Mickaël :
Témoignages

Mickaël : "Dans la police, il y a une homophobie fortement supposée"


Mickaël Bucheron représente les gendarmes et les policiers LGBT au sein de Flag !, une aventure née d’une annonce sur un site de rencontre gay.

Paris, Place de la République. Un peu ironique pour rencontrer un policier quand on repense aux affrontements en marge de Nuit Debout. Un poil symbolique aussi, lorsqu’on repense à l’applaudissement des CRS le 11 janvier 2015.

Ce soir-là, il est difficile de deviner le policier derrière cet homme volubile qui commande un chocolat chaud. Pourtant, sa plaque est bien authentique, tout comme sa vocation. Mickaël Bucheron a 42 ans et travaille dans la police depuis déjà 18 ans. C’est en faisant son service militaire qu’il découvre le métier et est frappé par l’envie « d’être utile ». Aujourd’hui, il est enquêteur dans un commissariat du nord-est parisien. « Je ne suis pas Navarro, mais presque ! » blague-t-il quand je le compare aux inspecteurs des séries policières.

Il a plutôt l’habitude qu’on lui colle l’imaginaire macho et viriliste qui pèse sur la maison. Alors quand il troque son arme de service pour un pistolet à eau, et qu’il danse sur un char de la Marche des Fiertés une fois par an, ils sont plus d’un à reconsidérer leur préjugés.

Dans l’esprit des gens, comme on est policiers et qu’on est gays, on est forcément gentils. Ce qui est absurde car on va quand même mettre un PV à quelqu’un qui grille un feu. Mais à ce moment-là, ils voient une autre police. J’ai eu beaucoup de retour du type « En vous voyant, on voit une police qui évolue. Qui se met au diapason de la population. Qui parle de ces sujets-là ».

« Mon copain et moi, on avait l’impression d’être les seuls policiers gays »

Car Mickaël est aussi le président d’une association qui représente les policiers et les gendarmes LGBT et qu’il a cofondée il y a quinze ans. Un soir, avec son petit-ami qui est lui aussi policier, il se rend à une table ronde organisée par le centre LGBT. Quatre associations professionnelles LGBT se sont réunies pour expliquer leurs motivations parmi lesquelles Gare! de la SNCF et Homobus représentant les transports parisiens. Alors Mickaël et son copain se disent « Pourquoi pas dans la police ? » Le soir même, le couple poste une annonce sur un site de rencontre gay : « Nous sommes deux policiers et nous voudrions créer une association de policiers gays. » A leur grande surprise, énormément de collègues leur répondent.

On avait l’impression d’être les seuls policiers gays dans l’institution. C’est un tel non-sujet à l’époque ! Mais en lançant l’annonce, on s’est rendu compte qu’on n’était pas si seuls que ça, qu’il y en avait même beaucoup, qui sont souvent dans la discrétion la plus totale dans leur service.

Pourtant, l’association met plusieurs mois à se construire et à se réfléchir. La faute à l’appréhension de certains collègues encore dans le placard.

Les collègues avaient une vraie peur de se lancer dans l’association car ils craignaient les renseignements généraux de l’époque, d’être fiché… C’était un comble ! Parce qu’on était policiers et on avait peur de notre propre profession.

Le 9 septembre 2001, Flag ! voit le jour. Référence au rainbow flag, au flagrant délit policier et au point d’exclamation de l’association Gare! qui les a aidé. Dès le début de l’aventure, c’est plus d’une quarantaine de professionnels qui poussent chaque semaine les portes de la permanence. « On était submergé et même dépassé par les événements » se rappelle Mickaël, « il y avait un gros besoin de se retrouver, de partager des choses, et d’échanger sur les difficultés ». L’objectif premier de Flag ! se dessine aussitôt : aider, accompagner et orienter les collègues confrontés à des situations de harcèlement ou de discrimination.

« Moi-même, j’ai mis du temps à faire mon coming-out au travail »

Encourages-tu tes collègues à faire leur coming-out au travail ?

Je les encourage ? Oui. Je les force ? Non. Parce qu’il y a en grande partie une homophobie qui est fortement supposée. On est une institution qui est plutôt macho, virile, et qui est confrontée à des situations difficiles au quotidien. Donc on nous colle aussi souvent l’étiquette d’homophobe, sexiste, raciste… La réalité est bien plus complexe que ça.

