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spectacleCe cabaret aux fenêtres de Montmartre est la seule chose pour laquelle on peut remercier le Covid

Par Tom Umbdenstock le 23/09/2020
Mixity

Pour s’adapter aux mesures sanitaires, une douzaine d’artistes du collectif Mixity font le show depuis le deuxième étage d’un immeuble à Montmartre, où transformistes et icônes queers se succèdent aux fenêtres.

Il n’y a aucun autre endroit au monde où je voudrais être ce soir”, entend-on un soir de weekend, peu après vingt heures, au tournant de la rue Véron. La voix qui vient du loin ressemble étrangement à celle de Céline Dion et son accent québécois. Les acclamations de centaines de personnes attirent plus encore l’attention. En s’approchant, on voit apparaître cinq fenêtres éclairées – très éclairées – au deuxième étage d’un immeuble rue des Abbesses, dans le 18e arrondissement de Paris. 

C'est là que la compagnie Mixity présente depuis cet été son cabaret “Levez les yeux”, où les femmes se déguisent en hommes, et les hommes en femmes. Le spectacle est un condensé de culture gay dans lequel on retrouve beaucoup d’icônes queers, parmi lesquelles Freddy Mercury, Dalida, Cher, ou Mylène Farmer. Et comme il se tient en extérieur, le show répond savamment aux mesures sanitaires. 

Mixity
Crédit photo : @magdalenamartin_paris

 

Drag-queens et "gilets roses"

Esquivant les gouttes d’une pluie d’orage à peine terminé, les douze femmes et hommes se succèdent aux fenêtres, enfilant mille costumes. Parmi les premiers en scène on voit un Charles Aznavour entonner “​Je suis malheureux d’avoir si peu de mots à t’offrir en cadeau”. Pendant ce temps, des “Gilets Roses” mobilisés pour l’occasion font la circulation. Ils tendent les bras, sans parfois s’arrêter de danser, pour laisser passer quelques berlines et une deux chevaux sur les pavés de Montmartre. Assis sur la terrasse d’en face, quelques dizaines de privilégiés peuvent manger un morceau pendant que d’autres qui se tiennent debout gardent une canette à la main.

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Quand soudain l’homme à la moustache et aux dents proéminentes pousse sa voix : “Heeeeeo”. Freddy Mercury, ou plutôt son double, perché sur une fenêtre à la gauche du bâtiment, donne au public l’occasion de rejouer son concert du Live Aid. Les tubes s'enchaînent rapidement : "Another one bites the dust". "I want to break free". "We are the champions". En semi-playback sur ces quelques morceaux, la scène a un faux-air de karaoké hyper sophistiqué un soir de fête de la musique. Le public tape dans ses mains en rythme. Puis Dalida, comme depuis un balcon présidentiel, prend le relais et enrobe le public de son accent : “je n’ai jamais été aussi heureuse qu’en ce moment grâce à vous”. 

Une scène très particulière

Cette idée de mise en scène est venue du directeur de la compagnie, Bruno Agati qui incarne - entre-autres - Dalida, Barbara et Zizi Jeanmaire. Il explique que “Quand il y a eu le déconfinement, des gens ont pu redémarrer, et d’autres sont restés sur le quai, dont beaucoup d’artistes. Les cabarets ont été fermés, les théâtres aussi, les festivals interdits.

 

Mixity
Crédit photo : @magdalenamartin_paris


Pour répondre aux normes sanitaires, il n’avait qu’à utiliser les fenêtres de son appartement et convaincre sa voisine de palier de faire de même. Il fallait ensuite créer la nouvelle scène. Pour refléter la lumière sur les volets : des couvertures de survie, côté argent pour masquer le volet et garantir un effet miroir. Ajoutez quatre petits leds de chaque côté des fenêtres, et des petites plateformes surélevées de 5 centimètres pour prendre un peu de hauteur. Le public pourra y voir danser une femme habillée en Claude François, accompagnée par des hommes déguisés en Claudettes. Le juke-box va vite encore une fois :
Magnolias for ever puis Alexandrie Alexandra. La musique s’arrête pour laisser le public chanter le refrain “Les sirènes du port d’Alexandrie ...”. 

De la cuisine au salon

Quand Barbara apparaît sur scène, elle n’oublie pas de remercier les membres du Lido et du Moulin Rouge, venus les voir ce soir-là. L’âme cabaret du spectacle se renforce quand la compagnie souhaite leur anniversaire à “Claudette” puis à “Julien” avant de reprendre Mon truc en plumes. Aux côtés de Zizi Jeanmaire, Freddy Mercury, devenu un autre personnage même si on devine encore la moustache, agite un large plumeau rose. Tiago qui incarnait le chanteur de Queen portera en tout six tenues.

