Pourquoi les gays semblent toujours être insatisfaits par leur corps ?

[PREMIUM] Ceux qui vont à la salle de sport n'en ont jamais assez, et les autres sont complexés. C'est ce qui ressort de plusieurs études, qui montrent que le corps est source d'insatisfaction pour beaucoup d'hommes gays. Mais pourquoi nous angoisse-t-il autant ?

"Ils préfèrent tous les corps de dieux grecs" ; "Ils sont obnubilés par le physique et veulent tous un mec musclé, grand" ; Pourquoi est-ce qu'on est de la merde si on a pas un physique d'Apollon ?" ... La liste n'en finit pas ! Ces messages, trouvés sur des forums gays, sont écrits par des garçons inquiets de l'obsession de leur pairs pour les physiques (très) musclés, bien éloignés de leur propre corps. Une angoisse pas franchement surprenante.

Il suffit de faire un petit tour sur Instagram pour comprendre. Ils sont nombreux les influenceurs, suivis par des dizaines de milliers d'hommes, qui ont fait de leurs abdos, pectoraux et fessiers saillants leur principale source de "j'aime". De quoi faire quelques envieux et provoquer pas mal de complexes.

"J'ai l'impression qu'ils font le tri en fonction de qui est le mieux foutu"

C'est le cas de Marc*, un jeune homo de 23 ans interrogé par TÊTU. "Quand je vois ces Adonis sur les réseaux sociaux, je me dis qu'il faudrait que j'aille plus souvent à la salle de sport, s'amuse-t-il au bout du fil. Mais c'est sur les applications de rencontre que c'est le pire. "Les mecs demandent constamment des photos à poil. J'ai l'impression qu'ils font le tri en fonction de qui est le mieux foutu. Quand on ne connait rien au milieu gay, on a un peu le sentiment que c'est la norme et qu'il faut ressembler à ça pour plaire." 

Selon une étude de Frederick Assayli, publiée en 2016 dans la revue Psychology of men and masculinity, 45% des hommes gays sont insatisfaits par leur musculature (45%) contre 30% des hommes hétérosexuels. Mais d'où vient cette obsession des gays pour les corps dits "bien faits" ?

Être musclé, c'est être moins vulnérable

Pour Sébastien Chauvin, sociologue à l'université de Lausanne et co-auteur de "Sociologie de l'homosexualité", ce "phénomène" reflète l’évolution de l’homosexualité au vingtième siècle. "Avec l’émergence de l’identité gaie moderne, les relations homosexuelles deviennent plus symétriques entre les partenaires et sont notamment moins structurées par une dichotomie entre masculin et féminin. Dès lors, les hommes qui recherchent des hommes ne sont plus simplement des sujets d'échanges - à l'image des hommes hétérosexuels dans le mariage patricarcal -, mais deviennent aussi des objets du marché sexuel et matrimonial - à l'image des femmes hétérosexuelles". C'est à dire, pour vulgariser avec une métaphore marchande, que les gays sont devenus autant le produit que le consommateur. Et donc qu'ils devaient apparaître désirables aux yeux des autres hommes.

Une théorie que valide sans complexe Pascal*. Ce trentenaire parisien va tous les jours à la salle de sport. Si la première raison qu'il évoque est le "bien-être et la santé", il reconnaît que ça aide aussi à trouver des plans cul. "Je partage des photos de mon corps sur les applis de rencontre et en privé sur Instagram. C'est très efficace pour rencontrer des mecs assez facilement." Mais ce n'est pas la seule raison.

Pour le journaliste et réalisateur Maxime Donzel, "les hommes gays vivent un traumatisme quand ils se découvrent homosexuels, ils se sentent moins hommes que les autresLe corps devient alors une manière de s’exprimer dans la beauté." Il ajoute : "La peur de l’homophobie est très présente et on ne peut pas nier le fait qu'être musclé est aussi une manière de projeter aux yeux des autres l'idée que nous ne sommes pas vulnérables."

