Le journal de Julien Green est probablement le livre le plus cul de la rentrée littéraire

Pour la première fois, le journal intégral du très respecté Julien Green a été publié. A l’intérieur, le récit d’une vie sexuelle frénétique et insoupçonnée, et un témoignage rare sur le Paris gay des années folles.

Julien Green fut l’un des auteurs les plus respectés du XXe, né de parents américains avec le siècle et parti peu avant lui. Couvert d’honneurs jusqu’à son élection à l’Académie française, il était un écrivain catholique dont la foi inébranlable irradia l’oeuvre et inspira de nombreux fidèles. L’auteur du Léviathan et d’Adrienne Mesurat parlait du drame et des frustrations. Sans doute parce que, dans le fond, Julien Green était un sacré baiseur.

Et ils doivent être secoués les admirateurs ingénus du romancier qui découvrent aujourd’hui ses pratiques minutieusement dépeintes, l’autre face de celui qui pose altier sur la couverture de cette édition tel un premier communiant, le regard serein d’un ange brun, portrait d’un père pervers des lettres de son temps. Ce journal est tant le récit de son amour de la vierge que des verges des garçons qu’il dressait. D’un exemple comme de mille, le 13 juin 1931 il écrit : « Il est au milieu et se branle timidement puis se tourne vers moi, me montre alors un visage d’une beauté merveilleuse, une pine énorme. (…) Je le branle avec vigueur et précipitation (…), presque aussitôt mon poing est inondé de foutre brûlant, je continue de le branler et il en vient encore. »

Un document sur le Paris gay des années folles

Mais rempli de remords, il accolait à son désir le mot de « vice », « qui commence où finit la beauté ». C’est que le sexe était devenu une addiction. Il voulait s’en extraire, s’astreindre à l’abstinence, combattre cette obsession qui le torturait. À force, l’homme aurait pu inventer l’expression consacrée « en voir de dures » : « Je crois que je vais mieux mais la chasteté commence à m’être assez difficile et je bande beaucoup la nuit. »

C’est un document sur une époque, le récit d’une vie qui se mêle à celle du Paris « inverti » des années folles : les lieux de drague qu’il fréquentait, les marins qu’il accostait, les adolescents qu’il courait près des pissotières du Trocadéro et, en creux, ses attirances pédophiles répugnantes, les siennes comme celles de Gide. Car c’est aussi un témoignage précieux de la vie littéraire d’alors. On y lit les déboires de ses amis : André Gide qui le fascine souvent, François Mauriac qui l’ennuie parfois, Jean Cocteau et d’autres… Un monde où les femmes sont absentes.

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On y lit surtout son amour libre et fidèle pour le journaliste Robert de Saint-Jean, figure centrale de ces presque 1400 pages avec qui – disait Green à qui voulait l’entendre – l’affection n’était que chaste. 27 mars 1934 : « Robert, en rentrant ici, m’a branlé dans son lit. En me lavant aujourd’hui, après avoir baisé Charles, remarqué que ma queue était à peine rouge. »

Le géniteur de Dustan et Guibert ?

Alors, Julien Green serait-il un précurseur, géniteur d’Hervé Guibert et de Guillaume Dustan ? La ressemblance crue avec le premier roman de ce dernier, Dans ma chambre, paru soixante ans plus tard est parfois frappante. « Au lit, Georges nous montre un corps assez vigoureux, mais sale. Le torse est solide, dos musclé, cul petit et dur. Il branle Robert, puis je le retourne et l’encule. » Ou, 3 avril 1932 : « Robert avait passé une petite veste de toile cirée noire qui lui couvrait juste le torse ; un mouchoir rouge autour du cou achevait de le rendre, j’en suis sûr, irrésistiblement excitant. » Robert, qui se lamentait de ne pas avoir écrit davantage, a donné sa vie à Julien. « Sans ta présence, écrit Green, peut-être n’aurais-je pas écrit un seul livre. »

C’était le temps des fleurs, celui que l’éditeur appelle « les années faciles ». Suivront « les derniers beaux jours », avant ceux de la nuit noire à paraître en 2021. Étrangement, les derniers mots écrits en 1939 pourraient à eux seuls résumer le reste : « Si l’on analysait l’impression que fait un beau corps, on trouverait quelque chose qui s’apparente à une émotion religieuse. L’oeuvre du Créateur est si belle que le désir de la transformer en instrument de plaisir ne vient qu’après un sentiment confus d’adoration et d’émerveillement. » Il y a cette même confusion à lire le journal de celui qui l’entendait comme sa « revanche prise sur l’hypocrisie d’une vie malgré tout bourgeoise ». Et craignait qu’il ne soit un jour brûlé.

 

 


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