« Comme ils disent » : la compilation qui revient sur un demi-siècle d’homosexualité en chanson

En 45 titres, ce double-CD balaye plus d’un demi-siècle de textes évoquant l'homosexualité. Une balade musicale et historique dans la variété française doublée d’un geste caritatif, puisqu’un euro par album sera versé à la Fondation Le Refuge. 

C’est Aznavour qui ouvre le bal avec l’incontournable Comme ils disent. Une chanson qui a marqué plusieurs générations. Mais au fil de la tracklist, des tubes, des découvertes ou des (re)découvertes… qui parlent de secret, d’aveu, de coming-out, de mariage pour tous ou d’homoparentalité. Ici, pas de cloisonnement : les styles et les générations se mélangent. Barbara, Anne Sylvestre fraient avec Angèle ou Alizée ; Sardou, Renaud ou Calogero avec Eddy de Pretto…  L’opus sera mis en vente dans les bacs en octobre, mais il est déjà disponible en exclusivité sur le site du label Marianne Mélodie. Derrière cette initiative, Matthieu Moulin, son directeur artistique, un homme convaincu que des chansons peuvent - à défaut de changer le monde – baliser, pierre par pierre, les chemins escarpés de la tolérance.

TÊTU : Comment est né le projet de consacrer un album à la thématique de l’homosexualité ? 

Matthieu Moulin : Je fais des compilations depuis vingt ans et, comme je suis gay, je portais cette idée en moi depuis longtemps. Quand un copain a vu la pochette de Comme ils disent, il m’a rappelé qu’il y a des années, je lui avais composé une cassette avec des morceaux présents dans ma sélection. Par le passé, j’ai participé au projet d’un camarade qui s’appelait Chansons interlopes. Il offrait une certaine vision historique car il rassemblait principalement des titres des années 30. Le concept d’un album de titres forts parlant d’homosexualité n’existait pas et, comme personne ne semblait vouloir le faire ou y croire, j’ai décidé de me lancer. Avec la volonté qu’il présente une dimension humaine, car j’ai souffert en tant qu’homosexuel et je peux encore souffrir.  Ma direction et moi avons, donc, contacté Le Refuge pour savoir s’ils voulaient nous accompagner.  

Vous n’envisagiez pas d’autre titre que Comme ils disent pour l’incarner. Pourquoi ? 

Je pense qu’elle est LA chanson de référence. Celle qui a bouleversé les choses en 1972. C’est la première fois qu’on prononçait le mot « homo » dans une chanson. Même si Aznavour écrit « homme, oh… » sur le papier, il n’y a pas photo. Il mime le transformisme, il parle de la souffrance du garçon qui se démaquille et il a très clairement expliqué en interview pourquoi l’homme qu’il était a composé et rédigé ce texte. Il en avait marre qu’on se moque. Des chansons légères, frivoles, existaient, mais il savait que des êtres souffraient et il a voulu marquer les esprits. Certains artistes lui ont dit qu’il s’aventurait sur un terrain glissant, des membres de la communauté gay ont pu un peu grincer des dents, mais il est allé au bout de son idée, il a toujours fait et chanté ce qu’il a voulu. D’une certaine façon, la compilation rend hommage à cet artiste qui a beaucoup écrit sur le racisme, l’antisémitisme et autres discriminations. Il a donné naissance à un chef d’œuvre tellement bien formulé qu’il me met toujours les larmes aux yeux et je remercie les ayant-droits de m’avoir permis de l’utiliser. Tout y est dans Comme ils disent. Et le titre englobe tout le monde : les garçons, les filles, les trans. Et l’histoire de chacun d’eux. 

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Comment avez-vous procédé pour choisir 45 morceaux dans une production très abondante ? 

Je me suis basé en priorité sur les années 1960 à 1980, parce que beaucoup de petites pépites inconnues ou méconnues existaient dans les albums des artistes de l’époque. Si les fans de Marie-Paule Belle connaissent tous Comme les princes travestis, ceux de Dave n’ont pas forcément dans leur discothèque Copain, ami, amour qui n’avait jamais été rééditée en CD. Sur une intégrale de Delpech, vous trouverez Masculin-singulier, mais ceux qui l’écoutent ont-ils bien saisi le message et son avant-gardisme en 1970 ? « Si votre fils en était un, qu’est-ce que vous diriez, qu’est-ce que ça changerait ? Rien. » Autre exemple : De la main gauche de Danielle Messia. J’ai redécouvert son sens grâce à un transformiste du cabaret L’Artishow. Quand toutes ces chansons sont rassemblées dans une compilation, l’explication de texte s’impose d’elle-même. 

Vous avez choisi de conserver des titres qui relèvent de la caricature à l’image d’Il en est. Pourquoi ? 

Quand Fernandel se moque gentiment avec son « talatata prout prout » au Palmarès des chansons, il faut le voir !  C’est tellement drôle, bien écrit et joué que n’importe quel homo va s’en amuser. Pour ma part, je pardonne tout à partir du moment où c’est bien conçu, piquant mais pas méchant et que ça ne cause de peine à personne. Rire de ça ou avec ça, oui. Se moquer ou montrer du doigt, non. 

Comment le traitement de l’homosexualité dans la chanson évolue-t-il au fil du temps ? 

