david bowieInterview : Years & Years : "Ça devient politique par le fait qu’Olly est un jeune gay qui écrit sur ce sujet"

Par tetu le 07/03/2016
Years & Years

Years & Years commence à se faire un nom grâce à leur musique et à leurs engagements, notamment en faveur de la communauté LGBT. TÊTU a pu les rencontrer lors de leur récent concert à Paris.

Originaire de Londres, le groupe est composé par Olly Alexander au chant, Emre Türkmen au synthé et Mikey Goldsworthy à la basse et la guitare, le gang a d’abord attiré l’attention sur lui avec les singles "Take Shelter" et "King" qui lui ont permis de remporter le fameux prix du BBC Sound of 2015.
Une prédiction qui se valide grâce à leur premier album "Communion" , paru en juillet 2015, avec lequel le Years & Years démontre son talent à produire des mélodies pop entêtantes sur des beats électroniques entraînants. Bataille pour surmonter la rupture, le disque aborde avec une justesse déroutante l’état dans lequel peut nous laisser une peine de cœur, sans sombrer dans le pathos grâce à ses productions rythmées et éclatantes.
C’est à l’occasion de leur concert au Casino de Paris, originellement programmé le 16 novembre dernier après les attentats à Paris, que Years & Years a pris le temps de nous recevoir dans leurs loges. Le trio taquin y discute de leurs princesses Disney préférées (Ariel pour Mikey, Belle pour Emre et Jasmine pour Olly, si ça vous intéresse), alors que Olly fredonne le dernier single de Beyoncé pour se détendre. Retour en interview sur leur album et le traitement de l’homosexualité dans la pop et les médias.
TÊTU : Pour les gens qui ne vous connaissent pas encore beaucoup, est-ce que vous pouvez présenter brièvement le groupe et son style musical ? 

Emre : C’est un mix de Polka et… Non, en vrai c’est de la pop électronique, avec beaucoup de synthés et des influences de R’n’B.

TÊTU : Et comment vous avez trouvé le nom du groupe, Years & Years ?

Emre : On a tapé le nom dans Google, et il était pris par personne d’autre.

TÊTU : Vraiment ?

Mikey : C’est vrai !
Emre : Aussi, on voulait représenter un son atemporel.

TÊTU : Vous avez sorti 5 singles avant de publier votre album, est-ce que c’est dérangeant de sortir un disque pièce par pièce? Vous le perceviez comme un produit entier, ou plutôt une compilation de très bons morceaux ?

Emre : C’est comme ça que la musique fonctionne, maintenant. Sauf si tu es une mega star et que tu peux te permettre de sortir un album de nulle part.
Olly : Plus particulièrement, pour notre premier album, on voulait laisser les gens découvrir un peu qui on est dans un premier temps, ce qui implique de sortir plusieurs singles, et puis ensuite le label nous disait « attendez, on a envie de sortir un autre titre, comme ça plus de gens pourront l’entendre ». Ce sont des stratégies auxquelles on ne pense pas trop quand tu commences à enregistrer un album. C’est assez complexe.
Emre : Et puis on a écrit l’album sur une période de temps assez longue.

TÊTU : Deux ans, non ?

Emre : Quasiment, certains morceaux ont cet âge, oui. On a pas eu l’occasion de rentrer en studio et se dire « on va écrire un album du début à la fin » parce qu’on était en tournée en permanence, mais il y a plein de titres qu’on n’a pas inclus dans l’album parce qu’ils n’allaient pas avec le son qu’on recherchait. Il s’agissait quand même de sortir quelque chose qui tient debout, même si les gens en ont entendu la plupart avant que l’album ne sorte.
Olly : Oui, il n’y avait même plus besoin d’acheter le disque !
Emre : Merci, du coup, de l’avoir quand même fait.

TÊTU : Et comment se passe l’écriture des morceaux au sein du groupe ? Olly, je sais que tu écris les paroles, mais est-ce que vous vous réunissez tous avant ?

Mikey : Olly se fait briser le cœur, et puis il va sur son piano et écrit une chanson. Ensuite, Emre et moi ajoutons plein de beats et de synthés.
Olly : C’est une description assez juste, en fait.
Emre : Parfois ça varie un peu, la musique arrive en premier, et puis ensuite Olly écrit une petite mélodie par dessus.