Le corps comme un doigt d'honneur

"Après les émeutes de Stonewall, en 1969, les gays ont changé leur perception d’eux-mêmes, continue Maxime Donzel. Il prend pour exemple les photographies de Tom Bianchi à Fire Island Pine, qui montrent des corps musclés et bronzés profiter des plaisirs aquatiques de cette île très prisée des gays.  "Ils étaient beaux, jeunes, en bonne santé et avaient envie d’être respectés, aimés et surtout visibles. C'était une rupture avec l’imagerie qui pouvait précéder : des homos dans l’ombre, mauvais et ratés." 

Pour l'auteur du documentaire "Tellement gay! Homosexualité et pop culture", l'épidémie de sida aurait également eu un impact dans la représentation des corps. "Dans les années sida, être musclé était aussi un moyen de continuer à s’affirmer comme sain."  

Triste comparaison

L'art, les films, la mode, les médias et évidemment le porno ont joué un rôle majeur dans la persistance de cet idéal physique. Dans l'étude de la revue spécialisée précédemment citée, 58% des hommes gays se sentent "obligés d’avoir un corps plus attirant à cause des magazines et de la télévision', contre 29% des hommes hétérosexuels. Le sociologue Arnaud Alessandrin explicite : "selon nos études les hommes gays sont beaucoup plus insatisfaits sexuellement quand leur corps n’apparait pas musclé comme sur les anciennes couvertures de TÊTU". (La nouvelle formule de TÊTU ne présente plus d'hommes torses nus en couverture, NDLR).

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"Pour nous évaluer, nous avons recours au processus de comparaison sociale, explique le psychologue parisien Boris Charpentier à TÊTU . En l’absence de critères objectifs, nous nous efforçons de nous comparer aux autres. Lorsqu’un homme se compare à un individu de même sexe plus musclé, il y a de fortes chances qu’il évalue son apparence de manière négative et ressente ainsi de la déception". De quoi expliquer que ce rapport au corps ait la vie dure.

Une injonction à s'entretenir

Sur ce point, le professeur et sociologue Sébastien Chauvin a peut être une autre hypothèse : les modes de vie. "Chez les hommes hétérosexuels, ce travail sur le corps s'arrête en général à la mise en couple. L'enfantement et la paternité prennent alors le devant de la scène comme critères de la réalisation de soi comme homme. " Il ajoute : "Etre un père marié de 45 ans et avoir un corps trop travaillé peut même être perçu avec suspicion, lu comme une marque d’immaturité, le signe qu’on est encore clandestinement sur le marché sexuel; voire qu’on est un gay dans le placard."

"Cette rupture est moins marquée chez les gays que chez les hétérosexuels", remarque le chercheur Pourquoi ? "Parce que le multipartenariat est davantage répandu chez les gays et que la mise en couple est moins synonyme de sortie du marché sexuel. Cela multiplie les épreuves de jugement sur le corps et exacerbe par conséquent l’injonction à l’entretenir dans un sens dont on pense qu’il sera valorisé."

Mais cette obsession du corps parfait n'est pas sans conséquences. Pour Boris Charpentier, "les perturbations qui découlent de l’auto-évaluation peuvent affecter les individus émotionnellement (anxiété par rapport à l’apparence), cognitivement (attente démesurée comme vouloir ressembler à un modèle) comportementalement (activité sportive excessive) ou perceptuellement (surestimation de son poids, sous estimation de sa masse musculaire)." 

Vers plus d'inclusion ?

On pourrait croire que le "body-positivisme", un mouvement de célébration de la diversité des corps, qui a cours sur les réseaux sociaux, pourrait changer les mentalités. Mais Arnaud Alessandrin se veut méfiant :  "D'autres corps ont été médiatisés et ça n'a pas aidé à un rapport au corps plus souple. Par exemple, les aînés LGBT sont de plus en plus visibles, et là encore, ça n'aide pas forcément au changement des stéréotypes."

L'émergence de nouveaux modèles de couples gays, avec l'arrivée, notamment, du mariage pour tous et de l'adoption pour les couples LGBT+, pourrait-elle également changer la donne ? "On peut imaginer que la place plus importante de la vie de famille chez un certain nombre de gays, que certains déplorent comme un tournant conformiste, pourrait paradoxalement, comme pour les hétéros, diminuer l’injonction à la désirabilité permanente", conclut Sébastien Chauvin.

 

Crédit photo : Capture Youtube Kid / Eddy de Pretto


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