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edouard louisÉdouard Louis à la vie, à la mère

Par Guillaume Perilhou le 02/04/2021
édouard Louis

Trois ans après "Qui a tué mon père", Édouard Louis revient en librairie avec "Combats et métamorphoses d’une femme", comme un miroir de son précédent texte. Un récit court et grandiose de l’oppression, puis de la libération de sa mère.

En littérature comme ailleurs, il est toujours bon de faire simple. Du moins, de faire croire à la simplicité. N’ayons pas peur des mots et avertissons d’emblée : depuis longtemps, nous n’avions rien lu de si beau. Combats et métamorphoses d’une femme, 128 pages aux éditions du Seuil, présente une double sobriété : humilité apparente du style, à l’épure, de cette écriture blanche chère à Annie Ernaux qu’Édouard Louis admire et dont l’influence est partout, et de l’histoire qui nous est ici racontée, celle de cette femme, sa mère, le dessin de son existence, une parmi les autres.

 

La littérature se mêle dans l’oeuvre de Louis à « la cartographie du monde social ». Tisse des liens vers la sociologie, comme chez Ernaux encore ou Eribon, son ami, écrit le réel explicitement. Ne pas suggérer, ne pas contribuer à l’art pour l’art mais écrire des sujets absents ou presque de l’histoire littéraire parce que celle-ci, dit Édouard Louis, appartient à la bourgeoisie. « Parce que je le sais maintenant, ils ont construit ce qu’ils appellent littérature contre les vies et les corps comme le sien, annonce l’écrivain. Parce que je sais désormais qu’écrire sur elle, et écrire sur sa vie, c’est écrire contre la littérature. »

Venger sa mère

Edouard Louis dépeint magnifiquement une femme devenue mère à dix-huit ans, et de nombreuses fois. Une femme qu’il veut venger. Qui n’a pas eu la vie dont elle rêvait enfant, qui connut la pauvreté et l’exclusion, écrasée par la domination masculine, mais eut le courage de la quitter, cette vie, de s’autoriser et s’affranchir. Quitter la Picardie qu’elle avait toujours connue, son environnement violent et homophobe pour Paris, là où vit son fils qu’elle ne comprenait pas quand il était enfant, qui faisait des manières, rien comme tout le monde, qu’elle aurait voulu différent. Un petit garçon gay qui détonnait.

« De la même manière que Monique Wittig affirme que les lesbiennes ne sont pas des femmes, qu’elles échappent à cette identité contrainte, la personne que je suis n’a jamais été un homme, et c’est ce trouble du réel qui me rapproche le plus d’elle, écrit Édouard Louis à la quarantième page. C’est peut-être ici, dans ce non-lieu de mon être, que je peux tenter de comprendre qui elle est et ce qu’elle a vécu. » Depuis sa fracassante entrée en littérature en 2014 avec En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis poursuit son ascension autobiographique et nous raconte. Son travail est universel ; James Ivory, le scénariste de Call me by your name, travaille à l’adaptation en série de son premier ouvrage et de Qui a tué mon père.

Les livres, on le sait, ont de nombreux pouvoirs. S’ils prolongent la vie des disparus, ils ont parfois la grâce de rendre aux pauvres leurs richesses. D’offrir à qui en a la chance, dans le malheur et l’ombre, une part d’éternité.

 

Combats et métamorphoses d’une femme, 128 pages, éditions du Seuil, 14 euros.