120 battements par minuteFélix Maritaud dans "Sauvage" : rencontre avec le nouveau héros du cinéma queer français

Par Romain Burrel le 28/08/2018
Félix Maritaud

Félix Maritaud vient de jouer coup sur coup dans trois films cardinaux du cinéma queer français. Aperçu dans « 120 battements par minute » et « Un couteau dans le coeur », il explose dans « Sauvage », la gifle cinématographique de cette rentrée. Un premier film sur la prostitution masculine, radical et fiévreux, où la tendresse surgit là où l'on s'y attend le moins. TÊTU a voulu en savoir plus sur l’acteur le plus queer de l’année 2018. Rencontre.

Il est crevé. Il a passé la nuit à tatouer des copains. Parfois, au milieu d’une réponse, il avoue avoir oublié la question. Mais Félix Maritaud est si attachant qu'on lui pardonne beaucoup. À 25 ans, le comédien est dans tous les bons coups du cinéma français : « 120 battements par minute » et « Un couteau dans le coeur » et il sera bientôt à l’affiche de « Jonas », le téléfilm de Christophe Charrier pour Arte.

Dans « Sauvage », il incarne un jeune prostitué indomptable repoussant jusqu’au vertige les limites de son corps et de la marginalité. Âme trop pure dans un monde décidément trop moche. Un premier long-métrage frontal, brûlant et sale dont on sort essoré. Le cerveau frit. Et le coeur est transformé en lambeaux. Au-delà d’une mise en scène aussi juste que forte de Camille Vidal-Naquet, le film tient par la performance inouïe de Maritaud.

TÊTU a voulu en savoir plus sur cet acteur que le cinéma gay français s’arrache. Entre quatre yeux, Félix Maritaud est d’une franchise brutale mais rafraichissante. Sa voix est profonde et douce, embuée par la cigarette. Ses réponses aiguisées et précises. Et souvent drôles. Très drôles. Rencontre avec un acteur fascinant.

« Sauvage » est un film est si intense qu’on est sorti de la projection hébété, incapable de dire si on l’avait aimé ou pas. Le film était-il aussi radical dès la lecture du scénario ?

Félix Maritaud : Non. On est allé vers l’essentiel. Il y avait des choses plus romanesques dans le script, qui ont disparu. À la lecture du scénario, c’était presque un film de genre avec des scènes de baston. Avec Camille, on n’a rien édulcoré, on s’est juste rapproché du personnage. Je ne sais pas si c’est un film qu’on peut « aimer ». C’est un film qui nous fait vivre une expérience sensorielle. C'est une proposition entière. Mais comme il n’y a aucun jugement dans le film, tu peux pas vraiment dire « j’adhère » ou « j’adhère pas ».

Ta performance est puissante. Tu incarnes un personnage vide, absolument pas présent à lui-même...

J’ai l’impression que « vide » et « plein », c’est la même chose pour ce personnage. C’est quelqu’un d’absolu. Dans son besoin d’amour. Dans son désir de liberté. Sa capacité à choisir ou à ressentir. Il a une résonance tellement directe. Il n’est attaché à aucune règle sociale. Aucun code.

D’où le titre du film, « Sauvage ». C’est un prostitué qui ne respecte pas grand chose. Pas même les codes de la prostitution...

C’est vrai. Mais il fait le taf. Il donne vraiment aux gens ce qu’ils veulent. Il accorde une véritable importance à cette dimension de son travail : créer du lien avec des clients de la prostitution et leur donner ce qu’ils veulent vraiment. Vraiment donner. Et même cette scène du plug (un couple de clients lui inflige une séance de plugging extrême assez insoutenable, avant de le jeter à la rue sans le payer, ndlr), il ne la vit pas très bien. Mais ils ont un contrat et lui va jusqu'au bout. Ce qui le rend malade de tristesse après, ce n’est pas d’avoir été frappé ou rejeté. Mais que le contrat ne soit pas respecté. Ils ne l’ont pas payé. Il y avait un pacte défini et ils ne l’ont pas honoré. Cela crée un déséquilibre en lui.

Comment t’étais-tu préparé pour le rôle ? Il parait que tu as travaillé avec un chorégraphe...

