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expositionJean-Paul Gaultier nous fait visiter l'exposition événement Cinémode

Par Franck Finance-Madureira le 24/11/2021
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Le ponte de la mode enfile sa casquette de commissaire d'exposition pour inaugurer Cinémode, un projet audacieux qui honore à la Cinémathèque de Paris les plus grands costumes de l'histoire du 7e art. Jean-Paul Gaultier nous en parle.

Presque affranchi de ses années dans la mode, Jean-Paul Gaultier suit désormais le fil de ses désirs profonds, quitte à surprendre lorsqu’il monte un Fashion Freak Show en 2018 aux Folies Bergère pour raconter son fabuleux destin ou quand il décide cette année d’aller déclarer sa flamme aux danseuses et aux danseurs de Danse avec les stars. Étonnamment, c’est quand il parle de cinéma qu’on le sent le plus inspiré. Les films, les stars, les icônes ont façonné son regard sur le monde et sa créativité. L'exposition CinéMode, mise en scène inspirée de costumes mythiques que propose la Cinémathèque française à Paris jusqu’au 16 janvier 2022, est une occasion unique de revisiter l’histoire du cinéma à travers le regard subjectif d’un commissaire d’exposition de choix. Jean-Paul Gaultier a proposé à TÊTU une visite commentée… Suivez le guide !

Falbalas, le film originel

Jean-Paul Gaultier : C’est mon amie Tonie Marshall qui avait parlé à la Cinémathèque de cette idée d’exposition et avec qui j’ai commencé à travailler sur le projet. Elle nous a quittés mais sa mère, Micheline Presle, l’héroïne de Falbalas est encore là. Elle est venue à l’inauguration, elle a 99 ans ! Falbalas, je l’ai vu quand j’avais 9 ans et ça m'a donné envie de faire des costumes de folie. J'ai vu les Folies Bergère et j'ai dessiné une danseuse à l’école. L'institutrice m'a mis le dessin dans le dos et fait faire le tour des classes. On se moquait de moi qui ne jouais pas au foot, on me traitait de fille manquée… Et là, on s’est mis à me demander des dessins ! Tout a basculé.

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Crédit photo : 1944/StudioCanal

Le premier corset, celui que j'ai fait pour Madonna, est complètement inspiré de l’ambiance de ce film, un peu fantomatique, avec les vieilles couturières, un peu voyeuses. J’ai retrouvé ça quand je suis allé chez Patou : une maison traditionnelle comme celle de Falbalas. Il avait fait des guêpières, des corsets, travaillait sur les tons chair.

Marilyn, Bardot et super héros

Jean-Paul Gaultier : J’ai voulu montrer notamment l'évolution de l'homme et de la femme, montrer que l'homme se féminise, que la femme prend le pouvoir et se virilise. C’est également ce que j’ai affirmé dans la mode. On commence ici par la figure du cow-boy, John Wayne. C'était l'exemple type du macho, mais pas assez à mon goût. Et c’est le type de virilité que je voulais remettre en cause. 

Brigitte Bardot, pour moi c’est l’anti-Monroe, on montre une femme libre, qui décide de sa sexualité, les cheveux hirsutes quand elle danse en sueur et en transe dans Et Dieu créa la femme. Pour sa robe de mariée, elle choisit une robe de pauvresse en quelque sorte, une espèce de nappe à carreaux, mais elle lance une mode ! Elle demandera même à ce qu’on échancre ses ballerines pour laisser voir la naissance des orteils, c’est Valérie Lemercier qui m’a raconté ça. En vérité, Marilyn, c'est l'inverse, c'est la petite robe et c'est la victime du système hollywoodien, un peu femme-objet. 

Ensuite on découvre les hommes super-héros et un peu kitsch comme le costume que j’ai dessiné pour Bruce Willis dans Le Cinquième élément.  Mais le pantalon lui écrasait les fesses et il a été tout de suite d’accord pour qu’on ajoute un peu de rembourrage ! J'aurais pu montrer les péplums, qui font aussi partie de la fantaisie gay. Comme les super-héros, ils ont de la braguette, c'était un peu comme dans la mode que je faisais. J'étais très en rapport direct avec le corps masculin avec les bombers, les costumes de marin vus comme des objets érotiques gay.

Là j’ai voulu qu’on mette l’affiche de Titane parce que l’héroïne est vraiment incroyable. Je ne sais pas si les Américains auraient osé faire ça. Pour moi, c'est vraiment formidable, ça va un petit peu dans le fétichisme de Cronenberg mais la réalisatrice fait quelque chose qui lui est propre et qui est très sale. C'est extraordinaire et étonnant ! 

Deneuve et fétiches queer

Jean-Paul Gaultier : Deneuve, c’est l’icône absolue, totale. Elle est à la fois élégante et, par ces choix de films et ce qu'elle montre, complètement révolutionnaire. Dans La Sirène du Mississippi, elle est celle qui dirige, c'est une femme vénale mais elle l'assume et vit comme un mec en fin de compte. Et dans 8 Femmes, avec Fanny Ardant, elles finissent par se rouler un patin, ce qui est quand même génial ! 

