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GayCes homos uniquement attirés par des hétéros

Par Florian Ques le 14/08/2020
Quand le pote hétéro s'avère gay

Certains hommes gays sont obsédés par l'idée de conquérir un homme hétérosexuel. On a discuté avec eux pour comprendre pourquoi ils font une fixette sur les hommes... qui aiment les femmes.

C'est une rengaine vieille comme le monde. L'histoire de l'homo qui s'amourache d'un hétéro. Une histoire narrée par Aznavour dans Comme ils disent, ou Xavier Dolan lorsqu'il s'éprend d'un Niels Schneider aguicheur dans son film Les Amours imaginaires.

Des tas de garçons ouvertement gays, bis ou queers ont le cœur à prendre. Mais non. Nos témoins n'ont d'yeux que pour les hétérosexuels. Un ami d'enfance, un collègue de bureau ou bien un pote du rugby, un homme qui traverse notre vie façon météore... Et Vincent, Fabien, Justin, Paul ou Sessi Siegfried se mettent à vibrer. A croire qu'ils aiment se compliquer la vie. Mais comment s'explique cette obsession pour les hommes qui aiment les femmes ?

Virilité, j'écris ton cliché

Tout commence souvent par une histoire de clichés à la vie dure. "Plus viril", "plus fort", "plus sportif"... On prête à l'homme hétérosexuel des vertus qu'il n'a pas forcément. Ou s'enthousiasme pour ses défauts les plus toxiques. "J'aime son coté un peu macho", nous avoue un témoin. Son coté "mâle", dit-un autre. Comme si c'était une valeur dont les homosexuels seraient dépourvus ? Crusher ou tomber amoureux sur un hétérosexuel, ça peut arriver. Mais quand ça devient systématique, il y a de quoi se poser des questions. Exemple : cette fascination pour ce qu'on n'est pas ne trahit-elle pas une haine de soi ?

"Je trouve les mecs hétéros plus masculins, plus confiants, plus rassurants, quitte à fantasmer sur des rôles très hétéronormés voire toxiques si on les généralisait, avance Vincent, 25 ans. Pourtant, c'est assez contradictoire avec les valeurs qui sont les miennes..." Vincent, comme d'autres témoins rencontrés par TÊTU, évoque une image cristallisée de l'hétéro, caractérisée par une sacro-sainte virilité. Terrible virilité qu'une partie de la communauté queer essaie, tant bien que mal, de démanteler. Et qui piège tout le monde. L'homme à femmes, lui, se voit ainsi coincé dans une représentation idéalisée qui le rend instantanément désirable si les conditions sont requises. Et soudain, l'hétérosexuel devient fantasme ou fruit défendu. Et, de fait, encore plus désirable.

Gay challenge

"Chez les hétéros, ou en tout cas ceux qui luttent pour l'être, il y a un certain jeu, des codes à respecter comme la démarche ou les tics de langage qui sont là pour marquer une virilité, fait remarquer Mathieu, 29 ans. De mon côté, quand j'arrive à enlever tous ces codes pour percer la personne et parfois la faire succomber, c'est ce qui m'attire le plus. Ce qui m'attire dans un premier temps, c'est le challenge". Comme une compétition à remporter.

Le respect des orientations sexuelles ou amoureuses que l'on réclame pour soi devraient conduire les plus insistants à plus de retenue. Dans un monde certes toujours plus fluide, il faut tout de même accepter que certains ou certaines ne le soient pas. Vouloir avec insistance convertir à une sexualité qui n'est pas la sienne relève de la prédation. Pas du batifolage, et encore moins du jeu amoureux.

Satisfaction éphémère

D'autres se lancent dans la quête de "l'hétéro" avec plus de légèreté. Encore faut-il qu'on s'entende sur qui est hétéro. Et qui ne l'est pas. "Je prends beaucoup de plaisir avec certains 'curieux' inscrits sur les sites de rencontres", affirme Justin, 47 ans. On le sait désormais, la sexualité est un spectre. Et des hommes qui s'identifient comme hétérosexuels sont parfois plus aventureux que ne le laisse présager l'étiquette dont il se revendique. Sur Grindr ou, plus largement encore, sur des applications comme Feeld, on croisent des tas d'hommes, en couple ou célibataires, qui se définissent comme hétéros mais dont la sexualité est plus large. Ces hommes-là ne rechignent pas à avoir des relations sexuelles des hommes.

"Certains ont parfois eu plus d'expériences homo que moi mais se définissent toujours comme hétéros vis-à-vis de leur famille, donc ils ne cherchent que des plans cul et ça me va". Mais dès lors qu'on espère une relation plus stable ou moins secrète, les choses se corsent. "C'est cool pour un plan cul mais c'est déprimant sur le long terme car impossible de construire quelque chose de sérieux, admet Vincent. Ça peut être vraiment nuisible sur le plan émotionnel. J'ai parfois l'impression de ne servir que sexuellement, de ne pas être digne d'intérêt, d'être toujours seul".

