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Marche des fiertésPour le mois des fiertés, les colleuses recouvrent Paris de messages queers

Par Elodie Hervé le 23/06/2020
Colleuses

Alors que la Pride a été décalée en novembre, une centaine de militantes féministes s’étaient données rendez-vous dans les rues de Paris pour rappeler que la violence envers les personnes LGBT+ est trop souvent invisibilisée. Reportage.

La colle dans un sac de courses, la brosse dans la main, une centaine de colleuses de la région parisienne s’étaient donné rendez-vous par petits groupes dans les rues de Paris, pour écrire sur les murs. En ce mois des fiertés, elles ont voulu dénoncer les LGBTphobies qui continuent de tuer en France en 2020. “On colle pour dénoncer les agressions que l’on subit, commence F., mais aussi pour alerter les pouvoirs publics, les passants et dire stop à cette violence”. A ses côtés, elles sont cinq ce soir à arpenter les rues du Marais. Par petits groupes, le temps d’une soirée, elles se réapproprient l’espace public et les murs parisiens. Face à un bar qui déborde de monde, un slogan arraché dénonçait la façon dont les lesbiennes sont regardées dans l'espace public. "Il a probablement été collé la semaine passée", raconte l'une d'elles. 

Dénoncer les violences LGBTphobes

Lancé par Marguerite Stern, le collage de slogans en lettres noires sur feuilles blanches pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles est devenu un mouvement horizontal en mixité choisie. Mais après des propos transphobes récurrents, l'ex-Femen a été écartée du mouvement qui continue de coller dans de nombreuses villes de France. "C'est important de coller, raconte Camille* à l'origine de cette initiative contre les LGBTphobies. On voulait marquer le coup ce soir pour dénoncer ces violences, à l'encontre des minorités, souvent invisibilisée." Camille raconte qu’elle avait pris ses distances avec le mouvement lors de la publication des tribunes de Marguerite Stern. "Depuis qu'elle s'en est éloignée, j'ai recommencé à organiser mes soirées de collages." Au sein du groupe des Colleuses, elles sont nombreuses à avoir été blessées par ses propos. Qu’importe, “c’est aussi contre ce type de paroles transphobes que l’on se bat”, ajoute Oriane*. 

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Dans le Marais, face à une école, les lettres s'étalent pour rappeler que l’égalité pour tou.te.s n’est pas négociable. “On n’est pas très grandes ce soir, on ne va pas pouvoir coller très haut", rigolent-elles. Sous la lumière jaune d’un lampadaire, les colleuses franchissent une grille pour afficher le prochain message derrière des plantes hautes. “L’idée c’est que nos messages puissent rester le plus longtemps possible, explique Oriane, et qu’ils soient vus par un max de monde”. 

Colleuses

"Révolution queer"

Un peu plus loin, c’est un appel à une “révolution queer” qui s’affiche sur le mur. Un dernier coup de brosse pour s'assurer que le slogan reste bien ancré sur le mur, "top ! Il est droit", rigole F. "Sur un mur aussi grand ce n’est pas toujours évident." Bière à la main, masque accroché à l'oreille, un homme passe. "Non mais merci j’adore ! lance-t-il. C’est un beau programme. Oui ! Une révolution queer quelle belle idée ! C’est un petit slogan sur un grand mur mais tellement puissant.” Amusées par l'accueil favorable assez rare, les colleuses le remercient avant de poursuivre leur déambulation nocturne. 

Autour d’elles, dans cette nuit de juin, les terrasses résonnent de rires et de joie. “C’était important de coller en ce mois de la fierté, explique Raphaël pour expliquer que nos droits ne sont pas encore acquis." Un constat que partage SOS homophobie. Dans son dernier rapport, l'association a noté une hausse de 26% de témoignages sur des LGBTphobies en France. Il s’agit de la hausse la plus forte “depuis la création de ce rapport derrière celui de 2013, année de l’adoption de la loi pour le mariage pour tou.te.s”, peut-on lire dans le rapport publié en mai dernier. 

"Tuer nos soeurs trans est un féminicide"

Entre deux collages, les militantes parlent des agressions qu’elles ont subies. De cette façon de ne pas prendre la main de celle que l’on aime dans la rue. “Parfois j’entends les gens faire des réflexions sur mon corps, explique Rafaël. Une fois un père m’a montré à son fils en lui disant de pas devenir comme moi. Et il m’a demandé si j’étais un homme ou un trans. J’avais envie de lui répondre que je suis un homme trans, mais je n’ai rien dit”.

D'une voix calme, il décrit ces commentaires de gens dans la rue pour essayer de calquer un genre à son corps. "Souvent, mon corps est commenté à voix haute et alors que je suis juste à côté et en mesure d'entendre ce dont ils parlent." Un coup rapide sur le mur et les lettres noires sur fond blanc forme déjà une phrase : “Tuer nos soeurs trans est un féminicide”. L’an passé, le nombre d’agressions physiques rapportées par les personnes trans auprès de SOS homophobie a explosé : + 130%.

Colleuses

Agression

Plus ou moins tolérée selon les municipalités, cette activité de collages reste illégale. Les téléphones vibrent. Une alerte arrive sur un réseau de messagerie sécurisé. “Vous avez vu ? Pas très loin d’ici, les filles ont dû décoller un slogan à cause de la police. On va en coller encore deux ou trois et après on s'arrête, ça vous va ?" Celles qui habitent en dehors de Paris quittent le petit groupe pour attraper le dernier RER. Les autres s'affairent à trouver un nouveau mur. 

Plus au nord de la capitale, dans le 18e, une personne a subi une agression physique alors qu'elle collait. "C'est la première fois que cela arrive lors d'un collage, explique Camille. Des insultes, des réflexions, des lourds oui ça c'est assez fréquent. Mais une agression, non." 

"Beaucoup d'énergie"

Dans le Marais, la soirée a été plus calme. " C'est le quartier qui est cool aussi, on va pas se mentir", souligne F. La seule réflexion entendue ce soir-là venait d'un homme qui visiblement avait envie de discuter ravalement de façade et cause perdue. "Moi je milite pour la cause animale, leur a-t-il expliqué, mais c'est comme pour vos collages : beaucoup d'énergie pour peu de retombées."

Alors en attendant que le nombre d'agressions LGBTphobes arrive à zéro, les colleuses ont prévu d'autres actions en ce mois des fiertés. "Pour cette action parisienne certains groupes ont collé avec des hommes cis gay." Quant à ceux qui arrachent, d'autres colleuses repassent peindre les lettres manquantes ou ajouter un petit mot à leur attention "toi qui arrache nos collages, as-tu quelque chose à te reprocher ?"