Avec « Comme ils disent », Charles Aznavour avait tout compris à l’homosexualité masculine

Vie sentimentale et sexuelle, humour camp et culture drag, le chanteur décédé aujourd’hui avait su capter et retranscrire avec « Comme ils disent » des expériences de vie dans lesquelles nous pouvons encore nous retrouver aujourd’hui.

1972. La France pénalise toujours l’homosexualité, qu’elle considère encore comme une maladie mentale. Cette même année pourtant, Charles Aznavour séduit le pays avec « Comme ils disent ». Une chanson qui dépeint la vie d’un homme gay avec une intelligence, une bienveillance et une finesse qui manque encore à beaucoup aujourd’hui.

Ce n'est pas un hasard si l'auteur-interprète avait choisi ce sujet. Comme il l'expliquait à RTL en juin 2015, il a passé toute sa carrière entouré d'amis gays. « Aujourd'hui, les gens qui me manquent le plus dans notre métier, ce sont les homosexuels : Jean Cocteau, Jean-Claude Brialy, Jacques Chazot, Thierry Le Luron. »

Mais c'est Androuchka, son secrétaire, chauffeur et ami « un peu décorateur » qu'il logeait chez lui avec sa chatte, qui lui a inspiré la plus grande partie des paroles.

Dans « Comme ils disent », le chanteur d'origine arménienne chante à la première personne un homme gay. Du jamais entendu à une époque où aucun chanteur français n’est ouvertement homosexuel, et où le sujet est encore éminemment tabou dans la société comme dans la chanson populaire. Une première aussi parce qu’il aborde l'homosexualité sans malveillance ni raillerie, alors qu’un an plus tôt Michel Sardou, autre chanteur habitué à incarner des personnages dans ses chansons, remportait un disque d’or pour un titre bien moins friendly, « Le rire du sergent ».

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« Tu vas faire une annonce ? »

C'est donc logiquement auprès d'un groupe d'amis gays que Charles Aznavour joue pour la première fois la chanson qu'il vient de composer. La réaction ? Un silence. Avant que l'un d'eux ne lui demande : « Mais qui c'est qui va chanter ça ? ». Et d'ajouter : « Tu vas faire une annonce ? », sous-entendant qu'avoir écrit ces paroles faisait office de coming-out. La preuve que le fait qu'un chanteur hétérosexuel puisse raconter la vie d'un homosexuel de cette façon semble impossible à l'époque, même pour les premiers concernés.

Il faut dire que les paroles de « Comme ils disent », censurées dans de nombreux pays, décrivent la vie des homosexuels avec un acuité qui impressionne encore aujourd'hui. Eddy De Pretto cite d'ailleurs ce titre comme une chanson « qui le suit » et « très forte » dans l'émission Dans Le Genre De... sur Nova, où « Comme ils disent » ouvrait sa sélection musicale.

Charles Aznavour débute le titre en chantant « J'habite seul avec maman / Dans un très vieil appartement rue Sarasate ». Un sentiment de solitude, palpable pendant les cinq minutes que dure le titre, et qui rappelle une réalité : en tant que gays, nous sommes davantage touchés par l'isolement que les hétérosexuels. Une solitude aussi parfois causée par l'impression de n'être attiré que par des hommes hétérosexuels, rendant toute histoire d'amour impossible. Là encore, les paroles rappelleront à chacun des souvenirs : « Ma bouche n'osera jamais / Lui avouer mon doux secret mon tendre drame / Car l'objet de tous mes tourments / Passe le plus clair de son temps au lit des femmes ». Sur le même ton, il clôt le titre avec une vérité pas encore comprise pas tous aujourd'hui : « Nul n'a le droit en vérité / De me blâmer de me juger et je précise / Que c'est bien la nature qui / Est seule responsable si / Je suis un homo, comme ils disent ».

La force de ceux qui peuvent s'assumer

Mais penser que cette chanson n'est que douleur et tristesse serait se méprendre. On trouve aussi dans les paroles des descriptions de ce qui fait la force et la vitalité de la culture gay. Quand Charles Aznavour écrit « On déballe des vérités / Sur des gens qu'on a dans le nez, on les lapide / Mais on le fait avec humour / Enrobés dans des calembours mouillés d'acide », il ne livre rien de moins que la meilleure définition à ce jour de l'une des armes symboliques des LGBT : l'humour camp. Il inscrit aussi pour la première fois dans le domaine artistique les performances drag - même si c'est le terme controversé de « travestissement » qui primait alors : « Mon vrai métier c'est la nuit / Que je l'exerce travesti, je suis artiste ».

Surtout, le chanteur incarne un personnage qui assume son homosexualité. Lorsqu'il chante « Moi les lazzi, les quolibets / Me laissent froid puisque c'est vrai / Je suis un homo comme ils disent », il ne fait rien d'autre que ce que font déjà certains homosexuels à l'époque : se réapproprier un vocabulaire péjoratif pour vider le mot de son sens insultant. Dès 1972, Charles Aznavour perçoit ce que les chercheurs appellent aujourd'hui le retournement du stigmate (les gays qui se disent « pédés », les lesbiennes qui se disent « gouines »).

Une parfaite incarnation sur scène

Au-delà de la finesse des paroles, c'est aussi la performance que livrait Charles Aznavour sur scène qui fait de « Comme ils disent » un marqueur de la représentation de l'homosexualité dans la chanson française. Prenant exemple sur la gestuelle de son ami Androuchka, et de sa cendre de cigarette qui lui tombait sur la manche, le chanteur adopte sur scène une attitude maîtrisée au millimètre près.

Ses manières efféminées ne versent jamais dans la caricature qu'il dénonce (« On rencontre des attardés / Qui pour épater leurs tablées marchent et ondulent / Singeant ce qu'ils croient être nous / Et se couvrent, les pauvres fous, de ridicule »). Elles rendent au contraire hommage aux homos efféminés, ceux qui sont les plus visibles et donc les plus exposés aux attaques homophobes. C'est aussi sur scène qu'il joue le plus avec la phrase qui sert de refrain au titre, « Je suis un homo, comme ils disent ». La prononciation du terme « homo » varie et se découpe au fur et à mesure que la chanson avance, pour devenir « homme, oh », puis « homme haut ». Un beau pied de nez à l'homophobie que décrit aussi le chanteur.

Un titre gay ou LGBT ?

Un dernier élément de ce titre marquant laisse incertain. Le protégé d'Edith Piaf y chante ses « copains de tous les sexes », une expression dont il est difficile de donner de manière certaine le sens, mais qui semble bien évoquer la transidentité, inséparable du milieu drag et des nuits gays occidentales. En France comme aux Etats-Unis, la confusion de la société était importante, utilisant indistinctement le terme « travesti » (« travestite » outre-Atlantique), pour désigner indistinctement les femmes trans qui performent sur scène et les hommes cisgenres (et presque tous gays) qui partagent avec elles les loges et les planches.

Lorsqu'il parlait de cette chanson sur RTL en 2015, Charles Aznavour avait un regret. Celui que, depuis 1972, aucun équivalent n'ait été écrit pour les lesbiennes. On peut arguer le contraire, mais c'est surtout l'explication sur le fait qu'il ne l'ait pas écrite lui-même qui importe. Il ne connaissait et fréquentait pas assez de lesbiennes, lui retirant toute possibilité d'écrire un texte qui leur rendrait justice.

Crédit photo : AFP.


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