Même son de cloche du côté de Sessi Siegfried, 22 ans. "Malheureusement, ces histoires avec les hétéros ne sont pas toujours comme des contes de fées, soutient-il. Cette attirance a un réel impact sur ma santé mentale et mon estime de soi". "La question de l'homophobie intériorisée peut être une piste, suggère le psychanalyste Marc-Antoine Bourdeu. Ce sont des discriminations, des préjugés sur les personnes homosexuelles qu'ils ont fait leur."

Les origines du mâle

D'où vient cette attirance, vécue comme une malédiction par certains ? Pour certains, il y a une la volonté de vouloir coller à une vision hétéronormée de la société. En essayant de charmer un homme qui répondrait aux standards de la masculinité, on s'efforce tant bien que mal à rentrer dans un moule... qui n'est pourtant pas fait pour les hommes gays. "Je pense que cette attirance était nocive et mal placée car elle m'empêchait d'être moi-même, remarque Fabien, 30 ans, qui est parvenu à laisser son faible pour les hétéros au placard. C'était pour répondre à une norme qui n'était pas la mienne. Il n'y avait aucun avenir possible".

Une autre explication possible de ce penchant périlleux réside alors, tout logiquement, dans un déni de sa propre identité. "Avec le recul que j'ai aujourd'hui, je me dis que mon attirance pour les hétéros était sûrement due à ma propre homophobie, analyse Fabien. Je ne m'autorisais pas à être attiré par quelqu'un de moins masculin car je ne m'autorisais pas moi-même à être moins masculin". En découle alors un rejet d'une supposée féminité. Parfois chez soi, beaucoup chez l'autre. "Je n'arrive pas à être attiré et encore moins à m'attacher à un mec gay dès lors qu'il manifeste ne serait-ce qu'un peu de féminité, confie Vincent. Pas de follophobie de ma part étant donné que je suis moi-même un peu efféminé, mais c'est impossible pour moi de l'accepter de mon partenaire".

Une porte de sortie ?

Quand on cède à cette fétichisation des hommes hétérosexuels, on voit aussi s'éloigner la perspective d'un bonheur amoureux. C'est ce qui angoisse Vincent. "J'ai 25 ans donc pour l'instant, j'arrive encore à gérer et je ne m'alarme pas, même si ce penchant pour les hétéros me posera sûrement problème dans quelques années, reconnaît le jeune homme. Je n'ai pas envie d'avoir 40 ans et de finir ma vie seul, ce qui risque d'arriver si je persiste là-dedans". Cette attirance n'est pas une fatalité pour autant. D'après le psychanalyste Marc-Antoine Bourdeu, il faut avant tout interroger la source de ce désir pour mieux appréhender ses conséquences.

"La question de l'homophobie intériorisée peut être une piste, suggère-t-il. Ce terme renvoie à ce que les petits garçons entendent dans l'enfance ou l'adolescence. Ce sont des discriminations, des préjugés sur les personnes homosexuelles qu'ils ont fait leur. C'est à mettre en lien avec l'estime de soi. Il y a un vrai travail sur soi à faire mais on peut tout à fait sortir de ces impasses". Et s'il s'agissait, au final, de reconsidérer son propre rapport à l'homosexualité et à la virilité ?

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Paul, 23 ans, s'était entiché d'un ami de son frère, qu'il décrit comme "hétérosexuel, rugbyman, militaire et très masculin". Après une histoire aussi sexuelle que sentimentale, le garçon a mis fin à leur idylle. Pour Paul, il s'agissait alors de revoir sa vision du couple dans son ensemble. "Il m'a fallu un an et demi, et beaucoup de dates, avant de me détacher de cette image que j'avais du couple qui se cache", atteste-t-il. Son travail de remise en question est passé par une incursion bienfaitrice au sein du milieu gay. "Cette obsession de ne pas vouloir entrer dans 'le milieu' m'a sûrement fait passer à côté de belles rencontres, concède-t-il. Je réalise aujourd'hui à quel point ce milieu dans lequel on s'obstine à ne pas vouloir rentrer est divers. J'ai vaincu mes préjugés par le simple fait de discuter avec toutes ces personnes du milieu".

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Aujourd'hui en couple et pleinement épanoui, Paul souligne la nécessité d'agir pour déconstruire ses biais hétéronormés. "Cette idée de normalité, on ne peut pas toujours la reprocher à l'autre, estime-t-il. On doit d'abord la faire imploser intérieurement". À Fabien, lui aussi passé outre son penchant nocif pour les hétéros, de renchérir : "Plus j'ai eu tendance à m'assumer, moins cette attirance était marquée". Suffirait-il de davantage s'accepter soi-même pour mettre un terme à ces schémas répétitifs et pernicieux ? C'est en tout cas une piste à explorer pour un éventuel mieux-être personnel.

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Crédit photo : Mars Distribution