La brillante série « I May Destroy You » a des choses à dire sur la sexualité gay

Quelques années après la drôlissime Chewing Gum, la créatrice Michaela Coel signe I May Destroy You, une œuvre singulière sur les violences sexuelles. Et dresse, en second plan, un portrait doux-amer de la sexualité entre hommes.

Attention, cet article contient des spoilers 

C'est peut-être l'une des meilleures séries de 2020. Elle est britannique, et elle s'appelle I May Destroy You. À ses commandes, la talentueuse Michaela Coel, qui nous avait déjà décontenancés avec son ovni comique, Chewing Gum, en 2015, qui suivait une jeune femme à l'étroit dans sa famille catholique, et en quête de sa première relation sexuelle. Mais pour cette seconde création, la Londonienne de 32 ans s'attaque à un sujet en apparence moins léger : les violences sexuelles.

Également tête d'affiche de la série, Michaela Coel se glisse dans la peau d'Arabella, une romancière accro aux réseaux sociaux, érigée en icône de la génération millennials après la parution de son premier best-seller. Alors qu'elle peine à trouver de l'inspiration pour son second livre, elle s'autorise un break le temps d'une soirée de beuverie avec des amis. Le lendemain, trou noir. Puis, des bribes de souvenirs lui reviennent en tête : elle réalise avoir été violée.

Un propos délicat

Le viol n'est pas un sujet inédit pour la télévision, surtout dans les projets nés après le mouvement #MeToo. Nombreuses sont les séries à avoir porté ce thème particulier à l'écran, avec une justesse variable, de la maladroite Game of Thrones à la déchirante Unbelievable. Mais contrairement aux œuvres télévisuelles qui l'ont précédée,  I May Destroy You met un point d'honneur à dépeindre la reconstruction psychologique d'Arabella après son agression et les différentes manières de gérer un événement traumatique.

Car si I May Destroy You braque surtout sa caméra sur Arabella, elle ne néglige pas ses personnages secondaires. Parmi lesquels se trouve Kwame, le meilleur ami ouvertement homosexuel de l'héroïne. Dès son inclusion dans le récit, celui-ci est présenté comme très actif sur Grindr, s'éclipsant fréquemment pour aller chez un plan cul. Pas d'attaches, juste de l'éclate. Mais les choses prennent un virage moins plaisant dans le quatrième épisode, "That Was Fun", où Kwame est, lui aussi, victime d'une agression sexuelle.

Michaela Coel, star et créatrice de "I May Destroy You" (crédit photo : BBC)

Alors qu'il se rend chez un homme déniché sur l'appli de rencontres, Kwame lui précise qu'il préfère utiliser le préservatif. Bien qu'il aurait préféré faire ça bareback, son amant occasionnel enfile quand même une capote. Leur partie de jambes en l'air achevée, Kwame s'empresse de se revêtir. Son plan cul le convainc de rester encore un peu. En voyant que ce dernier est encore chaud, il lui précise qu'il ne veut pas forniquer à nouveau. "Ce n'est pas du sexe", lui rétorque l'autre. Il le pousse sur le lit, l'empêchant de bouger avec ses bras. Kwame est en état de choc. Son plan cul, devenu son agresseur, le maintient en place et se frotte contre ses fesses jusqu'à jouissance.

Remise en question

Après cet épisode, Kwame agit comme si de rien n'était. Il ne semble pas prendre conscience de la gravité de cet acte. Ça change dès lors qu'il accompagne Arabella au poste de police. Il comprend ainsi que ce qu'il a vécu, c'est bien une agression sexuelle. Il se rend une seconde fois seul au commissariat afin de déposer plainte. S'ensuit alors un interrogatoire aberrant, où son consentement est remis en cause et où l'officier en face de lui semble mal à l'aise d'entendre parler d'une agression sexuelle homo.

Cette intrigue secondaire illustre avec brio la difficulté qu'ont les hommes à prendre conscience des violences sexuelles lorsqu'ils en sont victimes. Un constat d'autant plus valable chez les hommes gays, où la sexualité parfois plus libre semble brouiller les frontières du consentement. Ensuite, la réaction de l'agent de police souligne le manque de préparation des forces de l'ordre, face aux victimes de violences sexuelles entre personnes de même genre. Et évidemment – Kwame étant un homme noir –, face aux personnes racisées.

Paapa Essiedu, stellaire dans la peau de Kwame (crédit photo : BBC)

Tout comme Arabella, Kwame doit gérer à sa manière le traumatisme, qui resurgit dans les moments où il s'y attend le moins. Sentant qu'il y a une alchimie entre lui et un ami d'ami durant une fête, Arabella les enferment tous les deux dans sa chambre. Piégé dans cette pièce avec un inconnu, Kwame se replie sur lui-même. Il peine à articuler. Sans que ce soit trop explicite, il est évident que la situation l'angoisse et fait un peu trop écho aux circonstances de son agression.

Puis Kwame se met à négliger son bien-être et enchaîne les conquêtes sexuelles éphémères. "Il faut se rappeler que la construction de son identité, et sa masculinité en tant qu'homme noir, tourne autour de la confiance en soi, explique son interprète Paapa Essiedu à VultureÇa fait partie de lui. Alors quand un tel acte lui retire ça, sa façon de guérir est d'essayer de réclamer cette confiance en soi par quelconque moyen, souvent au lieu de se regarder lui-même droit dans les yeux".

Cercle vicieux

Ce n'est pas la seule chose que la série a à dire sur la sexualité gay. Durant la seconde partie de saison, Kwame se rend à un rendez-vous Grindr. Pour, comme à l'accoutumé, une partie de sexe immédiate et rapide. Léger bémol : son plan cul présumé l'attend avec un plat et un cocktail faits maison. Paumé, Kwame demande à son interlocuteur s'ils peuvent passer aux choses sérieuses. Voyant que l'autre ne semble pas prêt à dégainer son kit trois-pièces, il se lève et se prépare à déguerpir, précisant que cette situation est bizarre. "Tu trouves ça plus bizarre de partager un mojito plutôt que de baiser dans la minute ?", lui demande son date Grindr. Touché.

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Rapport au sexe

En guise de contre-attaque, Kwame lui assène la question fatale d'un air condescendant : "Ça fait combien de temps que t'es sur Grindr ?". Comprendre : Grindr, c'est pour la baise. Rien d'autre. Et si tu es ici pour une quelconque autre raison, c'est que tu fais fausse route ou que tu es complètement naïf.  Après un temps de pause, Kwame laisse tomber les armes. "Je veux un câlin", avoue-t-il à demi-mot d'une voix presque inaudible. Les deux s'enlacent. Kwame ne parvient pas à fermer les yeux : ce qu'il fait là semble presque le choquer. Cette scène est déchirante à voir.

La magie de I May Destroy You réside dans les non-dits. Dans les regards, dans les silences. La série de Michaela Coel démonte tous les clichés. Raconte le racisme avec finesse. Questionne le rapport frénétique, voire addictif, que peuvent avoir les hommes gays avec le sexe. I May Destroy You ne dénonce rien et n'accable personne : elle pousse simplement à la réflexion. À voir et à digérer.

La série I May Destroy You est disponible en rattrapage à la demande sur OCS en France.


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