Culture

À la recherche des urinoirs perdus et de leurs adeptes avec le photographe Marc Martin

Crédit photo : Marc Martin 

A l’occasion de la journée mondiale des toilettes (oui, ça existe), TÊTU a rencontré Marc Martin. Ce photographe s’est penché, dans un livre et une exposition, sur l’histoire des vespasiennes, ces urinoirs publics qui, au siècle dernier, ont joué un grand rôle d’émancipation pour la communauté homosexuelle masculine.

Vous avez consacré une expo et un livre « Les Tasses, Toilettes publiques – Affaires privées » aux toilettes, un sujet original pour un livre d’art ! Pourquoi vous êtes vous intéressé aux  pissotières ?

Marc Martin : Ce livre est une réplique à l’image sordide qu’ont les pissotières dans l’imaginaire collectif. Il court-circuite les idées reçues sur un mode de rencontre qui a toujours été jugé honteux.  Je suis artiste, pas historien. J’ai donc choisi, pour arracher les pissotières aux oubliettes de l’Histoire, de leur offrir un bel écrin. Je lance ainsi un pied de nez à la culture aseptisée, au patrimoine convenable, à l’obsession du « bien propre sur soi ».

Que sont ces « tasses » que l’on retrouve dans le titre du livre ?

Les tasses, dans l’argot homosexuel du XIXe et du XXe siècle, c’étaient les vespasiennes. Autrement dit, des pissotières. « Faire les tasses », c’était « draguer dans les pissotières » ; une expression qui trouve vraisemblablement sa source dans leur architecture en forme de théière. Aujourd’hui, l’expression a disparu du langage et la vespasienne a disparu du trottoir. Mais dans les Années folles, il y en avait à tous les coins de rue.

Mon livre raconte comment cet ancêtre du mobilier urbain, symbole du régime binaire hétéro-patriarcal, est devenu le repère clandestin des minorités. Aussi obscures et puantes soient-elles, les vespasiennes offraient aux hommes qui cherchaient des relations avec d’autres hommes une zone de liberté sexuelle à l’abri des regards. Une liberté qu’il était impossible d’afficher au grand jour à l’époque. 

Cette idée de liberté émancipatrice est au cœur du livre (« des hommes en quête d’identité y ont posé les premières pierres du vivre ensemble » – extrait de la quatrième de couverture), puisque « les murs de séparation édifiés par les conventions sociales s’effondraient à la porte des toilettes » comme l’explique l’auteur allemand Dirk Ludigs que vous citez…

En effet, autour des tasses, il est beaucoup question de frontières : frontières entre le riche et le pauvre, entre l’homo et l’hétéro, entre les générations aussi. Ces lieux de passage, anonymes et gratuits, étaient un terrain ambigu. On y entrait avec l’alibi du besoin naturel, puis c’était l’aventure. Les urinoirs, lieux de brassage social et culturel inédit, rapprochaient les uns des autres toutes sortes d’hommes qui ne se seraient jamais croisés ailleurs.

Si mon livre montre la porosité de la frontière entre les bas-fonds et les hautes sphères, cette citation de Dirk Ludigs corrobore les propos du sociologue Éric Fassin : « Loin de renvoyer seulement au monde révolu des tasses d’antan, cette perspective rencontre des problématiques qui nous sont contemporaines. »

...

Sur le même sujet

TÊTU
TÊTU La crème
de l'actualité LGBT
Toutes les semaines, dans votre boite mail