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Barry Jenkins revient avec « Si Beale Street pouvait parler » : « C’est un film sur la fierté d’être qui l’on est »

[PREMIUM] En 2016, Barry Jenkins a conquis le monde – et les Oscars – avec "Moonlight", un sublime mélodrame sur l’affirmation de soi d’un jeune gay afro-américain. Pour son quatrième film, le réalisateur de 38 ans revient avec "Si Beale Street pouvait parler", l’adaptation du roman culte de l’écrivain homosexuel James Baldwin, en salles ce 30 janvier 2019. Une œuvre tout aussi forte, engagée et audacieuse sur l’amour et la dignité comme seules armes face à l’oppression des minorités. Rencontre.

De quelle manière "Moonlight", son succès et l’impact politique des Oscars (premier film aux thématiques LGBT+ et premier film au casting exclusivement afro-américain à remporter l’Oscar du meilleur film), vous a-t-il aidé à faire "Beale Street" ?

La chance que j’ai eue, je pense, c’est de me lancer sur ce nouveau projet avant même la sortie de "Moonlight". Le succès du film ne m’a atteint qu’a posteriori. Vous savez, "Moonlight" était fort pour moi bien avant cet Oscar. Réussir à raconter cette histoire, à mettre des images sur la voix si forte, si singulière de Tarell Alvin McCraney [auteur de la pièce autobiographique et du scénario de Moonlight, NDLR], c’était une expérience artistique très forte.

Évidemment, voir après coup les risques pris récompensés m’a donné du courage. Je ne parle même pas des prix. Je pense surtout à la manière dont le film a trouvé un public, la façon dont les spectateurs ont entendu et reçu cette histoire. C’était très fort. Je me souviens, juste après les Oscars, du tweet d’un jeune homme. Il me disait que la renommée du film avait donné envie à ses parents de le voir, avec lui. Il avait alors pu leur parler et leur dire qu'il était gay. Rien que de vous raconter ça aujourd’hui, j’en ai des frissons. C’est quelque chose que j’ai emporté avec moi sur "Beale Street". Comme si les mots de Tarell m’avaient donné la force de me confronter et de porter enfin à l’écran ceux de James Baldwin. "Beale Street" est encore plus radical, plus expérimental dans son récit et son esthétique que "Moonlight". On pourrait dire que c’est un mélodrame amoureux sur fond de racisme dans l’Amérique des années 1970... Mais c’est bien plus que ça.

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"Un jeune homme m’a écrit que la renommée de Moonlight avait donné envie à ses parents de voir le film, avec lui. Il a alors pu leur parler et leur dire qu'il était gay."

 

Comment le définiriez-vous ?

C’est la force des grands romans. Ils sont à la fois très simples et très denses. J’ai essayé le plus possible de ne pas simplifier l’écriture de Baldwin et d’être fidèle à l’impact que le livre peut provoquer. C’est une histoire d’amour pur. L’histoire de deux âmes sœurs qui s’aiment. Malgré le racisme, malgré la violence que subit quotidiennement cette Amérique noire. C’est aussi l’histoire d’un fait divers, d’un procès et d’un innocent accusé à tort. C’est une critique sociale aussi. Le portrait d’une société marginalisée par une justice à deux vitesses, une justice raciste. Comme une sorte d’instantané de ce que c’est de vouloir être heureux malgré tout, malgré l’Amérique, quand on est jeune et noir aux États-Unis.

Toutes ces idées se croisent à travers le récit intérieur de Tish, l’amoureuse, de ses souvenirs, de sa force et de son combat. Elle est la voix d’une époque, d’un monde, d’une communauté, comme si en elle résonnaient toutes les histoires qui ne peuvent pas se faire entendre. C’est un livre et un film qui mélangent les sentiments violents du premier amour et de l’injustice.

Vous auriez pu transposer le récit aujourd’hui, il aurait fonctionné et résonné de la même manière. Pourquoi avez-vous décidé de garder le temps présent de Baldwin et son époque ?

L’une des grandes forces du livre, c’est que justement, en le lisant, on se dit : "Mais cette histoire pourrait avoir lieu aujourd’hui !". Ce cheminement intellectuel, qui prouve la force de l’écriture de Baldwin et son intemporalité, produit quelque chose de très fort. On se prend dans la gueule que rien n’a changé. Je voulais garder ça. Montrer que déjà, en 1974, c’était dangereux d’être un jeune noir en Amérique. J’imagine la tête de James Baldwin, s’il était encore vivant, devant les actualités aujourd’hui : "Le monde est à feu et à sang...". Il nous répondrait, hélas, qu’il l’a toujours été.

Plus encore que "Moonlight", le film est un doigt d’honneur aux cyniques. C’est un grand film romantique, sur l’amour pur et la beauté comme remparts à la laideur du monde. Est-ce que cette candeur-là, cet optimisme à vouloir rendre le monde plus beau qu’il ne l’est, n’est pas au fond le geste le plus politique, le plus courageux que puisse faire le cinéma face à la violence de notre époque ?

