Frédéric Noy expose le quotidien des LGBT en Afrique de l'Est

Frédéric Noy Afrique de l'Est Burundi Ouganda Rwanda

Frédéric Noy est photojournaliste et il rentre de sa cinquième année de recherche sur les conditions de vie des personnes LGBT en Ouganda, au Rwanda et au Burundi.

J’ai beaucoup travaillé sur les réfugiés, sur les conséquences des conflits, sur le climat. Et j’avais envie de parler de l’Afrique sous un angle nouveau. Un angle contemporain et social. Un angle du changement. Or le dernier tabou en Afrique en matière des droits de l’homme, c’est-à-dire la seule question où le consensus et l’envie d’arranger la situation se brise, c’est la question LGBT.

Frédéric Noy est Français mais il réside actuellement à Kampala, la capitale ougandaise. Avant cela il a posé ses valises au Tchad, au Soudan, au Nigéria et en Tanzanie pendant plusieurs années. Cette envie de réinterroger l’Afrique sociale, il nous confie qu’elle s’est cognée à un lointain souvenir. Celui d’un ami gay qui a dû fuir la Tanzanie après avoir été caricaturé en acheteur d’enfants sur la couverture d’un journal local. « C’était la première fois que quelqu’un me parlait des question LGBT en Afrique de manière personnelle ». Des années plus tard, il réalise la série de photographies « Ekifire » –  ou « semi mort » en luganda, termes en lesquels le président ougandais avait qualifié les homosexuels en 2014. Cette série est exposée jusqu’à dimanche au festival Visa pour l’Image de Perpignan sur les minorités sexuelles au Ouganda, au Rwanda et au Burundi. « Trois pays qui appartiennent au même ensemble géopolitique mais dont seule la situation légale au regard de l’homosexualité diffère » nous explique-t-il.

Ouganda, Rwanda, Burundi… Une pression légale, sociale, et familiale

Son exploration débute au Burundi, un pays qui ne criminalisait pas l’homosexualité jusqu’en 2008 et l’application d’une nouvelle législation, condamnant les relations de même sexe à des amendes voire des peines d’emprisonnement. En Ouganda, la situation est plus dramatique encore puisque l’ancienne colonie anglaise applique toujours une loi « anti-sodomie » héritée du code pénal britannique qui punit les relations homosexuelles à perpétuité. En 2014, le pays a même appliqué pendant quelques mois la funeste loi « Kill the gay » punissant de mort les accusés; celle-ci est finalement cassée en Conseil constitutionnel. A l’inverse, le Rwanda ne dispose d’aucun arsenal juridique contre l’homosexualité car depuis le Génocide qui a meurtri son histoire, le pays se refuse à inscrire la discrimination de quelques minorités dans les textes de loi – ne permettant pas non plus le développement d’un tissu associatif LGBT. De fait, la communauté LGBT rwandaise n’est pas exempte de la pression sociale et surtout familiale qui s’exerce également en Ouganda et au Burundi.
Selon Frédéric Noy, cette dernière est la plus catastrophique car en plus d’être l’oppression la plus immédiate, elle entraîne la rupture familiale « or en Afrique, il n’y pas d’assistance publique. Donc si votre famille vous rejette, elle vous prive de toute ressource. Ces individus doivent arrêter leurs études, ont des difficultés à trouver un travail, et très vite c’est la dégringolade. Et les personnes trans, puisqu’elles sont plus visibles, sont en première ligne de la discrimination, du caillassage et des insultes. Paradoxalement, c’est aussi la communauté la plus soudée, la plus organisée. »

« Ce ne sont pas des survivants, ce sont des combattants »

En dépit du sombre tableau que nous dresse Frédéric Noy, les hommes et les femmes qu’il capture se démarquent par une vitalité brûlante sur papier glacé :

Ce ne sont pas des survivants, ce sont des combattants. Certes il y a des procès, certes il y des victimes, mais le combat continue. Comme ils le disent eux-même, « nous sommes présentement là. Vous pouvez nous détester, nous enlever nos droits, nous sommes encore là. » Et ça c’est le cœur de mon travail. Je sens que ce travail doit être fait, et moi je suis en position de le faire. D’autres couvrent certaines choses car ils ont cette inclinaison. Moi j’ai cette envie-là.

