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livres"Joe le taxi" : derrière le tube de Vanessa Paradis, la vraie histoire d’une lesbienne hors du commun

Par Laure Dasinières le 08/11/2021
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Derrière la chanson qui a fait décoller Vanessa Paradis, il y a non pas un taxyman mais Maria-José Leao Dos Santos, dite Joe, femme taxi et figure du milieu lesbien parisien des années 70-80. Son histoire est racontée dans un livre publié par celle qui fut sa compagne pendant près de 20 ans.

1987. Sur les ondes, Vanessa Paradis, 14 ans à peine, ânonne d’un filet de voix les paroles de la chanson qui la fera star : "Joe le Taxi, il va pas partout, il marche pas au soda". C’est un tube, et la France imagine Joe en taximan new-yorkais noir et baraqué, au volant de sa caisse jaune canari. Seulement, l’histoire est tout autre. Lorsque le parolier Étienne Roda-Gil écrit la chanson, il a en tête Maria-José Leao Dos Santos, dite Joe, femme taxi et figure du milieu lesbien parisien des années 70-80. C’est notre confrère à L’Obs Nicolas Schaller qui dévoile en 2016 l’anecdote jusque-là uniquement connue du cercle des proches de Joe, qui décède en 2019. Aujourd’hui, c’est Johanne Gabriel, la compagne de Joe durant les 18 dernières années de sa vie, qui livre dans Joe le taxi, la vrai histoire, une biographie passionnante et passionnée, émouvante et souvent cocasse, de ce personnage que fut la taxiwoman.  

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Éric Thérèse, l’éditeur du livre et ami du couple, explique la genèse du projet : "Un jour, il y a une dizaine d’années, Joe m’a raconté sa vie, je lui ai dit qu’il fallait en faire un bouquin. Puis le temps a passé et Joe nous a quittés. C’est en lisant les posts Facebook que Johanne fait régulièrement sur Facebook depuis ce décès, où elle raconte sa compagne, que je lui ai proposé d’écrire. D’abord pour les personnes qui ont connu Joe, et pour les autres parce que c’était quand même un vrai phénomène !". Johanne Gabrielle accepte : "Je me suis lancée en mars dernier. Je me suis replongée dans les archives - Joe gardait tout !". Elle relit les lettres, les notes, l'"album des ex" et demande des précisions à la famille de Joe lorsqu’elle retourne, durant l’été 2021 comme chaque année depuis plus de 20 ans, dans la village qui a vu naître Maria-José. "Je voulais absolument coller à ce qu'il s’est vraiment passé. À partir de là, tout est venu de manière très fluide", poursuit-elle avec le grand sourire qui la caractérise. "La bonne surprise a été de découvrir que Johanne sait aussi très bien écrire !", s’amuse Éric Thérèse. Et c’est vrai. Elle a son style, sa gouaille, ses talents de narratrice et son goût pour la psychologie. 

Joe, la bagarre et les filles

Retour en 1955. Maria-José Leao Dos Santos naît dans le village de Lardosa au Portugal. Elle développe très jeune un certain goût pour la fête et la bagarre, mais aussi pour les filles. À cette époque du régime autoritaire et catholique de Salazar, l'homosexualité est criminalisée et réprimée. Lorsque Maria-José se confesse au prêtre, celui-ci la fait lapider en place publique. Le lesbianisme ne s’envolant pas à coups de cailloux, ses parents l’enverront ensuite dans un couvent où elle sera maltraitée et dont elle finira par s’échapper. À son retour, ses parents sont partis… pour la France. Elle décide de passer la frontière et de les retrouver en région parisienne. Elle ne parle pas un mot de français et apprend sur le tas en étant fille au pair. Joe enchaîne les petits boulots… et les maîtresses en se rapprochant de ce qui deviendra son centre de gravité : la place Pigalle à Paris et notamment Chez Moune, le fameux club lesbien - que Johanne dirigera dans les années 2000.  Barmaid, Marie-José devient Joe, la séductrice, et le « cow boy » - le nom que lui donnera Jacques Mesrine avec qui elle partage des parties de billards pendant son ultime cavale. Car elle en côtoie du monde dans le milieu interlope qu’est alors la place Pigalle. Des voyous, des braqueurs, des proxénètes, des travailleuses du sexe et des vedettes, qu’elle traitait tous et toutes de la même manière. Et lorsqu’il le fallait, Joe n’hésitait pas à sortir les poings. « Elle n’avait quasiment plus de dents naturelles », s’amuse Johanne Gabrielle. 

En 1981, lasse de se faire rouler dans la farine par des patrons de bar peu scrupuleux, Joe s’inscrit à l’école de taxi et obtient son diplôme qu’elle fête naturellement chez Moune. Elle exercera ce métier presque trente ans, travaillant essentiellement de nuit. Joe ne marchait clairement pas au soda et quand Roda-Gil écrit « Vas-y fonce/ Dans la nuit vers l’Amazone » , il ne parle pas du fleuve, mais bien des conquêtes féminines - « amazone » étant alors un des noms que l’on donnait aux lesbiennes. Taxi, Joe conduit le tout Paris. Anémone, Jacques Chazot, Roda-Gil, bien sûr, et puis Dalida que Joe a ramenée chez elle la nuit de sa mort. « On a largement limité le nombre d’anecdotes impliquant des célébrités, explique Éric Thérèse. L’idée n’était pas de faire dans le croustillant ni de faire le buzz mais bien plus de se centrer sur le personnage qu’était Joe. Sa vie en elle-même a été extraordinaire, pas besoin d’en faire davantage et de céder à la facilité. »  À la lecture, on s’amuse néanmoins de petites histoires comme lorsque Joe est à deux doigts d’enregistrer la chanson « Coup de folie » qui sera interprétée par Thierry Pastor et que l’enregistrement est annulé parce qu’elle a eu une liaison avec la femme du producteur… 

Le Paris lesbien de Joe

C’est en 2001 que Joe et Johanne se rencontrent et que leur histoire se forge. « Le secret, c’est le partage, l’échange, être capable de tout se dire et de tout entendre », nous confie Johanne Gabrielle. Et ces deux femmes au tempérament volcanique ne se sont plus quittées, restant des figures du Paris lesbien, de chez Moune aux soirées péniches en passant par le Fox Club, la Calamity Joe le Kat’s Club. Et toutes les personnes qui ont, ne serait-ce qu’une fois, croisé le couple, témoignent d’une immense complicité et d’un amour à toute épreuve. Et des épreuves, il y en a eu, surtout la dernière année où Joe, malade d’un cancer, aura « tout subi » selon les mots de Johanne Gabrielle. Joe décède en mars 2019 à la Clinique Sainte-Marie de Villepinte. « Elle a attendu d’y être transférée pour partir, raconte Johanne Gabrielle. Elle qui avait tant la foi est née et morte dans un couvent. » 

Le jeudi 11 mars, jour de la cérémonie, l’Église de Pantin est pleine à craquer d’une foule hétéroclite que seule Joe était capable de rassembler, parce que derrière son air bourru se cachait une énorme humanité. Au-delà de ce bel hommage d’une femme amoureuse à sa femme, Joe le taxi, la vrai histoire ,c’est aussi une part de notre histoire, celle du Pigalle et du Paris lesbien des années 1970 à 1990, une histoire finalement peu évoquée, coutumières de l’ombre que le sont les lesbiennes. Et, si le livre en soi n’a pas vocation à être un livre lesbien, c’est aussi une chronique de ces qu’était la vie d’une lesbienne dans la capitale au cours de ces décennies. Un document précieux, donc. 

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Crédit photo : Johanne Gabrielle