TÊTU : En tant que groupe, les médias concentrent principalement l’attention sur le chanteur, ce qui est plutôt courant. Vous vous sentez comment par rapport à ça ? Ça fait pas un peu bizarre ?

Emre : Au contraire, c’est génial!
Olly : Ma propre croix à porter.
Emre : Olly adore attirer l’attention.
Mikey : On le pousse un peu tous les deux, en fait.
Olly : Comme ça ils bénéficient de tous les avantages, sans les inconvénients.
Emre : Ça s’est fait assez naturellement.
Olly, à Emre : Tu n’aimerais pas être le leader, ceci dit?
Emre : Oh, oui ! Tous les jours. Tous les jours je me lève, et je me dis à travers le miroir : aujourd’hui, je serai le leader !
Olly : Tu ferais un bon leader.
Mikey : Tu trouves?
Olly : Oui, mais pas pour Years & Years.
Emre : C’est vrai. Peut-être pour un groupe de Polka.
Mikey : C’est la deuxième fois que tu nous parles de Polka !
Emre : Non, en vrai, c’est bien comme situation. Olly y est doué. Ou plutôt… Il s’améliore ?
Olly : Wow, super critique.
Emre : Trois étoiles. E pour Effort.

Years & Years
TÊTU : Vos chansons sont très personnelles, est-ce que ça vous fait peur de rendre public des choses aussi privées ?

Olly : Non, j’ai pas trop peur.
Emre : Et puis on a eu de bons retours.
Olly : Il n’y a pas à avoir peur de grand chose, vraiment, et si les gens réagissent mal, ils n’ont qu’à ne pas écouter notre musique.

TÊTU : Et tu as déjà reçu des plaintes de la part des gens qui ont inspiré les morceaux ?

Olly : De la part des mecs en question ? Pour être honnête, je ne parle plus à la plupart d’entre eux, alors c’est un peu plus du genre «allez vous faire foutre».

TÊTU : Mais ils ont encore ton numéro, du coup ils peuvent toujours t’envoyer un texto…

Olly : La plupart d’entre eux ne reviennent pas vers moi.
Emre : D’où les chansons.

TÊTU : Les paroles font souvent référence à un « il », mais pas toujours. Est-ce que c’est un choix réfléchi ? Je sais qu’à la base, tu en avais un peu peur.

Emre : Ça te faisait peur ?
Olly : Je dirais pas que ça me faisait peur, parce que le premier titre qu’on a sorti, "Real" , parlait assez explicitement d’une relation gay. Dans un premier temps, tu essaies de laisser la chanson vivre d’elle-même avant d’y ajouter des éléments. Si j’ai envie de dire « il » ou « lui » dans une chanson,  je le fais, mais ça ne me semble pas toujours nécessaire. J’ai pas envie d’y apposer trop de limites, le but est que ça s’écrive naturellement. Du coup, j’ai jamais vraiment pris de décision là-dessus.
Emre : Et puis, tout le monde a déjà eu le cœur brisé, non ? C’est assez universel.
Olly : Tout le monde peut s’y identifier.
Emre : J’imagine qu’on trouvait ça important à faire, aussi.
Olly : Ah oui ? Je pensais que ça vous rendait un peu nerveux.
Emre : Non, on y a jamais vraiment pensé. Je pense que d’autres personnes appréhendaient un peu les réactions du public, mais pour moi c’est juste de l’écriture de chansons honnête.

TÊTU : On dirait que les gens ont un peu peur d’avoir des paroles gays. Même pour les Scissor Sisters, la plupart du temps Jake Shears s’adresse à une fille.

Olly : Je pense que ça n’a simplement pas été souvent fait dans la pop auparavant. On a tous grandi en écoutant des titres qui n’utilisent pas des pronoms du même sexe, alors on ne peut pas trop reprocher à quiconque de ne pas le faire. J’espère simplement que les gens vont s’y mettre plus désormais, parce qu’on a montré que, pour le Royaume-Uni en tout cas, le public s’en fout d’à qui je m’adresse dans mes paroles, donc j’espère que de plus en plus de monde vont se sentir encouragés à le faire. On a tellement de sexualités et d’identités différentes au sein de l'espèce humaine, et on le voit rarement représenté dans la pop ce qui me paraît un peu fou.

