Entre peur et espoir, comment les LGBT d’Algérie vivent le départ d’Abdelaziz Bouteflika

[PREMIUM] Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, a annoncé le 1er avril qu’il démissionnerait avant l’expiration de son mandat, prévu le 28 avril. Quel peut-être l’impact d’une telle décision sur la vie des personnes LGBT+ en Algérie ? Entre peur et espoir, TÊTU a voulu comprendre comment cette minorité envisageait la nouvelle page politique qui s’ouvre.

« Les choses sont en train de mal tourner pour nous. On me signale de plus en plus d’attaques contre des groupes de femmes féministes et de personnes LGBT+ dans les rues. » Ce message, TÊTU l’a reçu quelques heures avant l’annonce de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, mardi 2 avril. Il contraste avec les démonstrations de joie dans les rues d’Alger vues dans les médias quelques heures plus tard. Zoheir*, 41 ans, y évoque par SMS la situation des LGBT+ en Algérie, devenue « très compliquée ». Il est le co-fondateur de l’association Trans Homos Dz, qui lutte pour la reconnaissance de leurs droits. C’est aussi l’une des deux seules organisations de ce type avec Alouen, dans ce pays du Maghreb où l’homosexualité est complètement taboue.

Contacté par TÊTU quelques jours plus tôt, Zoheir expliquait pourtant ne pas craindre pour la vie de ses concitoyen.ne.s LGBT+ qui, pour beaucoup, ont été manifester de nombreux vendredis, depuis le 22 février dernier. Cette date marque le début du soulèvement populaire demandant la démission du « régime algérien » au pouvoir et de son président Abdelaziz Bouteflika. Mais si son apogée, ce 2 avril, a été un jour de fête dans le pays, le sentiment est partagé du côté de la communauté LGBT+.

« J’ai compris que je n’étais pas seul. Mon gaydar a parlé ! »

« L’Algérie doit se réveiller »

22 février. Une « impressionnante démonstration de force » des algériens, écrit Le Point pour qualifier le premier soulèvement populaire contre le régime en place. Selon les militants locaux des droits humains, 800.000 personnes ont défilé dans les rues d’Alger et bravé l’interdiction de manifester, en vigueur depuis 2001. « C’est la toute première fois que j’ai vu des gens s’approprier les rues, et sourire aux autres », décrit Zak Ostmane, journaliste et réfugié algérien persécuté par l’État en raison de son orientation sexuelle, qui vit désormais à Montpellier.

Pour lui, c’est la preuve d’un espoir naissant quant à un possible changement : « Je ne dis pas que c’est la Gay Pride, confie-t-il dans un rire, mais chaque chose a un début. La parole s’est libérée, c’était le plus important ». 

Ryan, 19 ans, étudiant en école de commerce à Alger, a été manifester vendredi 8 mars dernier avec sa mère et une amie. Ce jeune homme totalement out est formel : il a reconnu de nombreux LGBT+ dans la foule. « J’ai compris que je n’étais pas seul. Mon gaydar a parlé ! », explique-t-il à TÊTU dans un rire. Pour lui, il était inconcevable de ne pas se joindre au mouvement. « Evidemment que je manifeste ! Pour le départ de ce gouvernement et la chute du régime », lance-t-il au téléphone. Et de poursuivre, véhément :

« Il est temps que l’Algérie se réveille et que les LGBT revendiquent leurs droits. »

Une prise de risques

L’homosexualité est encore considérée comme un crime dans cet état d’Afrique du nord. Condamnée par l’article 338 du code pénal depuis 1966, elle peut être passible d’une peine maximale de trois ans d’emprisonnement. Plus largement, la communauté LGBT+, est moralement, socialement et religieusement rejetée par une majorité de la société, et ce jusque dans les plus hautes sphères de l’État. L’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, avait par exemple annoncé en septembre 2018 refuser de parler d’homosexualité dans une interview, au motif que « l’Algérie est une société qui a ses traditions » et que « le pays n’est pas pris dans un courant universel d’évolution ». De quoi attiser et, pire encore, légitimer la haine.

Les militants des droits humains constatent que, depuis l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, en 1999, les libertés individuelles se sont rétrécies. Selon Zak, la politique menée envers la communauté LGBT+ s’est durcie, notamment à partir du début des années 2000. « Aujourd’hui, il y a plus d’individus arrêtés pour délit d’homosexualité que dans les années 1990. Les amendes que les personnes doivent payer ont été augmentées. On vivait mieux avant, car au moins on était tolérés », explique le journaliste.