Les années 60 marquent un peu la fin de la chanson rigolote et j’en ai retenu La grande Zoa de Régine, Mon cher Albert de Jean Yanne avec sa chute hilarante, Les Pingouins de Gréco ou Les P.D. d’Henri Tachan, une chanson violente mais qui fait vraiment partie d’une époque. Avec les années 70, un tournant s’opère. On passe de la caricature du travesti, de l’archétype de la folle, à la poétisation. Les textes jouent sur l‘ambiguïté ou affirment les faits et leurs interprètes sont aussi bien des hétéros que des homos. Serge Lama chante Les amitiés particulières, c’est quand les filles nous font peur.

On voit arriver des personnalités comme Catherine Lara qui, en 1983, proclamera haut et fort avec Autonome que chacun est « libre d’aimer une femme ou un homme ». A la fin de la décennie, des chanteurs androgynes comme Juvet, Bowie se maquillent comme des filles et attestent d’une évidente évolution. Il y a aussi la création de l’Opéra-rock Starmania en 1979 et ce geste novateur qui consiste à intégrer un personnage clairement homo dans une comédie musicale. Grâce à Ziggy et à Marie-Jeanne interprétée par Fabienne Thibeault, les gens acceptaient inconsciemment qu’il soit Un garçon pas comme les autres et qu’une jeune femme l’aime tout en sachant qu’il n’éprouverait jamais ce qu’elle espérait. Ce sont autant d’éléments qui, ajoutés les uns aux autres, ont fait rentrer la société dans un cheminement d’acceptation de l’homosexualité. 

Dans les années 1980, le débat public se penche sur les questions de discriminations. Est-ce que cela se ressent dans les compositions musicales ?

Avec l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, une liberté s’installe. Il autorise les radios libres, un ton complètement différent s’impose et, puis, il y a la "dépénalisation de l’homosexualité" (sic) en 1982. Tout cela fait qu’on s’affirme davantage. Dalida est aussi une porte-parole d’envergure. Mais le SIDA nous tombe dessus et ravage le monde dès 1983. La chanson s’en ressent : elle sort de l’euphorie des années précédentes et devient plus grave. Le vivier dont je disposais pour faire mon choix est un peu moins important sur cette période. En revanche, par la suite, à partir des années 2000, on assiste à une explosion d’artistes qui chantent l’homosexualité en étant majoritairement gays ou lesbiennes. De jeunes talents s’imposent, comme Emmanuel Moire, Angèle ou Eddy de Pretto pour ceux présents sur la compilation, mais je pense aussi à Hoshi, Suzanne etc. Dont le succès atteste qu’une partie de la société est prête à les entendre, à les comprendre.

Michel Sardou est présent dans votre sélection alors que Le rire du sergent lui a valu, par le passé, d’être taxé d’homophobie.  Pourquoi ?

Parce qu’il a créé Le Privilège, indispensable et tellement important pour les jeunes des années 90. « Est-ce une maladie ordinaire un garçon qui aime un garçon ? » Ce morceau est bien écrit et, dans l’un de nos teasers, le journaliste et animateur Christophe Beaugrand explique combien il l’a marqué. J’imagine les réactions de bon nombre de garçons quand ils l’ont entendu. Son clip passait régulièrement à la télé et il servait de slow dans les boums. Le Privilège fait partie de ces chansons qui ont dû faire réfléchir, bouleverser et crever des abcès dans les familles en permettant de se parler. Tout le monde ne chasse pas son enfant parce qu’il est homo et, en les écoutant, des parents peuvent dire à leur fils ou à leur fille : « Tiens, qu’est ce que tu en penses ? Ca t’évoque quelque chose ? As-tu envie de nous dire quelque chose ? » Moi qui aie eu la chance d’avoir un père et une mère tolérants, j’ai souhaité partir au front à ma façon, avec cette compilation. Certains titres ont peut-être sauvé des situations et sont d’une utilité évidente.

 

Quel est celui qui vous a le plus marqué ?

La plus belle fois qu’on m’a dit je t’aime de Francis Lalanne. Quand j’étais môme, mes parents étaient fans de cet artiste, ils avaient tous ses disques à la maison. A cinq-six ans, je savais parfaitement que j’étais attiré par les garçons et j’étais presque gêné quand elle arrivait sur le pick-up. Elle me troublait car je ne savais pas ce qu’ils en pensaient et je me disais : « Mon Dieu ! Comment vont-ils réagir s’ils apprennent un jour que leur fils est homo ? » Une chanson, c’est percutant, ça peut ouvrir des chakras, et plus celles qui parlent d’homosexualité sont diffusées, plus elles nous font entrer dans une certaine normalisation. Surtout quand des artistes extrêmement populaires les portent.

Le public accepte mieux les choses, d’où l’importance du fait que des hétérosexuels s’emparent du sujet. Quand Gainsbourg s’approprie Mon légionnaire après Piaf, il le fait de telle façon qu’il donne l’impression d’être homo. Icône gay, Dalida a chanté l’homosexualité par deux fois. Très explicitement avec Depuis qu’il vient chez nous et à travers une phrase dans Pour ne pas vivre seul  «des filles aiment des filles, des garçons, des garçons. » Elle était l’une des plus belles femmes de notre music-hall, elle représentait la féminité par excellence et quand une telle personnalité s’exprime, on ne se contente pas de l’entendre, on l’écoute… Elle a joué un rôle considérable pour la communauté LGBT. 

 


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