Qui sont les « TERF », ces féministes aux positions ouvertement transphobes ?

Les tweets transphobes de JK Rowling, et plus récemment, de l’initiatrice du collectif Collages Féminicides ont mis un coup de projecteur sur les « TERF », ces féministes radicales qui excluent les personnes trans de leur lutte. Et leurs, idées qui ont acquis une certaine influence dans le monde anglo-saxon, commencent à faire leur chemin dans les milieux féministes français…

D’abord, il y a eu ce tweet de soutien de JK Rowling à une femme licenciée parce qu’elle avait tenu des propos transphobes. Puis, en France, ceux de Marguerite Stern, ex-Femen, initiatrice du collectif Collages Féminicides, le 22 janvier dernier. Cette dernière regrette que la question transgenre vienne, d’après elle, « coloniser le débat féministe« , en particulier au sein du mouvement anti-meurtres de femmes. Avant de développer, en niant très clairement la féminité des femmes trans : « De tout temps, les hommes ont tenté de silencier les femmes en faisant taire leurs révoltes. Aujourd’hui, ils le font de l’intérieur en infiltrant nos luttes et en occupant le devant de la scène. J’observe que les hommes qui veulent être des femmes, se mettent soudainement à se maquiller, à porter des robes et des talons. Et je considère que c’est une insulte faite aux femmes que de considérer que ce sont les outils inventés par le patriarcat qui font de nous des femmes. Nous sommes des femmes parce que nous avons des vulves. C’est un fait biologique. » Une position particulièrement « violente » pour les personnes trans, estime la sociologue Karine Espineira : « Marguerite Stern nie la socialisation des personnes, l’argument biologique sert d’argument massue. » 

« Les femmes trans sont des femmes »

Contactée par TÊTU, la militante de 29 ans persiste, d’une voix calme, à qualifier les femmes trans « d’hommes déguisés en femmes », qui auraient pris trop de place dans les mouvements féministes. Elle cite notamment un collage à Montpellier, indiquant « des sisters pas des cisterfs« , l’élément déclencheur de sa prise de position indignée sur les réseaux sociaux. Le collectif Collages Féminicides, qu’elle a quitté dès l’automne dernier, s’est immédiatement distancié des propos de son initiatrice. « On défend toutes les femmes, et les femmes trans sont des femmes« , tient à clarifier Noa, 20 ans, membre du collectif. Tout comme les Femen France : « Femen n’a jamais été et ne sera jamais un groupe transphobe », proclame le groupe d’origine ukrainienne dans un communiqué. 

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De son côté, Stern assure avoir reçu de nombreuses insultes et même deux menaces de mort – contre lesquelles elle envisage de porter plainte – mais aussi des messages de soutien. « J’ai reçu énormément de messages en privé de féministes qui disent qu’elles sont d’accord avec moi mais qu’elles ont peur de parler. Des dizaines de colleuses m’ont dit qu’elles avaient été exclues ou qu’elles s’étaient retirées du mouvement à cause de ça. » Après ses tweets, la militante s’est vu abondamment accoler l’étiquette de « TERF » – jusqu’à un collage « Les TERFs au bûcher » aperçu dans le onzième arrondissement de Paris, dont le collectif Collages Féminicides nie être à l’origine. Une étiquette qu’elle refuse catégoriquement, la percevant comme une « insulte« , pour lui préférer l’épithète « critique du mouvement queer » ou des « transactivistes« .

Un terme neutre au départ

Pourtant, initialement, l’acronyme « TERF » (« trans-exclusionary radical feminist« , en français « féministe radicale excluant les trans« ) se veut neutre, rappelle Karine Espineira. La sociologue franco-chilienne fait remonter son origine aux « newsgroups« , groupes de discussion trans en ligne dans les années 1990 aux États-Unis. Puis il est formalisé en 2008 par la blogueuse australienne Viv Smythe, qui précisera plus tard qu’elle cherchait à « proposer un terme technique et neutre pour décrire un certain groupe d’activistes, en les différenciant des féministes radicales qui se positionnaient de façon neutre ou positive vis-à-vis des personnes trans« . Voilà pour le terme. Quant aux idées elles-mêmes, les choses se corsent.