Ça, c’est au spectateur de le décider. J’ai beaucoup de mal à revendiquer la dimension politique de mon cinéma. Je ne la nie pas – je suis au contraire très heureux quand on me dit que mon travail bouscule et interroge sur l’état de nos sociétés. Mais ma pudeur m’empêche de me revendiquer comme un cinéaste politique. Baldwin était un grand auteur politique. Et en tant que lecteur et admirateur de son œuvre, j’espère lui avoir rendu honneur.

Après, pour revenir à l’esthétique du film, j’ai l’impression, c’est vrai, qu’aujourd’hui chercher le beau est un geste de révolte. Comme une sorte de pied de nez aux défaitistes du monde entier, le romantisme devient une sortie de secours, une bulle d’oxygène. On a besoin de films passionnés, de personnages entiers, d’images sans fausse pudeur, qui osent les sentiments. Oui, faire un "beau" film, avec au centre deux personnages noirs, c’est peut-être, aujourd’hui, un geste radical. Pendant longtemps, on a cantonné les héros de couleur au réalisme choc. Il fallait que ce soit glauque, il fallait que ce soit dur. On avait l’impression d’être concerné. Vous vous rendez compte que "Beale Street" est sorti en 1974 et que c’est seulement plus de quarante ans plus tard qu’on en fait un film ? L’impact politique de "Moonlight" et, je l’espère, de ce film, c’est de montrer à  l’écran des choses simples, des émotions, des sensations, une intimité que l’on a refusées pendant trop longtemps aux personnages noirs.

Une sensualité aussi...

Exactement. Dans "Beale Street", j’ai voulu que la scène de sexe entre Tish et Fonny soit filmée et montée le plus lentement possible. Je voulais qu’on ressente toute la tendresse qu’il y a derrière cette union. Comme la scène du dîner à la fin de "Moonlight". On a tellement peu d’exemples de films qui représentent la tendresse et l’amour entre deux personnages noirs que ça produit comme un électro-choc. On a l’impression que c’est un geste fort. Mais il n’y a rien de plus simple, de plus évident que de montrer ça. Vous voyez, pas besoin de hurler pour être politique. Il suffit simplement de filmer deux personnes en train de s’aimer.

Si "Beale Street" raconte l’histoire d’une injustice, vous ne vous intéressez pas tant au combat de Tish pour faire sortir son homme de prison, qu’aux raisons de son combat. Comme si l’intime était ici plus fort que la réalité...

Parce qu’au fond, elle, vous et moi, on sait que c’est un combat perdu d’avance. Qu’est-ce qu’il vous reste, quand vous vous battez face à un système qui privilégie la parole d’un flic raciste à la vôtre ? Comment survit-on à un monde où la vérité n’a plus d’importance ? Il ne reste que votre dignité et vos certitudes. Le cinéma nous a abreuvés d’histoires façon David contre Goliath, où un personnage finissait par renverser tout un système. Ce sont de belles histoires, inspirantes sûrement... Mais elles ne sont pas vraies pour tout le monde.

Je voulais montrer que la violence que Tish et Fonny subissent n’a, hélas, rien d’extraordinaire dans cette société. Il y a comme une forme de résignation qui nous met, nous, spectateurs, en colère. Je voulais redonner du corps à ces personnages de victimes. Montrer la dignité de ces minorités que l’on écrase encore et toujours. Tish, Fonny, leurs familles et leurs amis sont de grands personnages, ils sont résilients, ils tiennent debout. Ce n’est pas rien, de tenir debout. Vraiment. C’est un film sur la fierté d’être qui l’on est, malgré tout.

 

"La Chambre de Giovanni" de James Baldwin a changé ma manière de voir les choses. Tous les hommes hétérosexuels devraient le lire. Ça ferait d’eux de meilleurs mecs."

 

Tarell Alvin McCraney et James Baldwin sont deux auteurs gays. Est-ce qu’en tant que réalisateur hétérosexuel vous vous posez la question de votre légitimité à les adapter ?

Je n’avais pas fait le rapprochement mais, oui, c’est vrai que "Moonlight" et "Beale Street" s’inscrivent tous deux dans l’œuvre d’un penseur queer noir-américain. J’ai l’impression pourtant que leurs voix sont singulières et qu’elles nous éclairent, chacune à sa manière, sur le monde, sur ce que c’est que d’être une minorité dans un monde. En tant qu’homme noir, je me sens proche de leurs œuvres.

En tant qu’hétérosexuel, je sais ce que cette écriture non-normative m’apporte. Elle ouvre mon regard, m’oblige à me questionner sur la manière dont je pense le monde. Vous savez, c’est drôle, mais le premier livre que j’ai lu de Baldwin c’est La Chambre de Giovanni. C’est un livre culte, notamment pour la communauté gay. C’est une ex-petite amie qui me l’a offert en me quittant. Elle m’a dit : "Lis ça ! Tu as encore beaucoup à apprendre sur ce que c’est qu’être un homme !". Cette lecture a changé ma manière de voir les choses. Tous les hommes hétérosexuels devraient le lire. Ça ferait d’eux de meilleurs mecs.

 

Cette interview est à retrouver dans le numéro 217 de TÊTU, paru le 21 novembre 2018.

Crédit photo : Sébastien Vincent.


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