Mixity
Crédit photo : Olga Khokhlovaa

En coulisses, c’est la course, il faut faire des allers-retour entre d’un côté une grande pièce, et de l’autre un chambre, un salon, et une cuisine. Le but est de changer de fenêtre régulièrement : “Il faut alimenter la surprise pour que les spectateurs ne soient pas figés sur une fenêtre, et dispatcher le visuel.”, raconte-t-il. Dans ces coulisses un peu particulières, ça se bouscule : “On ne met plus les formes. Moi je dis ‘chaud chaud chaud. Poussez-vous !”. Un environnement pas si bouleversant pour la compagnie qui a pour habitude de jouer dans des lieux originaux : bar lounge ou de quartier, pizzeria du 13e arrondissement, garage...

 

Évènement de quartier

 Heureux sont ceux qui parmi la foule n’avaient pas prévu de voir ce spectacle. On ne distingue pas ceux qui sont venus pour l’occasion de ceux qui se sont arrêtés pour une minute ou pour une heure. La foule s’agglutine rue Germaine Pilou. Les spectateurs, sauf quelques insouciants, portent tous un masque. “I am What I am” résonne enfin comme un hymne rue des Abbesses. Le morceau change de rythme. A la fenêtre voisine, on entend la voix de Gloria Gaynor, et apparaît un danseur, robe rouge et frange rouge qui toise le public et adresse un léger déhanché à la foule. En apparaît un autre, perruque blonde et robe léopard, qui double l’effet. Ce soir-là, le public est un événement. Il n’en faut pas plus pour que Cher et son “Do You believe” enflamme la rue bondée. 

Les artistes qui se penchent aux fenêtres ne peuvent pas trop s’éloigner du bord : le cadre est mince. “Comment ça va Montmartre ?” demande un chanteur. Le morceau “Tata Yoyo” est repris par la foule pour un bref “Hommage à une grande artiste qui nous a quittés il y a peu de temps”. En bas, un transformiste qui anime la rue bat son éventail noir au rythme des chansons : “Allez les amis on sort les petites pièces”. Ils font passer un chapeau à la foule, rappelant au passage que l’économie du spectacle, si festive qu’elle soit, est loin d’être épargnée par la crise du Covid. 

 

Mixity
Crédit photo : @magdalenamartin_paris

 

Un spectacle pour tous

Après Conchita Wurst, Dalida enchaîne ses tubes : "Mourir sur scène", "Laissez-moi danser".... Puis Sheila et son "Love me baby". Cinq des vedettes descendront bientôt dans la rue prendre le relais, arborant masques dorés à paillettes ou le logo Mixity. Quatre culs tendus découpés par des strings noirs donnent au show un lot supplémentaire de chair. Les premières notes de synthé de “Pourvu qu’elles soient douces” suffisent à soulever des cris : Mylène Farmer ne manque pas à l’appel. Sous la perruque rousse, Philippe. Il expliquera que “​on s’aperçoit que les icônes du spectacle sont des icônes gay : Dalida, Vartan, Sheila. Toutes les grandes icônes populaires sont des divas queer. C’est totalement assumé, mais on tient à ce que ce soit un spectacle qui dépasse toutes les catégories.” 

Mixity
Crédit photo : Olga Khokhlovaa


Le spectacle reste ainsi grand public. Dans la foule, les mains qui se tiennent sont bien souvent celles d’hommes et de femmes. L’assistance reconnaissante d’avoir pu sereinement danser et festoyer salue les artistes par un “pa pa la pa pa pa pa”. Les chanteurs et les danseurs leur donnent déjà rendez-vous début octobre pour au moins deux nouvelles représentations. La prochaine fois ils seront accompagnés par des musiciens et une chanteuse lyrique. Bruno Agati espère d’ailleurs "
pérenniser le concept et proposer une tournée intra-muros dans Paris” L'intention pourrait d’ailleurs être un soupçon plus politique qu’il n’y paraît, selon Philippe : “c'est drôle de voir un hétéro courir après un homme déguisé en Mylène Farmer pour avoir un selfie. On fait passer beaucoup plus de choses en assumant cette part de féminité qu’avec un discours politique.

 

Crédit photo : @magdalenamartin_paris