Stéphane Riethauser : « Ma grand-mère et moi, on a tous les deux dû se battre contre la domination masculine »

En salle ce mercredi 26 août, Madame est la grande réussite ciné de cette rentrée. Un documentaire intime et universel. On en a parlé avec son réalisateur, Stéphane Riethauser.

Madame de et avec Stéphane Riethauser devait être l’un des plus beaux films de ce printemps. Ce sera l’un des plus beaux films de la rentrée. Un documentaire comme un journal intime, à la fois politique, sociologique, personnel et pourtant universel. Le regard d’un enfant devenu grand sur sa grand-mère, femme dure et tendre à la dois, leurs non-dits et leurs parcours si différents et pourtant si proches. Un home-movie touchant, parfois glaçant qui, au milieu des souvenirs d’hier, raconte l’évolution des mœurs, la société de classe, la triste assignation du genre et tout ce qui fait qu’on devient soi, malgré les autres, malgré tout. Il y a du Madame en chacun de nous, forcément. Explications par son auteur.

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Madame est plus qu’un film personnel. Vous vous racontez, vous vous exposez, vous et votre famille. A quel moment on décide de faire de ce qu’on est, de ce qu’on a vécu, un film ?

Je crois que ça vient du besoin de se souvenir. Je n’avais absolument pas l’envie ni même l’idée de ce film quand j’ai commencé, très jeune, à filmer ma grand-mère. Je voulais juste la garder en mémoire. Avoir des images d’elle, de ce qu’elle est, de ce qu’elle était. Je ne voulais pas oublier son histoire surtout et tout ce qu’elle me racontait de sa vie avant moi. C’est peut-être banal à dire mais rien n’est ordinaire dans une vie. Tout ce qu’on fait, tout ce qu’on a vécu raconte qui l’ont est. Je l’ai filmé régulièrement pendant 20 ans, comme un geste d’amour, jusqu’à sa mort en 2004. C’est seulement dix ans après son décès que je suis retombé sur ces cassettes. Et je me suis rendu compte combien ces images racontaient quelque chose de la condition féminine à une certaine époque. C’était ça mon intention de départ.

Et puis en commençant à rassembler des images d’elle, je suis tombé sur des images de moi. Moi, le petit garçon différent qui faisait semblant de ne pas être qui il était, de peur de déplaire. Je voyais dans ces images combien on m’avait éduqué « comme garçon ». Ca a été assez violent. Soudain je comprenais de l’intérieur tout ce que me racontait ma grand-mère sur son éducation à être « une fille » et une « femme de ».

"J’ai été surpris en revoyant des images de moi ado, et même tout petit, à quel point on m’inculquait tous les codes de la masculinité."

 

Mais vous faites de votre histoire, de votre famille, un sujet très politique. Vous liez ainsi l’assignation au masculin à celle du féminin, vous mettez en parallèle la condition des femmes à celle des personnes LGBTQ+. Vous racontez aussi le silence et la norme d’une certaine bourgeoisie et la façon implicite dont, même en en ayant été victime, on peut reproduire les schémas de la société patriarcale…

Ce qui lie nos destins, à deux générations d’écart, dans des contextes très différents, c’est qu’on a dû tous les deux se battre contre le système de la domination masculine. Un monde qui ne laisse pas la place aux femmes ni aux homosexuels. Mais le plus curieux, et vous avez raison de le souligner, c’est que ma grand-mère a combattu ce système et a pourtant finit par l’incarner. Inconsciemment, alors qu’elle s’était battue contre les règles, contre la façon dont on la renvoyait en permanence à sa condition de femme, elle a fini par reproduire dans ma famille ce culte du masculin.

Mon père a été élevé dans le culte de la virilité. Et moi aussi. J’ai été surpris en revoyant des images de moi ado, et même tout petit, à quel point on m’inculquait tous les codes de la masculinité. Un petit climat macho, dans le langage, dans les attitudes, la bande de copains, qui me donnaient l’impression d’être supérieur. On me regardait comme une puissance, comme un homme. J’étais « le (petit) fils idéal ».