TÊTU : En particulier en 2016 ! 

Emre : Je pense que ça s’améliore, il y a beaucoup de gens qui commencent à être plus ouverts sur la question, ce qui est une bonne chose.
Mikey : Dans quelques générations, ça ira beaucoup mieux. La prochaine génération. Nos fans sont assez jeunes, et ils ont l’air d’accepter la question gay, ils s’en foutent un peu. Dans le bon sens du terme.
Emre : Et puis ce qui est cool, c’est que ça se passe de plus en plus dans le mainstream.

TÊTU : Et vous avez l’impression que c’est un geste honnête, ou que c’est plutôt commercial ? Y’a pas mal de pop stars qui jouent dessus dans leur clip pour attirer l’attention.

Mikey : t.A.T.u. !
Olly : Oui, on exploite un peu des éléments de la sexualité féminine pour les mecs hétéros.

TÊTU : Alors qu’on voit jamais deux mecs s’embrasser.

Olly : On voit toujours des lesbiennes s’embrasser, et des filles mignonnes, parce que les mecs hétéros trouvent ça excitant. Ce qui serait vraiment transgressif et progressif serait de voir deux hommes s’embrasser, parce que les filles aussi trouvent ça excitant, et c’est vrai, et ça n’a pas de sens qu’on ait l’un et pas l’autre. Mais Nick Jonas est assez au courant de sa fanbase queer, et il aime bien jouer avec le fait qu’il pourrait être gay un peu, je trouve que c’est une très bonne chose. Ça avance un peu dans la bonne direction.

TÊTU : Je suis d’accord, c’est un peu l’une des premières pop stars Disney masculines qui n’a pas du tout peur d’être une icône gay.

Olly : Mais on a aussi besoin d’avoir des pop stars gays qui puissent exprimer leur sexualité, parce qu’on n’a pas vraiment ça pour le moment.
Emre, s’adressant à Olly : Mais c’est le cas désormais!
Olly : C’est le cas maintenant!
Mikey : Bowie faisait un peu ça. Le côté « est-ce que je suis gay ? est-ce que je suis hétéro ? ».
Olly : Il avait plutôt une sexualité fluide.
Olly : tu te faisais harceler à l’école…
Emre : Et ça continue au sein du groupe !

TÊTU : En tant que personnalité gay, est-ce que tu as l’impression d’avoir à jouer un rôle plus important dans la lutte contre l’homophobie ?

Olly : Oui, mais déjà en tant qu'Olly simplement. J’attache beaucoup d’importance à l’Egalité, particulièrement pour la communauté LGBT comme j’en fais partie. J’ai toujours été assez passionné par le sujet, et maintenant je me retrouve dans une position où plus de gens écoutent ce que j’ai à dire, alors pourquoi ne pas se servir de cette plateforme pour initier un changement justement ?

TÊTU : Et de votre côté, Emre et Mikey, vous en pensez quoi ?

Emre : J’apprécie beaucoup le fait qu’on ne fasse pas simplement de la musique qui parle de faire la fête ou d’autres choses qui n’importent pas vraiment. Le plus important en musique, c’est l’honnêteté, alors si quelqu’un doit chanter sur sa vie et ses expériences, la meilleure chose à faire est de rester vrai. Beaucoup de gens s’intéressent à la musique parce qu’ils se sentent un peu bizarres ou exclus, c’est un sentiment auquel moi aussi je peux m’identifier. Je ressentais ça aussi étant enfant, pas parce que je suis gay du coup, mais pour d’autres raisons. C’est bien d’apporter du sens à son art.
Olly : T’es un vrai allié, Emre !

Vous aviez pas peur que les gens ne parlent plus que de ça, et ne vous définissent plus par rapport à votre musique?