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© Frédéric Noy – Tibagg, gay et activiste rwandais fume une cigarette dans le salon d’une amie dans un quartier de Kigali.
« Il y a deux formes de discriminations principales. Celle que les LGBTI s’infligent à eux-mêmes ou auto-discrimination. Consciemment ou pas, certains ont peur de se montrer, de sortir du placard, de peur de subir ce que d’autres subissent. La seconde discrimination vient de la société rwandaise. La plupart ne comprend pas les gays, ne les soutient pas, ne les accepte pas car ils les voient comme des êtres maudits. Ainsi, dans les rapports de voisinage dans ton quartier, si on te voit saluer un garçon, on lui interdira de le faire à nouveau. D’autres perdent leur boulot sans qu’on leur dise que c’est parce qu’ils sont LGBTI ».

Riche de ses voyages, Frédéric Noy survole les rencontres marquantes de ces quatre années d’exploration, objectif en main. Cet activiste du Burundi qui accueille gratuitement les individus rejeté de chez eux et qui les aide à rebondir. Cette jeune lesbienne dont la propre mère l’épiait sous la douche pour s’assurer qu’elle avait des attributs féminins, et qui longtemps s’est crue folle, malade, maudite même. Ce militant ougandais parvenu à faire condamner un journal qui avait exposé des individus de la communauté tout en clamant « pendez-les » en Une. Ce jeune trans en Ouganda, tiraillé entre la nécessité de rester cacher et celle de faire connaître son histoire.

Ce qui me fascine dans les minorités, c’est la force que ces gens ont de suivre leur destin dans une masse qui cherche à denier l’essence même de leur existence. Beaucoup me disent « je suis fier d’être Ougandais » car ils ne veulent pas laisser à d’autres la primauté citoyenne. Et ça désarçonne complètement le discours homophobe ! Au départ, je ne voulais pas faire du militantisme car le côté biaisé m’effraie. Mais le militantisme est une lecture voire une conséquence de ce que je fais. Je me place du côté des Droits de l’Homme dans lesquels figurent ceux des minorités sexuelles. C’est un droit humain non séparable des autres. La tarte doit être entière : soit on mange tout, soit on ne mange rien.

« Le vivre-ensemble, c’est savoir casser les murs. »

Interviewé par France Culture dans l’émission Ping Pong en début de semaine, Frédéric Noy se qualifiait d’imposteur vis-à-vis de ses modèles. Mais si on l’interroge à nouveau sur ce point, c’est surtout l’énergie humaniste du personnage qui fait à nouveau surface :

A la radio, j’ai dit que j’apprenais comme un imposteur car je n’appartiens pas à ce monde-là. Mais un imposteur volontaire, qui ne se fait pas passer pour ce qu’il n’est pas, et qui a envie de savoir, de connaître. Je ne suis pas dans les canons de la communauté, je suis dans la transversalité. Et c’est bien ça l’acceptation et le vivre ensemble, c’est casser les murs. Si vous voulez qu’on les casse, je suis bien d’accord, et j’irai les casser avec vous, depuis l’extérieur. Joignez-vous à moi ! Nous allons les briser ensemble.

L’exposition « Ekifire, les demi-morts » est ouverte au public jusqu’au dimanche 11 septembre. Dans le cadre de la semaine scolaire du festival Visa pour l’Image, elle sera ensuite présentée à des groupes scolaires, du 12 au 16 septembre 2016.
Retrouvez les travaux de Frédéric Noy sur son site officiel.
Couverture : © Frédéric Noy – Les activistes en Ouganda défilent durant la parade Gay Pride 2015, organisée une année après que la loi condamnant les homosexuels à la prison à vie a été cassée par le Conseil Constitutionnel. La foule danse, chante et agite des drapeaux arc-en-ciel durant l’événement organisé hors de la capitale, Kampala, comme point culminant d’une semaine de célébrations.

Pour en savoir plus :

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