Car si les TERF se revendiquent presque systématiquement du féminisme radical (qui vise, au-delà de l’égalité politique, l’abolition du patriarcat), « toutes les féministes radicales ne sont pas transphobes« , souligne Karine Espineira. D’après celle-ci, la première formulation de la pensée TERF remonterait à 1979, sur fond d’affrontement entre deux universitaires féministes américaines. La première, Janice Raymond, publie cette année-là L’Empire transsexuel, traduit en français en 1981. Dans cet ouvrage violemment transphobe, elle y accuse la seconde, Sandy Stone, pionnière des études trans, d’être un homme cherchant à infiltrer le label de musique féministe Olivia Records. Encore aujourd’hui, Raymond continue d’être une référence pour de nombreuses TERF.

Dans le monde anglo-saxon, un courant influent

Année après année, ce courant a gagné en ampleur et s’est structuré. Dans le monde anglo-saxon, il a établi un véritable « programme politique qui consiste à enlever des droits aux personnes trans« , explique Karine Espineira. Un mouvement de « retour de bâton« , en réaction aux conquêtes politiques des militants des droits des trans. Qui, parfois, se retrouve à faire alliance avec des groupes conservateurs. En 2011, aux États-Unis, l’avocate lesbienne Cathy Brennan a écrit à l’ONU pour dénoncer les législations protégeant l’identité de genre, arguant que celles-ci « [saperaient] les protections légales des femmes« . On trouve aussi le Women’s Liberation Front (WoLF), « tout petit groupe mais qui a une certaine influence« , relève Constance, 25 ans, une des animatrices du blog « Questions Trans & Féministes« . Ces militantes, qui s’autodésignent « critiques du genre« , « s’associent à groupes d’extrême droite religieux, comme la Heritage Foundation [le plus puissant lobby conservateur américain, ndlr], avec lesquels elles collaborent volontiers« , affirme la blogueuse. Des médias ont notamment révélé les liens, y compris financiers, entre WoLF, et des groupes de la droite chrétienne anti-LGBT+.

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Au Canada, la journaliste Meghan Murphy, fondatrice en 2012 le site « Feminist Current« , est rapidement devenue une autre figure mondiale TERF. En 2017, elle a été auditionnée par le Sénat canadien pour s’opposer à la proposition de loi C-16, visant à reconnaître l’identité et l’expression de genre dans le code pénal. « Les droits des femmes et des filles sont mis de côté pour s’adapter à une tendance« , a-t-elle alors déclaré. L’an dernier, elle a tenu une intervention similaire devant, cette fois, le Parlement écossais. Au Royaume-Uni, le courant TERF est en train de devenir particulièrement puissant. Le RadFem Collective, créé en 2014, tient par exemple chaque année une conférence à Londres. Ces activistes critiquent le Gender Recognition Act, adopté en 2004, qui protège les droits des trans et que le gouvernement cherche actuellement à améliorer.

« Retour à l’essentialisme »

L’affaire Marguerite Stern serait-elle le symptôme d’une montée des idées TERF en France ? « La parole est plus décomplexée, remarque en tout cas Karine Espineira. Il y a un retour à l’essentialisme : pour elles, celles qui ne pas nées avec un corps de femme ne sont pas femmes. C’est l’inverse de Simone de Beauvoir et de son « On ne naît pas femme, on le devient ». » Arnaud Vauhallan, écrivain trans de 30 ans, se confronte fréquemment à elles sur les réseaux sociaux. « Elles parlent de moi au féminin quand je leur dis que je suis trans. Un homme trans, ce serait une femme qui en aurait marre de subir les oppressions et voudrait être du côté des dominants. On m’a dit que j’étais passé de l’autre côté et que je servais les intérêts masculinistes. » Les femmes trans, elles, sont souvent perçues comme des « violeurs » en puissance qui voudraient s’introduire dans les espaces non mixtes féminins. « En France, elles ne sont pas structurées en tant que TERF, développe l’écrivain. On les retrouve beaucoup dans la mouvance des féministes radicales : elles sont anti-voile, abolitionnistes de la prostitution et TERF. »