Mikey : Si, un tout petit peu.
Olly : Mais on s’en foutait.
Emre : On n’a jamais vraiment organisé de réunion autour de la question.
Olly : Il ne s’agit pas de courir après la célébrité, mais simplement de faire la meilleure musique qu’on puisse produire, et rester soi-même est le meilleur moyen d’y arriver. Au final, ça ne nous a pas empêché de partir en tournée à travers le monde et de sortir un album, et si c’était le cas, on s’en foutrait.
Emre : Tu fais pas de la politique, tu chantes simplement en parlant de toi. Ça devient politique par le fait qu’Olly est un jeune gay qui écrit sur ce sujet.
Olly : Les jeunes queers peuvent se sentir complètement rejetés par la société, mais la vérité est qu’on partage tous les mêmes expériences, on sait tous ce que ça fait que de se sentir rejeté, ou de ne pas réussir à s’intégrer. L’art et la créativité sont des moyens de l’exprimer, ça permet de montrer qu’on n’est pas seul.

Years & Years
Votre concert était originellement prévu en novembre dernier, juste après les attentats à Paris. En tant que musiciens, vous ressentez quoi en venant jouer à Paris ce soir ?

Olly : Je suis déjà super heureux qu’on ait pu reprogrammer la date.
Emre : C’est bizarre, parce qu’on est très content d’être ici, mais en même temps c’est assez triste quand on réfléchit à pourquoi on est là maintenant et pas avant. C’est assez étrange comme sentiment. Ce qui est arrivé est vraiment horrible.
Olly : Et Paris est notre ville voisine, on se sent assez proche.
Emre : On y a joué beaucoup, et on a démarré sur le label français Kitsuné.
Olly : C’est encore assez choquant.

Du coup, comme ils s’attaquaient un peu à cette culture, c’est quoi une bonne soirée pour vous ?

Olly : J’ai envie d’aller quelque part où il y a une barre verticale.
Emre : Une barre... ? Oh, je vois.
Olly : Avec des cocktails aussi.
Mikey : Et des Polonais.
Emre : Une table de ping-pong.
Olly : Différents niveaux de nudité. Quelque part où on pourrait danser, et puis c’est tout.
Emre : Ces jours-ci, on ne sort plus tellement comme on doit se lever tôt et être en forme.

Vous avez l’air d’adorer faire des reprises, et vous y êtes plutôt doués, vous avez déjà envisagé d’en sortir une officiellement ? On a vraiment besoin d’entendre une version studio de "Breathe". 

Olly : On n’a jamais vraiment le temps, en fait. Le temps passé en studio est très précieux, du coup dès qu’on y est on ne travaille que sur nos propres morceaux. On n’a jamais trop le temps pour quoi que ce soit.
Emre : Et puis c’est plutôt quelque chose pour s’amuser.
Mikey : Un truc qu’on réserve aux concerts, principalement.

Les gens le faisaient souvent en concert avant, maintenant c’est de plus en plus rare d’entendre un artiste reprendre quelqu’un d’autre pour une tournée.

Emre : Rihanna vient de reprendre Tame Impala !
Mikey : C’est elle qui a repris Tame Impala ? Je pensais que c’était l’inverse.
Emre : Non, c’est elle qui a repris Tame Impala, et sa version est super !
Olly : C’est un peu la même chose que l’originale, avec sa voix à elle, mais c’est une bonne version.

TÊTU : Vous pensez quoi des guilty pleasures ? Tout le monde demande toujours aux artistes d’en choisir, mais ça a l’air d’être un concept un peu révolu maintenant, non ? 

Emre : Il y a plein de trucs que j’aime que certains pourraient considérer comme des guilty pleasures, ABBA si on parle de pop, mais aussi du R’n’B des années ’90 un peu mielleux, comme Montell Jordan.
Olly : J’adore Montell Jordan!
Emre : R Kelly aussi, ce genre de choses. Mais je ne considère pas ça coupable, parce qu’ils ont fait beaucoup de morceaux géniaux ! Après, j’irai pas forcément répéter que j’aime les Vengaboys, par exemple, mais certains doivent probablement aimer.

TÊTU : J’adore les Vengaboys !

Olly : Moi aussi ! J’aime bien dire que je n’écoute que des guilty pleasures. J’ai des goûts un peu plus excentriques.
Emre : C’est quoi ton guilty pleasure préféré ?

TÊTU : Oh, je n’ai pas de guilty pleasure, j’y crois pas trop.

Olly : Il n’y a rien de coupable dans le plaisir. Sauf si c’est illégal.

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Interview réalisée par Paul Roche.
Pour plus d'informations sur le groupe :
http://yearsandyearsofficial.com/
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