Derrière ça, il y a évidemment de manière sous-jacente un mépris et une peur de l’homosexualité. De ne pas correspondre à l’image idéal, de ne pas « assurer » la descendance. C’est un peu ce que ma grand-mère appelait « faire l’artiste » quand je lui parlais de mes envies de créer. On grandit avec ça et puis un jour on découvre qu’on ne correspond pas à ce monde-là. C’est violent. Mais ça nous amène à déconstruire. Être en marge, se sentir différent d’une « norme », c’est forcément regarder le monde de travers. Tant mieux.

"Mon coming out m’a libéré, m’a permis de mettre des mots sur des souffrances, sur des mécanismes qui m’ont fait du mal, sur mes erreurs aussi."

Est-ce qu’une fois que vous avez évoqué votre homosexualité, vous vous êtes senti plus proche ou loin d’elle ? Dans le film, il y a comme des non-dits, très touchants, qui racontent beaucoup des rapports qu’on peut avoir avec sa famille…

On croit toujours qu’un coming out c’est personnel. En fait, non, ce n’est pas intime, au sens où les gens voudraient qu’on se taise, qu’on soit discret.  Le fameux « C’est votre vie privée ! ». Non, un coming out c’est exister au monde, aux yeux de tous. C’est politique. Ça a tellement d’implications autre que la sphère privée.

On ne peut pas demander aux gens de ne pas dire qui ils sont, ou simplement de le murmurer comme si c’était un secret. Non. Mon coming out m’a libéré, m’a permis de mettre des mots sur des souffrances, sur des mécanismes qui m’ont fait du mal, sur mes erreurs aussi. Une fois qu’on dit « je suis gay », ce n’est pas vous qui changez. C’est le monde autour. Vous le regardez enfin comme il est. En face, il y a celles et ceux qui ne veulent pas savoir.  Ceux qui savent mais qui ne veulent pas mettre de mots. Ma grand-mère c’était ça. Et en même temps, c’était tendre. Elle a bien vu que je devenais enfin qui je voulais être. Et je crois que ça la touchait. Je me souviens m’être dit à la vingtaine, « Ok, je suis PD. Et alors ? Je ne vais pas me laisser abattre. Et je vais en faire quelque chose ! Si je peux être homo, alors je peux tout être. »

Le film prend la forme d’une confession. Vous revenez sur votre vie, sur vos blessures – notamment la scène de coming out à votre père – mais pourtant on ne ressent aucune amertume dans votre regard. Comment on arrive à être en paix avec son histoire ?

Le temps. Il n’y a que le temps qui permet d’avancer. Oui, il y a eu des moments durs et je ne voulais pas les cacher dans le film. Mais j’ai grandi, j’ai vieilli et j’ai réussi à comprendre. J’ai toujours voulu garder le lien avec ma famille. Le militantisme m’a aidé à m’apaiser. Mais je crois qu’on en veut tous à sa famille à un moment de sa vie. Qu’on doit tous faire le deuil d’un idéal, nos parents aussi. C’est ça grandir.

Mon frère m’a dit un jour que mon coming out avait obligé la famille à se poser des questions, à se remettre en question. On s’est enfin mis à se parler. C’est aussi grâce à ça que le film existe. Ma grand-mère en vieillissant a fait la paix avec sa vie. Moi aussi. On grandit à travers le regard des autres et on finit par faire la paix quand on déconstruit ce regard. Quand on comprend qu’on est qui on est, indépendamment des autres. C’est peut-être ce que j’ai voulu dire avec ce film. Ce n’est pas un film thérapie. Non, ça je l’ai fait en privé. Ce n’est pas un film en colère. J’ai dit à ma famille tout ce que j’avais à leur dire. C’est un film sur deux gens qui s’aiment et qui se ressemblent sans s’en rendre compte. Il suffisait juste qu’ils se racontent leurs histoires. On est tous des histoires qui attendent d’être racontées.

 

"Madame", de Stéphane Riethauser
Outplay Films, 1h34 
En salle mercredi 26 août 


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