J’ai dû faire une dizaine d’heures d’atelier de danse. On a travaillé sur ma manière de tomber. Mais on a surtout bossé à « démentaliser » les émotions pour les rendre physique. Il fallait aussi casser tous les préjugés que je pouvais avoir sur la prostitution. Même si le sujet du film n'est pas si loin de moi : je suis un mec pédé. Autour de moi, il y a plein de garçons qui se prostituent. Mais pas avec autant de précarité. La prostitution de rue, c’est vraiment un truc très particulier. Ce sont des gens très pauvres. Ils n’ont pas accès à internet. Ils sont besoin de 20 balles juste pour bouffer. Cette urgence, je ne la connaissais pas. Il fallait que ça devienne leur métier, le travail du sexe, que ça devienne aussi banal pour moi que si je jouais un fleuriste. Que ça devienne totalement accessoire. Parce que c’est comme ça que le vit le personnage. Si j’avais fait du chichi sur le nu, la prostitution, le rapport au sexe… je pense qu’on aurait raté le film. Car c’est le quotidien de mon personnage. J’ai plutôt travaillé à être disponible à ses sensations, ses sentiments, ses émotions. Moi je me suis vidé à ce moment-là. C’est Félix qui était vide pour être rempli par le personnage du film.

Félix Maritaud

« Quand tu réfléchis, les prostitués et les acteurs, c’est un peu la même chose. Tu mets ton corps au service des désirs d’une personne. Que ce soit un réalisateur ou un client de la prostitution. »

Le réalisateur Camille Vidal-Naquet a travaillé sur la question de la prostitution. Toi tu n’as pas éprouvé le besoin de rencontrer des prostitués de rue ?

Mon personnage a une position marginale vis-vis de la prostitution. Je n’ai donc pas besoin d'entamer une démarche sociologique. C’est un travail de fiction. Il n’existe pas de prostitués comme lui au bois de Boulogne. Camille, le réalisateur du film, le dit tout le temps. Ce mec est un OVNI. Camille ne voulait pas que j'aille au contact des prostitués. D’abord parce que c’est dangereux. Si un jeune mec comme moi se pointe au bois de Boulogne en disant « ouais je veux faire un film sur vous », il se fait péter la gueule en deux secondes. Et puis, je trouve la démarche bizarre. Comme aller au zoo. C’est encore une façon de tenir à l’écart les gens. Et quand tu réfléchis, les prostitués et les acteurs, c’est un peu la même chose. Tu mets ton corps au service des désirs d’une personne. Que ce soit un réalisateur ou un client de la prostitution. J’ai un peu senti ça dans « Sauvage » : je mettais mon corps au service d’un personnage qui lui-même mettait son corps au service de clients. J’ai essayé de vivre le film le plus honnêtement possible. Sans juger ni les scènes, ni les personnages.

Avez-vous évoqué un certain cinéma avec le réalisateur Camille Vidal Naquet ? On pense parfois à Pasolini, mais aussi à un film du cinéaste portugais João Pedro Rodrigues, « O Fantasma »...

Camille a évoqué d’autres personnages de films. Comme Sandrine Bonnaire dans « Sans Toit Ni Loi » d'Agnès Varda. Ou Paul Newman dans « Luke la main froide ». Un film incroyable sur la résilience où Newman encaisse tout du long mais, à la fin, c’est lui le plus fort. Je comprends le parallèle avec « O Fantasma ». Mais chez João Pedro Rodrigues, il y a une volonté d’érotiser le corps sale qu’il n’y a pas dans le film de Camille. Dans « Sauvage », s’il y a de l’érotisme, il est furtif. Mais étrangement, on a peu parlé de cinéma ensemble. On a surtout beaucoup rigolé.

Félix Maritaud

A lire aussi: "120 BPM" à TÊTU : Les acteurs nous ont confié les secrets du tournage

« 120 battements par minute », « Un couteau dans le coeur », « Sauvage »… En moins d’un an, tu as tourné dans trois cardinaux du cinéma queer français. C’est un choix conscient ?

Je suis « l’acteur ‘so gay’ 2018 ». (rires) Tu sais, j’ai jamais décidé d’être acteur. « 120 Battements par minute » m’est tombé dessus par hasard. J'ai fait ces films parce qu’on m’a demandé de les faire. Moi, je travaille dans l’amour de l’art et le plaisir. J’en ai rien à foutre de ma carrière. En plus je sais très bien que dans la vie, je serai toujours au bon endroit, au bon moment. Ce que les gens pensent de moi, les étiquettes qu’on veut me coller, si je commence à en avoir quelque chose à foutre, je ne vis plus. Ces films, je les ai faits car j’ai inspiré des réalisateurs qui sont homosexuels. J’ai peut-être un truc un peu charismatique dans l’image de l’homosexualité que je renvoie. Mais je ne suis pas carriériste. Hors de question que je cache qui je suis pour mon boulot. J’adore ce métier, mais pour le moment, si ça marche pour moi, c’est parce que j’ai toujours été honnête et intègre. Un jour Béatrice Dalle m'a dit: « On ne sera riche que dans nos coeurs, mon chéri. L’intégrité paye ». C’est devenu mon mantra. Tu te répètes ça chaque matin, t’es tranquille.