Moi même j’ai mis du temps à faire mon coming-out, mais quand mes collègues l’ont su je n’ai pas eu de problème. Quand on se retient on se gâche un peu la vie.

Au printemps 2002, l’équipe de Flag ! n’a pas encore de char pour défiler à la Gay Pride, mais a emprunté une vieille voiture de police américaine car le ministère de l’Intérieur lui a refusé une voiture de service. De nombreux participants croient à une campagne de pub. Ils mettent quelques temps à comprendre que ce sont bien des policiers homos qui défilent sous les drapeaux arc-en-ciel. Pour beaucoup, c’est encore incompatible, ou à l’inverse, extrêmement courageux d’afficher l’uniforme et les paillettes. Arrivés à la place de la Bastille, c’est sous un tonnerre d’applaudissements qu’ils sont reçus par les milliers de manifestants. « Un souvenir mémorable » pour Mickaël qui a encore la chair de poule à ressasser cet épisode.

Car en dépit d’un large soutien à l’heure actuelle, l’accueil qu’a reçu Flag ! au sein des manifs n’a pas toujours été aussi jovial. Au début de l’aventure, certaines associations ne parviennent pas à comprendre qu’on puisse être gay et appartenir aux forces de l’ordre. Les flics de Flag ! sont hués sur leur passage, parfois même empêchés de participer à la marche, comme une fois à Toulouse.

Sauf qu’à cause de ça, certains de mes collègues n’ont donc pas pu faire leur coming-out, et ils sont toujours dans le placard aujourd’hui.

Sensibilisation et pédagogie, de l’école de police au commissariat

Si cette contestation s’essouffle dès les années 2006, Mickaël analyse néanmoins une recrudescence du phénomène depuis la légalisation du mariage pour tous. Car à la libération d’une parole homophobe s’est selon lui associée une radicalisation du milieu militant.

Je ne comprend pas la logique de ce discours. On se bat pour la même chose, pour une police proche de la population, à l’écoute. On essaie d’aider les victimes. On fait un travail de fond pour améliorer l’accueil des victimes LGBT en gendarmerie. Quoi de mieux que des policiers et des gendarmes LGBT pour faire changer les mentalités ?

Initialement créée par des policiers pour des policiers, Flag ! s’étend très vite aux gendarmes et à un spectre que Mickaël n’avait pas vu venir : le public LGBT. Nulle question de PMA, de GPA ou d’adoption, mais des problématiques de terrain. Comment se comporter face à une victime ? Comment enregistrer sa plainte ? Comment faire remonter une attitude discriminatoire en commissariat ? Selon Mickaël, la lutte contre l’homophobie passe par le verbe, et la pédagogie. En 2006, il urge le ministère de l’Intérieur de délivrer une note de service rappelant les différents textes de loi ayant trait à l’homophobie. La même année, Michèle Alliot Marie met fin à plusieurs mesures discriminatoires en accordant aux couples pacsés les mêmes avantages qu’aux couples mariés dans la police. En 2012, Flag ! monte au créneau et envoie un questionnaire à tous les candidats de l’élection présidentielle ; ils obtiendront les réponses de Nicolas Sarkozy et François Hollande. A partir de 2013, Mickaël et ses collègues commencent à faire le tour des écoles de police pour prodiguer leur conseil et sensibiliser les élèves à travers des exercices et des cas concrets. Un enseignement qu’ils poursuivent chaque année et qu’ils étendent aux commissariats, visités à l’occasion de l’IDAHOT. En 2014, en observant les lacunes de certains collègues, les policiers et gendarmes LGBT produisent même un procès-verbal rassemblant l’ensemble des infractions liées à l’homophobie et la transphobie dans le logiciel de police ; véritable outil de travail distribué dès l’école. A l’heure où les forces de l’ordre ne disposent d’aucune association luttant contre le racisme ou le sexisme, Flag ! est une porte d’entrée régulière pour aborder d’autres discriminations, et un interlocuteur privilégié sur les questions LGBT.