C’est l’une des raisons pour lesquelles Ryan confie à TÊTU vouloir rester vigilant lorsqu’il manifeste : « En aucun cas on trouve des drapeaux arc-en-ciel dans la foule. Il faudrait être fou pour faire ça, vouloir se mettre délibérément en danger. On risque l’arrestation. » 

Zoheir partage ce constat, mais il constate également que de plus en plus d’anonymes, dont de nombreuses femmes, ont été vu.e.s dans la foule avec des affiches sur lesquelles est inscrit le slogan : « Les droits des LGBT+ sont des droits humains ». Un courage largement salué par ce militant algérien. « Elles sont extrêmement fortes d’avoir fait cela, parce que jamais personne n’était allé dans la rue pour demander pacifiquement la reconnaissance des droits des LGBT ». Et Zoheir de poursuivre : 

« Cela me pousse à me dire que c’est le moment pour nous, les LGBT, de nous faire entendre, même si on le fait en prenant de gros risques. » 

« Je suis d’Annaba et je soutien les droits des LGBT. Je suis hétéro. » Crédit photo : Zak Ostmane.

Les LGBT, acteurs centraux du mouvement

Des risques, les militants LGBT+ algériens en prennent quotidiennement, notamment en participant activement au mouvement. C’est en tout cas ce que Zak et Zoheir affirment de concert. Une information que semble confirmer Frida*, contactée par TÊTU. Cette activiste féministe et lesbienne, membre de l’association de défense des droits des LGBT, Alouen, est présente à toutes les manifestations du vendredi depuis six semaines. Engagée pour le droit des minorités en Algérie, elle organise des réunions avec d’autres militant.e.s féministes et LGBT+. « On fait des ateliers de préparation de pancartes et de banderoles. Ensuite, on fait du brainstorming sur les slogans et on les choisit. On communique entre nous via des canaux sécurisés », explique-t-elle à TÊTU. 

En manifestant, Frida réclame la mise en place d’un état de droit qui garantit les libertés collectives et individuelles. Surtout, elle veut montrer à la société algérienne qu’une alternative au régime en place est possible. « Le système fait miroiter aux gens que c’est Bouteflika ou rien d’autre. Mais moi, je veux montrer qu’il y a une autre possibilité, dans laquelle les droits des minorités de ce pays sont garantis. Un état de droit, en somme. » 

« Si je veux des droits, je dois quitter le pays »

La démission d’Abdelaziz Bouteflika va-t-elle permettre la création de cette nouvelle société, tant voulue par les LGBT+ et les minorités du pays ? Rien n’est sûr. Du haut de ses 19 ans, Ryan ne se fait pas vraiment d’illusions, puisqu’il a confié à TÊTU vouloir quitter son pays tôt ou tard. « Je ne me suis jamais senti à l’aise ici, et je doute que cela arrive un jour. Ce n’est pas tant une question de fuite, mais plutôt la volonté de penser à moi avant tout. » 

De son côté, Frida a recontacté TÊTU, mercredi 3 avril, le lendemain de la démission de Bouteflika. Elle a expliqué avoir reçu des menaces : « Des internautes m’ont cyberharcelée et appelée sur mon téléphone portable pour m’insulter et me demander pourquoi je réclame l’égalité. On me dit que si je veux des droits, je dois quitter mon pays », écrit-elle. Elle explique avoir désactivé son profil Facebook. À la question de savoir si elle va mieux, Frida répond : « Oui. Bouteflika a démissionné. Je manifesterai vendredi prochain comme tous les Algériens et Algériennes. » La militante assure qu’elle continuera coûte que coûte à « réclamer une reconnaissance des libertés individuelles, collectives et l’égalité entre les hommes et les femmes ».

Quel avenir pour l’Algérie et ses minorités après la démission de Bouteflika ? Pour Zoheir, la situation est confuse et ne signifie pas forcément que le régime tombera. « J‘ai très peur qu’il reprenne la main en mettant un autre pantin comme Bouteflika au pouvoir. C’est une possibilité qu’il faut envisager. On lutte contre un système qui dure depuis des décennies. » La période qui s’ouvre semble donc incertaine. À l’image de ce qu’il s’est passé en Tunisie, le flou politique pourrait voir les islamistes s’emparer du pouvoir. Le combat semble donc loin d’être terminé.

*Les noms n’ont pas été mentionnés à la demande des interviewés.

Crédit photo : RYAD KRAMDI / AFP.


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