Quand j’ai rencontré Robin Campillo, j’ai vu un mec intègre. Du coup, on a fait le film. Pareil pour Yann Gonzalez, j'avais déjà tourné dans son  court-métrage, « Les Îles ». Il savait que je n'allais pas lui casser les bonbons pour les scènes assez hard d’« Un couteau dans le coeur ». Il ne voulait pas d’un mec qui allait faire des cauchemars après. (Rires) Il savait que je pouvais encaisser. Sûrement parce que j’ai une distance par rapport à la sexualité qui est énorme.

« Un jour Béatrice Dalle m'a dit: 'On ne sera riche que dans nos coeurs, mon chéri. L’intégrité paye.' C’est devenu mon mantra. »

C’est-à-dire ?

Je ne pense pas que l’acte sexuel soit quelque chose d’intime. Ce n’est pas forcement synonyme d’intimité. Il y existe une sexualité reproductive, systémique et majoritaire. Nos corps sont contrôlés par les systèmes qui nous colonisent. Ils sont contraints dans le temps et dans l’espace. Rien que le fait de se lever le matin est une contrainte ! Du coup, utiliser nos corps à des fins politiques ou artistiques, je trouve ça très fort. Très beau.

Ce sont des notions auxquelles tu réfléchissais déjà aux Beaux-Arts ?

Mon travail a énormément évolué ces derniers temps. Je ne travaille plus du tout sur le corps. Plutôt sur des espaces de désolation urbaine (comme le montre d'ailleurs son compte Instagram, ndlr). Mais avant, effectivement, je bossais beaucoup sur le corps et son utilisation dans l'espace… Mais aux Beaux-Arts, j’ai surtout fait la fête (rires). J'étais dans une école très punk. Tu sais, à Bourges, il n’y a rien à faire. Mais je n’y suis resté qu’un an et demi. Puis je suis monté à Paris.

Félix Maritaud

C’était comment d’être un jeune gay à Bourges ?

Ca fait un moment que j’en ai plus rien à foutre d’être pédé. C’est pas un enjeu. C’est juste que les mecs, ça me fait bander (rires). Je m’y suis fait à force. Mais ce n’est pas là que sont les choses importantes. C’est con hein ? J’aimerais qu’on arrête de paternaliser les homosexuels. Qu’on arrête de dire qu’il faut les protéger. Après les homophobes se sentent encore plus exclus et ça crée encore plus d’homophobie. Je préfère me faire péter la gueule en criant que je suis pédé plutôt que de dire « je suis une victime ». J’aimerais bien voir de nouvelles générations d’homosexuels plus indépendants politiquement et socialement. Hier, un journaliste m’a demandé de faire un témoignage à la télé sur les violences homophobes en milieu scolaire. Je lui ai répondu que je ne voulais pas participer à la victimisation des homosexuels. Autour de moi, je n’ai que des homosexuels qui sont des gens forts, courageux. Intelligents. Puissants. Intègres. Humains. Si on ne leur montre que des gens qui sont mal dans leur peaux, les pédés seront mal dans leur peau. Si on leur montre des exemples de force, ça sera plus facile pour eux de vivre. C’est pas grave d’être homosexuel. C’est super !

« Ça fait un moment que j’en ai plus rien à foutre d’être pédé. C’est pas un enjeu. C’est juste que les mecs ça me fait bander. (rires) Je m’y suis fait à force. »

Difficile de finir cette interview sans parler du succès de « 120 battements par minute ». Tu es fier d’avoir tourné ce film ?

Carrément ! Surtout que toute cette team, c’est l’avenir du cinéma français ! Ça fait plaisir d’avoir tourné avec tous ces acteurs que j’aime et admire énormément. Avant cela, je n’aurais jamais pensé à faire du cinéma. Etrangement, l’engouement du public m’a totalement détaché du film. Il fallait que je le laisse vivre. Désormais, il vit dans le coeur de tas de gens et il fait vivre la mémoire d'autres qui eux ont disparu... Mais il ne nous appartient plus. Que ce soit les acteurs, les producteurs, les distributeurs, Robin... on a tous été dépassés par le succès du film. Et je crois que la plus grande chance que j’ai eue dans ma vie, c’est de commencer par ce film. C’est un film historique du cinéma français. J’ai beaucoup de gratitude.

« Sauvage » de Camille Vidal-Naquet (Fra., 2018, 1h37) avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Nicolas Dibla et Philipe Ohrel. Sortie mercredi 29 août 2018.