« Il n’y a aucune raison de s’interdire ces métiers s’ils vous passionnent »

Aujourd’hui Mickaël Bucheron veut aller encore plus loin. Récemment, une étude européenne lui a appris qu’environ 80% des gays et des lesbiennes ne portent pas plainte en cas d’agression, par peur d’en expliquer les circonstances ou de recevoir des quolibets ; un chiffre qui s’élèverait même aux alentours de 90% chez les personnes trans. Aussi Mickaël milite pour la création d’un service dédié aux LGBT à Paris, avec des professionnels sensibilisés, formés, et à l’écoute attentive. Pas du communautarisme, mais « une réponse politique et policière à une situation donnée ». Il a en tête ces deux jeunes garçons qui ont relaté sur Twitter l’agression dont ils ont été victimes par des policiers sans porter plainte, « ce qui entache toute l’institution et qui remet en cause notre travail. »

Il a un autre grand chantier en parallèle : l’organisation de la conférence biannuelle de l’European Gay Police Association, cofondée par Flag !, et qui regroupe des policiers et gendarmes LGBT de toute l’Europe. Un « gros défi » puisqu’ils seront plus de 200 à descendre à Paris pour échanger leurs solutions ou leurs expériences de terrain en 2018.

Comme lorsque Flag ! s’est inspiré d’une idée belge pour réaliser des fiches à l’adresse des personnes trans, où celles-ci indiqueraient leur genre vécu et par qui elles souhaitent être fouillées en cas d’arrestation. Une question concrète sur laquelle travaille Mickaël en collaboration avec les associations représentant les personnes trans, et qui vient s’ajouter aux préconisations présentées par l’association sur l’utilisation du genre, les auditions, le placement en garde à vue, etc. Car sous l’uniforme comme devant le bureau des plainte, le sujet est en cours d’apprentissage :

Pour les personnes trans ça ne se passe pas toujours facilement ; il y a un gros travail d’explication au niveau des collègues et de vraies questions concrètes sur l’accueil.

Mais moi ça me fait extrêmement plaisir de voir des personnes trans intéressées par le fait de devenir policier ou gendarme. Parce que pendant très longtemps, certains publics s’interdisaient des métiers parce qu’ils étaient trans, parce qu’ils étaient gays, parce qu’ils étaient lesbiennes.

Et le message de Flag ! c’est ça aussi. C’est dire : on est là, on est la preuve qu’on peut être gay, qu’on peut être lesbienne, qu’on peut être bi, qu’on peut être trans, et être policier et gendarme. On en est la preuve vivante. Il n’y a aucune raison de s’interdire ces métiers-là s’ils vous passionnent.

Pour en savoir plus :






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Crédit photo Mickaël Bucheron/Facebook

  • La majorité des policiers comme chez les CRS et les militaires votent FN ça m’étonne pas non plus… Après, j me dit qu’ils ont du courage pour s’orienter dans cette voie… La mentalité est spéciale dans ce milieu. Une pensée aux personnes qui se font discriminer…

  • La majorité des policiers comme chez les CRS et les militaires votent FN ça m’étonne pas non plus… Après, j me dit qu’ils ont du courage pour s’orienter dans cette voie… La mentalité est spéciale dans ce milieu. Une pensée aux personnes qui se font discriminer…

  • Helene Hazera

    L’arrivée des policiers a été déterminante dans les combats de la libération de Paris. On va pas faire de la flicophobie facile. Reste que mes souvenirs de trans prostituée avec la police sont épouvantables (des policiers qui viennent se fair sucer j’ai vu, des policiers proxénétes j’ai vu des policiers cogneurs j’ai vu) . Le probléme pour moi avec le flag c’est quand les LGBT anars les conspuent (petit rituel de la marche), ils réagissent de façon trés violente, et effectuent des arrestations illégales sur place.Mon probleme c’est qu’au sein de l’interLGBT ils mettent en avant des politiques archi réactionnaires (pénalisation du client -contre l’avis du Conseil national du sida), rejet des personnes de couleur, rejet des assossiation gay musulmanes. Et puis il faudrait écouter l’avis des trans migrantes travailleuses du sexe. Du coup l’association trans à majorité migrante Acceptess a quitté l’Inter.

