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cinémaDustin, un court-métrage rare sur la nuit queer à voir au cinéma

Par Franck Finance-Madureira le 26/10/2021
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Acclamé dans de nombreux festivals internationaux, le film résolument queer de Naïla Guiguet nous entraîne jusqu'au bout de la nuit. Une virée intense et hypnotique que nous raconte sa réalisatrice.

C'est le court-métrage événement de cet automne. Naïla Guiguet, l’une des créatrices des soirées Possession, à la fois DJ et cinéaste diplômée de la Fémis, a réalisé un film mettant en scène la nuit queer autour du personnage de Dustin, jeune femme trans. Après une sélection à Cannes et une tournée des festivals, le film Dustin, éligible au prochain César du meilleur court-métrage, est désormais visible en salles en avant-programme du film de Para One, Spectre. Focus sur un film rare, sensible et intense qui signe les débuts d’une réalisatrice à suivre de près.

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Dès les premières images de Dustin, cela saute aux yeux : la réalisatrice connaît ses sujets et n’est pas du genre à tomber dans le panneau des clichés faciles. La preuve, ce n’est pas l’abandon de la fête qu’elle filme mais bien sa géographie particulière, ses à-côtés, ses moments de dialogue, de drague et même d’ennui. Naïla Guiguet nous explique sa démarche : "J’ai monté le collectif Possession avec trois autres personnes, mais je suis moins investie aujourd’hui. L’intérêt du film était de filmer ces fêtes que j’ai organisées et que je connais bien sans me laisser séduire par le côté érotique des choses évidentes : le dancefloor, avec ses bras levés et ses lumières, qui est un peu l’endroit où on passe le moins de temps dans une soirée. J’aime le côté communion et communauté, le fait de partager une même expérience au même moment."

Le défi du réalisme

Tourner Dustin au cœur même d’une véritable d’une fête techno dans un grand lieu industriel et désaffecté, c’est faire le choix du réalisme sans véritablement se faciliter la vie : "C’est une idée que j’avais depuis longtemps mais les conditions ont été complexes. C’était bien d’avoir Claire Mathon [l’une des plus grandes cheffe opératrice du cinéma français, ndlr] à l’image car c’est une machine de guerre et, vu le peu de temps de tournage et la difficulté, cela a été décisif sur ces 5 jours et 2 nuits. Filmer dans une fête techno avec 4000 personnes qui sont là pour faire la fête et qui n’en ont rien à faire qu’il y ait une équipe de tournage, c’était chaud."

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Crédit photo : UFO Distribution

Naïla Guiguet a trouvé en son amie Dustin Muchuvitz, figure des nuits parisiennes et déjà comédienne notamment chez Alexis Langlois (De la terreur mes sœurs, Les Démons de Dorothy), son personnage central, celle autour de qui le récit de cette nuit de fête et d’after va tourner, celle dont on adopte le point de vue touchant et désabusé : "C’est mon amie depuis plus de 10 ans et on a eu une discussion en after qui est un peu à l’origine du film, se souvient la cinéaste. Tout le monde, au sein même de la communauté queer, demandait à Dustin de se définir et ça la faisait chier. Je l’ai genrée au féminin dans le film, ou en tout cas dans le scénario, mais, dans la vie elle se dit plutôt 'gender fuck' donc on peut l’appeler comme on veut. Je me suis habituée à la genrer au féminin car j’y vois une espèce de respect. Mais avec la langue française, il est compliqué de sortir de la binarité." 

L’idée du film, c’est de confronter la personnalité et le corps de Dustin à la fête et d’y saisir les doutes, les audaces et les difficultés d’être soi, même au sein d’un milieu ouvert à la différence. C’est aussi faire en sorte que la nuit apparaisse dans ce qu’elle a de plus beau : la quête presque naïve de l’amour et de la reconnaissance.

"C’était évident que c’était elle que j’avais envie de filmer et de ce sujet que j’avais envie de parler, précise Naïla Guiguet. J’ai créé de la fiction pour aborder les questions d’identité au sein du groupe et au sein du couple, le désir que les corps peuvent provoquer, qui peut être malsain comme une sorte de fétichisation ou comme une relation sexuelle qui reste dans le secret d’un after. L'univers de la techno est un lieu où l’on crée du lien et l’un des seuls où on ne te demande pas d’être productif. Les connexions naissent et peuvent s’oublier dès le lendemain. Un personnage comme Dustin ne vit pas les connexions de soirée de la même façon que les autres."

Inspirations et aspirations

Aux côtés de partenaires de choix (Raya Martigny, Félix Maritaud entre autres), Dustin Muchuvitz crève l’écran dans le film dont le succès critique a été international. Le court-métrage a été reçu dans des festivals majeurs malgré une année cinéma très virtuelle à cause du Covid. Un début de consécration pour une jeune réalisatrice qui a mis du temps à faire confiance à sa vocation alors qu’elle découvre le cinéma "art et essai" à 15 ans grâce à une option en seconde : "C’est là qu’est né mon amour du cinéma, se souvient-elle. J’avais une cinéphilie assez grand public, j’aimais des films comme Titanic. J’ai découvert par la suite deux films qui m’ont marquée et ont nourri ma réflexion : Lost in Translation de Sofia Coppola et Elephant de Gus Van Sant. On m’avait parlé de la Fémis à l’école mais, en allant aux portes ouvertes, cela m’a un peu effrayé, le côté élitiste m’a fait flipper."

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Crédit photo : UFO Distribution

Elle reconnaît avoir "fait un peu n’importe quoi après le bac" mais, grâce à un passage aux Arts Déco, elle rencontre un jeune producteur qui va la faire travailler sur des idées de scénario : "C’était cool et formateur et je me suis dit que je n’étais pas faite pour écrire pour les autres." Elle tente alors la Fémis à 26 ans en scénario. Une dernière chance qui s’avère être la bonne : "C'était mon rêve d’ado et le moyen d’avoir une légitimité pour raconter mes histoires à moi. C’était le dernier moment mais le bon moment pour moi." L’école est un bon moyen pour tisser des liens, créer un réseau et commencer des collaborations formatrices sur des projets professionnels, avec des intervenants de l’école, car, en effet, « personne ne va penser à toi si tu n’existes pas donc il faut exister."

Une histoire de rencontres

Et les rencontres humaines sont un beau moteur, même pour l’écriture puisque l’expérience Dustin, a remodelé un peu les projets à venir. "À la base, mon premier long-métrage, actuellement en écriture, était sur le milieu de la techno mais pas sur ces questions-là et, en faisant le film, en l’accompagnant et en ayant eu des débats dans plein de villes de province, je me suis rendu compte qu’à Paris, on vivait dans une bulle. Et surtout j’ai envie de continuer à grandir avec Dustin, la comédienne, et je ne peux pas me plaindre que personne ne lui donne de rôle si moi-même je ne lui en donne pas."

Avec toujours l’idée de remodeler un peu la vision du genre et des personnages trans ou non-binaires et d’éviter tous les clichés trop souvent mis à l’image. Naïla Guiguet explique : "Pour Dustin, j’ai voulu une fin optimiste parce que j’en ai un peu marre des films pessimistes qui font un état du monde dans lequel il n’y a pas de solution. Il faut qu’on puisse se raccrocher à quelque chose, ne pas culpabiliser. Et ces personnages ne sont toujours suivis que pendant leur transition avec un côté doloriste et je trouve ça cool d’écrire un film où le personnage central est trans mais où on se rend compte que c’est le monde autour qui a un problème."

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Crédit photo : UFO Distribution