorie de genre ne sera plus un problème. Un film d'actualité, alors que Lilie, petite fille transgenre, a bouleversé la France entière lors de la dernière rentrée scolaire...

Alors que sa sortie sur grand écran est encore incertaine, Petite fille sera diffusé le 2 décembre prochain à 20h50 sur Arte – et reste également disponible jusqu'au 30 janvier 2021 sur la plateforme Arte.tv. Parce que personne ne peut mieux parler de son travail que Sébastien Lifshitz en personne, TÊTU l'a rencontré afin de revenir sur cette œuvre documentaire saisissante, pleine d'humanité et de bienveillance.

Comment êtes-vous rentré en contact avec Sasha et sa famille ?

Sébastien Lifshitz : Je suis passé par un forum de parents qui ont des enfants en dysphorie. Ce qu'il faut savoir, c'est que beaucoup de parents qui ont des enfants trans sont souvent complètement démunis. Ils ne savent pas vers qui se tourner et se posent des tas de questions. Il n'y a aucune institution vraiment constituée et identifiée pour permettre par exemple à ces parents d'appeler un numéro vert. Les parents sont totalement livrés à eux-mêmes, d'où l'existence de forums. Le seul lieu d'information qu'ils ont, c'est Internet. Et le problème d'Internet, c'est que tout est soumis à caution. Tu ne sais jamais dans le fond si ce que tu lis est fiable ou sérieux, ce qui peut renforcer ce sentiment pour les familles d'être livrées à elles-mêmes.

C'était justement le cas de la famille de Sasha ?

Au moment où je rencontre la mère de Sasha, elle en est là. Ça fait trois ans qu'elle vit cette situation. Elle est remplie de questions auxquelles elle n'a aucune réponse. Elle est en province, le médecin de famille dit lui-même qu'il n'est pas qualifié pour l'aider. Au moment où je la rencontre, je la sens à bout. Le combat avec l'école avait déjà commencé. Il y a un sentiment d'épuisement comme c'est souvent le cas avec beaucoup de familles d'enfants trans, même s'il existe une disparité de situations.

Votre cinéma a toujours mis en lumière les questions queers. Mais la transidentité est un sujet qui peut être difficile à appréhender

Les questions d'identité et de sexualité sont dans mon cinéma depuis que j'ai commencé à faire des films. Début 2000, quand j'ai fait Wild Side, je suis allé à la rencontre de tout le milieu trans en France. Ce n'était pas du tout un milieu homogène avec un seul discours, mais c'était intéressant car ça te faisait réfléchir sur la transidentité. D'une certaine manière, j'avais essuyé les plâtres avec ce documentaire-là. Mais c'était il y a une vingtaine d'années. En 20 ans, le monde trans est passé de l'invisibilité à la médiatisation.

Mais ici, il s'agit de suivre une enfant. C'est une approche plus spécifique ? 

Évidemment, une enfant de 7 ans n'est pas dans le "discours". Tu ne peux pas lui demander de tenir un langage qui t'expliquerait tout de A à Z. Mais ici, je n'ai pas voulu avoir une approche spécifique. La spécificité, c'est justement que Sasha est une enfant. J'ai simplement essayé d'être au plus près d'elle, de vraiment retranscrire sa vie intérieure, ses émotions, ses pensées.

Qu'est-ce qui vous a marqué de votre année passée à la suivre ?

Pendant l'année de tournage où je l'ai filmée, elle était davantage focalisée sur les signes extérieurs du féminin. L'obsession du rose, les jouets girly… Ces signes existaient déjà avant que j'arrive, mais ils se sont exacerbés à ce moment-là. Parce que plus l'opposition qui lui était faite était forte, plus elle voulait revendiquer d'une certaine manière ces signes visibles de son identité féminine. Une fois que l'école a accepté après des mois de lutte, sa mère m'a dit que Sasha était moins focalisée sur ces questions de signes du féminin. Qu'elle était désormais dans une attitude plus "fluide" pour la faire simple.

Avez-vous fait face à des obstacles dans la réalisation de ce documentaire ?

L'école était totalement opposée à ce film. Elle a tout fait pour nous empêcher de le faire, allant jusqu'à envoyer une lettre d'avocat pour nous interdire de filmer l'école et de la citer. Ils avaient une volonté farouche d'empêcher qu'on puisse raconter la vie de Sasha. Pour eux, le problème venait du côté de la famille. Ils considéraient que Sasha était dans une sorte de caprice et qu'il fallait lui tenir tête. Je trouvais ça aberrant de tenir un tel discours alors qu'ils n'avaient aucune connaissance sur la dysphorie de genre.

Mais à partir du moment où il y a eu un certificat médical fait par l'hôpital, ça a changé la donne. Avec ce document, la famille était en mesure de pouvoir attaquer l'école pour maltraitance. Dès lors que l'école a compris qu'il y avait un risque de poursuites, cette pression les a poussés à accepter l'identité de Sasha.

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Crédit photo : Arte / Agat & Cie

Pourquoi avoir fait ce documentaire ? Pour éveiller les consciences sur la transidentité ?

Ce qui m'intéressait avant tout, c'était de regarder un être en construction qui se bat pour être soi-même. C'était passionnant comme expérience. Concernant la transidentité, beaucoup pensent que c'est quelque chose qui se manifeste au moment de la puberté ou de la sexualité, alors que ça n'a strictement rien à voir. Cela peut apparaître très tôt selon le contexte et je trouvais important d'incarner cette histoire-là pour que les gens en prennent conscience et soient à l'écoute de leur enfant. Mais oui, il y a une démarche un peu pédagogique. Même si, évidemment, on n'assiste pas à un cours : c'est un film, un portrait, une histoire. C'est à l'intérieur de ça que l'on distille suffisamment d'informations pour expliquer beaucoup de choses.

Avec Adolescentes et maintenant Petite fille, vous vous intéressez beaucoup aux années formatrices d'une personne. Qu'est-ce qui vous fascine dans l'enfance ?

C'est l'accomplissement de soi qui m'intéresse. Rien n'est donné au départ. Il y a toujours une forme de lutte pour trouver qui l'on est. L'enfance ou l'adolescence sont des âges de transformation extrêmement forts. De mois en mois, le corps ne cesse d'être bouleversé et de changer en permanence. La conscience aussi évolue énormément à ces âges-là. Je trouve ces périodes fascinantes à observer et à raconter de l'intérieur. Beaucoup de documentaires sont filmés avec une sorte de distance qui tend à objectiver le réel. J'essaie au contraire d'adopter un point de vue inverse et d'assumer ma subjectivité. J'essaie d'être au plus près des gens que je filme. Pour, justement, révéler toute la part intime de ce qu'ils sont.

Crédit photos : Arte / Agat & Cie