  • Solylok

    La police n’a effectivement pas une image très inclusive vis à vis des LGBT.
    Du coup je trouve ça réconfortant de lire cet article, pour moi qui souhaite entrer dans la police.
    Merci Julie Baret pour cet interview.

  • Philippe Verdy

    Ayant eu personnellement l’occasion de porter plainte (pour harcèlement), j’ai été très mal reçu par la police quand le sujet était clairement un harcèlement homo, avec dénigrements et propos clairement homophobes. La plainte n’a même pas pu être enregistrée et j’ai du passer plus de 15 jours d’attente, plusieurs rendez-vous et des heures d’atente sur place pour finalement n’avoir qu’une main courante et une affaire classée immédiatement.

    Alors oui la police a encore un comportement homophobe qui ne pousse pas les LGBT à porter plainte, même pour des affaires bien plus graves impliquant des agressions directes avec violence, vols, viols (que leurs auteurs ou leurs victimes soient eux-mêmes LGBT ou pas, homophobes ou pas).

    C’est un vrai problème d’ouverture sur la réalité sociale de notre pays, où la police devrait agir de façon beaucoup) plus neutre en conformité avec la loi d’aujourd’hui : elle est là normalement pour défendre tout le monde à égalité, avec la même force répressive et le même accueil respectueux de ceux qui ne sont absolument pas dans l’illégalité et veulent qu’on respecte leurs droits, leurs intégrité morale et physique et de façon générale leur sécurité (le métier de la police).

    D’ailleurs cela concerne aussi bien les policiers hommes et femmes, célibataires ou en famille, qui eux aussi ont une vie et à qui on ne demande pas d’afficher une préférence. Ils ont droit au respect de leur intimité entre eux comme avec le grand public et le droit de conduire leur vie. Ce mal-être dans les professions de l’institution policière devrait être pris plus sérieusement quand on sait que c’est un métier où les suicides sont particulièrement élevés: il manque une réelle prise de conscience qu’il y a une communauté d’intérêt de la police toute entière à accepter les différences, toutes les différences (hommes/femmes, minorités sexuelles, en famille ou pas, opinions religieuses, politiques, syndicales) en donnant un espace adapté et encadré où leur expression est libre et où le reste adopte une attitude de neutralité permettant à toutes les différences d’exister et même de se manifester. Pas un encadrement territorial ou par service: il doit exister des relais adaptés à tous les niveaux du territoire, des contacts internes si certains se sentent gênés ou mal armés pour traiter certains problèmes, mais ce relais doit être efficace et rapide.

    De plus cela passe aussi par la formation interne dans les services, qui reste encore un problème que les syndicats de police ont raison de vouloir exiger de leur hiérarchie et de leur ministère de tutelle, à qui ils réclament des budgets et des temps de formation. Mais on sait que les services de police (la gendarmerie incluse, ou les polices municipales) manque cruellement de moyens et sont débordés de travail sans pour autant avoir les moyens d’intervenir là où il le faudrait, et qu’on les pousse alors à faire du « rentable » ou de l’économique (aussi par le jeu dangereux des « primes » de résultat). Face à ces dilemmes, les choix faits sont alors assez expéditifs: la police est alors poussée elle-même à saborder des secteurs d’enquête, donc à sacrifier les buts même de l’institution, ces choix créent alors des distorsions, dont seront toujours victimes en premier lieu les groupes (très nombreux) les moins représentés dans la police elle-même ou dans la population.

    C’est nuisible ensuite à l’image même de la police et dans le respect que porte la population à la police toute entière et peut ensuite révéler des actes violents (parfois dramatiques) contre la police, qui nous émeuvent quand ils font les titres de l’actualité (et où en conséquence les politiques prennent trop souvent des décisions irréfléchies en oubliant que cela devrait passer par une concertation plus large sur les solutions possibles et la façon de les déployer, pour que les mesures prises aient une réelle efficacité, même et justement si il y a des choix à faire par manque de moyens : de « l’optimisation » des ressources est à faire, mais pas par des décisions expéditives : là les syndicats de police doivent être fortement présents avec des rencontres régulières avec la hiérarchie et l’administration de tutelle, et des états des lieux réguliers pour mesurer les évolutions, ou pour constater l’inefficacité de certaines anciennes mesures qu’il faudrait suspendre ou remplacer).

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