Ce que l’ouverture de ce café LGBT+ sans alcool dit de notre rapport à la boisson

Alors que le confinement a mis en péril les lieux communautaires, déjà rares et fragiles, un nouveau venu ouvre à Paris :  La Constellation, café culturel queer... et sans alcool. L'occasion de se demander quels liens particuliers les personnes LGBT+ ont avec la boisson.

Comme beaucoup de personnes LGBT+, j’ai eu une adolescence dans le placard difficile à vivre. Vers 16 ans, je me suis mis à boire seul chez moi tous les matins avant d’aller au lycée. Jusqu’au jour où j’étais devenu tellement exécrable que des potes ont dû me sortir de classe car j’allais trop loin. Ils m’ont si bien entouré d’affection que j’ai pu faire mon coming out peu de temps après. À partir de là, la bouteille de rhum matinale est restée bien rangée”, se remémore Laurent, marketeux de 32 ans, originaire de Nice.

Il cultive sa sobriété depuis 10 ans : “Je ne sors plus avec les mêmes gens, ni dans les lieux où l’alcool serait presque vue comme un prérequis à la fête. D’autant qu’un choc auditif en 2015 m’a rendu sujet aux acouphènes et à l'hyperacousie, ce qui m’empêche d’aller en club.”

Fédérer la communauté sans alcool

Or, déjà que les lieux communautaires se raréfient, ceux peu bruyants et sans alcool sont presque inimaginables. Depuis le 18 juillet 2020 à Paris, La Constellation ambitionne justement de devenir ce genre d’espace queer. “Quand j’ai fait mon coming out à 30 ans, je ne savais pas où aller pour rencontrer d’autres personnes LGBT+. Les lieux nocturnes que sont les bars et les clubs ne m’attiraient pas, je voulais des endroits diurnes, plus calmes”, explique Laureline Levy, la fondatrice.

Son café avec une offre moitié végétarienne, moitié végane, accueillera aussi des tables-rondes, des expos, des ateliers, ou encore une bibliothèque queer. De quoi fédérer la communauté autour d’autres facettes de la culture queer. “D’autant que danser sur de la musique forte et l’alcool peuvent être excluants et anxiogènes pour certaines personnes”, note Marcos, communicant de 28 ans, qui se lasse des “prix rédhibitoires pour des boissons de mauvaise qualité et de l’ambiance de compétition sexuelle sauvage” des clubs traditionnels. 

Un défi économique, social et culturel

“Face aux prix des boissons, je comprends le réflexe de pensées de pleins de gens : quitte à dépenser de l’argent, autant que ce soit alcoolisé”, remarque Jean-Rémi, 30 ans, DJ toujours sobre et organisateur de soirées queers à Paris. L’alcool sert en effet de poule aux oeufs d’or de la nuit : “Les grosses marges faites dessus comptent beaucoup dans la survie des petits bars comme des grosses boîtes de nuit”, confirme la gérante de La Constellation. Plus qu’économique, c’est aussi un défi social et culturel de penser un lieu queer sobre aujourd’hui en France : “Du bon vin au pastis, l’alcool fait partie du patrimoine français. Ne pas boire, c’est perçu comme ne pas être Français.e !”, résume Laureline.

À cette dimension patrimoniale s’ajoutent les LGBTphobies : “Dans l’imaginaire collectif, les personnes queers sont associées aux fêtes qui durent toute la nuit avec leurs lots d’excès. D’ailleurs, c’est souvent à travers ces soirées que le reste de la société cis hétéro se montre plus tolérante envers les personnes LGBT+. Ce qui peut alimenter pour ces dernières l’idée que la fête et l’alcool favorisent l’acceptation”, poursuit l’ancienne cheffe de projet web dans le luxe.

Les LGBTphobies favorisent l’alcoolisme

Si la nuit, tous les chats sont gris et que les identités de genres et sexualités peuvent plus facilement se confondre que dans la vie de tous les jours, voir en l’alcool une échappatoire ou une clé d’acceptation peut favoriser les problèmes d’addiction. “On nous a tellement appris à avoir honte, à nous cacher, que sortir la nuit peut nous paraître une solution naturelle afin d’être nous-même, et la boisson aide à s’assumer plus rapidement”, témoigne Jules, artiste de 35 ans aujourd’hui à Bangkok.

Le plasticien poursuit : “Ma bisexualité n’a pas causé mon alcoolisme mais elle était clairement plus facile à assumer avec de l’alcool. D’ailleurs, j’ai souvent vu des plans culs masculins avoir besoin de boire beaucoup avant de pouvoir baiser.”

Plus de risques de dépendance à l’alcool que les hétéros

“Même si l’homosexualité n’est plus illégale, noyer nos désirs par de l’alcool reste une méthode pour certains d’entre nous”, confirme le journaliste Matthew Todd dans son livre-enquête “Straight Jacket: overcoming society’s legacy of gay shame”. “La question centrale chez les personnes gays et 99% des personnes de toutes sexualités que je vois pour leurs problèmes d’addictions, c’est l’anxiété”, explique David Smallwood, ancien directeur de l’unité de toxicomanie d’un hôpital londonien à Matthew Todd.

Et ce dernier d’ajouter : “Une grande partie du problème vient du fait que pendant plusieurs générations, nous avions à aller dans des bars et des clubs afin de pouvoir socialiser et rencontrer d’éventuels partenaires.” Une étude, publiée dans BMC psychiatry, pointe en effet que les personnes lesbiennes, gays, et bies ont au moins 1,5 fois plus de risque d’éprouver une dépendance à l’alcool et aux drogues que les personnes cis hétéros. 

A LIRE AUSSI : Les personnes LGBT+ ont deux à cinq fois plus de risques d'avoir des problèmes d'addiction 

Des soirées sobres pour se sentir plus safe

“On a tendance à minimiser l’ivresse, alors qu’elle entraîne souvent des incidents comme des prises de risques sexuels, des IST, des abus, etc. Bourré, j’ai déjà vécu des rapports que je n’aurais jamais acceptés autrement”, regrette Marcos. Le communicant se réjouit à l’idée de soirées queers sobres : “Cet autre modèle peut nous conduire à envisager l’alcool autrement et à nous comporter différemment dans les clubs traditionnels.

Même enthousiasme du côté de Mathis, étudiant de 22 ans, traumatisé par un accident de voiture alcoolisé dans sa famille : “Je me sentirai plus safe car il n’y aura pas tous les excès allant souvent avec l’alcool, et je n’aurai pas à me justifier de ne pas boire.” À Jules de les rejoindre et de conclure : “Sortir la nuit et boire, c’est cool, mais c’est peut-être encore une manière de nous cacher. Sortir le jour sans boire peut être festif et nous permettre de nouer des relations d’autant plus sincères.” 


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