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Crédit photo : Giancarlo Botti/GAMMA-RAPHO

Très sincèrement les premiers films que j'ai vus, au départ, c'était pour des raisons sexuelles : je voulais les voir pour faire mon apprentissage sexuel. Par exemple James Dean, dans La Fureur de vivre ! Il y a une bagarre, il est en blouson en cuir et en jean, il se bat, se roule par terre et j'ai vu ça comme quelque chose de très érotique. Quitte à devenir fétichiste. Du cuir, du jean et un peu de bagarre, on va dire ! 

Brando est plus sauvage même si c'est un sauvage alangui, sa pose me rappelle l’entrée d’un pub anglais de Londres où j’allais dans les années 70 et où tous les mecs en cuir étaient dans la rue. Ils se tenaient contre le mur, en attendant, en draguant…

Dietrich et Madonna

Jean-Paul Gaultier : Avec cette photo ou elle s'embrasse elle-même, on entre de plain-pied dans l'univers de Marlene Dietrich. Il paraît qu’elle faisait faire ses vestes d’hommes avec un pantalon d’homme assorti et une jupe droite qui lui permettait d’avoir le choix selon son humeur.

Dans le champ de la liberté, il y a aussi Béatrice Dalle qui affirme quelque chose de très fort. Elle est une femme totalement libre ! Comme Madonna, évidemment. Elle était vraiment dans la hype parisienne à ses débuts et elle a très vite porté des vêtements à moi. Alors que c'est la femme qui est la plus macho qui soit, elle se mettait en guêpière ! C’était une tendance qu'il y avait un petit peu à Paris, une mouvance de filles qui portaient des corsets et des bustiers achetées à la Samaritaine sur une veste Chanel, et qui décidaient d'être sexy, pas pour plaire aux mecs, mais pour se plaire d'abord à elles-mêmes.

Aux premiers MTV Awards, j'étais là, et quand Madonna est arrivée, il y avait une bande de fans qui étaient habillées comme elle. Ce n’était pas comme Lady Gaga, les filles pouvaient recopier ses tenues. Elle est arrivée en robe de mariée et s’est mis le micro entre les jambes. Tout le show-business américain l’a immédiatement détestée ! Trois mois après, comme elle vendait des millions de disques, ils la trouvaient tous géniale ! Je pense que cela l’a tellement blessée qu’elle a toujours voulu montrer qu’elle pouvait faire tout ce qu’elle voulait.

Du Rocky Horror Picture Show à Almodóvar

Jean-Paul Gaultier : Ça a été un gros choc pour moi quand j'ai vu la pièce, à Londres, un an avant que le film ne soit fait. Le personnage central est hallucinant, ce n’est pas vraiment un travesti, il est un peu androgyne, oui, mais androgyne très viril. C'est l'affiche qui m'a fait aller voir la pièce. Moi, à l'époque, j'achetais les albums par rapport aux pochettes, et souvent la musique était très bonne ! Quand l'image est belle, il y a connexion. J’aime l’Angleterre et j’adore leurs séries, leur cinéma. Je préfère vraiment le cinéma anglais au cinéma américain. La série It’s a Sin, c'est fabuleux. Il y aussi Beautiful Thing qui est un de mes films de chevet, tellement touchant. 

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Crédit photo : Nacho Pinedo

Avec Almodóvar, ça a été trois expériences géniales (Kika, La Mauvaise éducation, La piel que habito), je me reconnaissais beaucoup en lui et réciproquement. On s'était croisés quelques fois dans des soirées, aussi bien à Madrid qu'à Paris, je l'ai trouvé sympathique et évidemment j'admirais ce qu'il faisait. Quand il m'a demandé si j'étais d'accord pour faire les costumes de Kika en 1993, j’étais très fier et ce fut une expérience formidable. Le film était très en avance par rapport au sujet de la télé-réalité et je me souviens qu'Almodóvar m'avait laissé une liberté totale. C’est ça qui m'amuse parce que la mode, c'est la mode, ça doit être portable en général, même si on fait des extravagances. 

La mode au cinéma

Jean-Paul Gaultier : Stanley Kubrick, avec tout le côté futuriste, 2001 Odyssée de l'espace puis Orange mécanique qui était aussi très précurseur, m’a inspiré totalement et plein de fois. Et il y a le film génial de William Klein Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? avec des robes très inspirées du travail de Paco Rabanne, de ses robes bijoux et modèles importables…. c'est la mode à son paroxysme.

Je ne pourrais pas réaliser un film, je n'ai pas un cerveau assez développé pour ça. Sincèrement, faut avoir du nerf, faut savoir diriger les acteurs. J'ai eu de la chance d'avoir des mannequins qui étaient libres et que je n’avais pas besoin de diriger. Je les aimais comme elles étaient. Pourquoi est-ce que la mode et le cinéma ont autant de connexions ? Ce sont les reflets de l'époque et maintenant je suis plus connecté avec le cinéma qu'avec la mode. 

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Crédit photo : Capucine Henry