L’ancienne présidente du Centre LGBT Paris-Île-de-France Christine Le Doaré ou la figure du MLF Christine Delphy, par exemple, ont déjà relayé sur leurs blogs respectifs des positions TERF anglo-saxonnes, tout comme la youtubeuse Antastesia. Zineb El Rhazoui, ancienne de Charlie Hebdo, avait mis dans son résumé Twitter, jusqu’à très récemment, le hashtag #GenderCritical, prisé des féministes transphobes américaines ou britanniques. En février, elle parlait sur le plateau de CNews de femmes trans américaines comme « des messieurs qui estimaient que, comme ils ne sont pas des messieurs, ils pouvaient se permettre la compagnie de jeunes filles de douze ans« . Après les tweets transphobes de Marguerite Stern, si de nombreuses féministes les ont condamnés, d’autres ont soutenu la militante. C’est le cas de la journaliste Françoise Laborde mais aussi de l’ancienne ministre des Droits des femmes Laurence Rossignol, qui a affirmé dans Le Monde que « le changement de logiciel pour réexaminer le féminisme à travers la transsexualité n’aboutit qu’à invisibiliser les femmes« .

« Minorité bruyante »

Surtout, des cadres d’une des principales associations féministes françaises, Osez le féminisme !, ont publiquement soutenu Marguerite Stern, non pas uniquement contre les insultes qu’elle a subies mais bien pour ses idées. C’est le cas de Morgane Diebold, membre du conseil d’administration de l’association : « Merci Marguerite, pour tes mots si justes et francs ! écrit-elle sur Twitter. Tu es une femme courageuse et inspirante. C’est dans ce féminisme-là que je m’épanouis, celui où la violence et la peur n’ont pas leur place ! » Elle n’a pas voulu répondu aux questions de TÊTU, pas plus que l’association, contactée par mail.

Sur son webzine, Osez le féminisme ! a relayé en 2017 le discours de Meghan Murphy devant les sénateurs canadiens. En 2013, après le mariage pour tous, des militantes du pôle LGBT+ de l’association, déçues de la ligne, l’avaient quittée pour fonder FièrEs, dans le but de « porter la parole lesbienne/trans féministe« . « Tradfem a beaucoup contribué à la propagation des idées TERF en France, notamment au sein d’Osez le féminisme !« , explique Constance du site « Questions Trans & Féministes« .

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Tradfem, c’est un collectif de traducteurs créé en 2013, notamment autour de Martin Dufresne, traducteur et militant féministe québécois, qui lutte entre autres pour l’abolition de la prostitution. Le site de Tradfem traduit et relaie fréquemment des militantes TERF anglo-saxonnes, de Janice Raymond à Meghan Murphy. Tout comme une autre plateforme féministe québécoise, Sisyphe.org. D’après plusieurs des personnes interrogées par TÊTU, ces deux sites font le relais entre les militantes anglo-saxonnes et les féministes françaises sensibles aux idées TERF. C’est aussi le cas de Solveig Halloin. Porte-parole du collectif animaliste Boucherie Abolition, ex-Femen, elle s’était notamment fait connaître pour avoir envahi, avec d’autres militantes, le plateau de l’émission Balance ton post ! sur C8 pour protester contre la prostitution.

Après les tweets de Marguerite Stern, elle a partagé plusieurs contenus TERF sur sa page Facebook, notamment une traduction de Tradfem intitulée « Pour promouvoir les droits civils, il faut contrer l’extrémisme transgenriste« . Sur le site de Boucherie Abolition, elle a également publié le 31 janvier un article intitulé « Le lobby « TRANS » ne va pas au-delà de la misogynie, il l’incarne« . « Le lobby « TRANS » coupe les seins des femmes, ajoute des seins aux hommes, encourage à l’automutilation et à l’empoisonnement létal« , écrit-elle, revendiquant le « femellisme » comme convergence entre féminisme et antispécisme. « C’est une petite minorité qui est très bruyante et notamment sur les réseaux sociaux, cherche à nuancer Constance face à la profusion de noms et de contenus. Dans les associations, elles se font refouler. C’est ce qui s’est passé avec Collages Féminicides. »

 

Crédit photo : DR


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