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cinéma"Dune" : derrière l'œuvre, l'histoire oubliée d'un auteur qui a rejeté son fils gay

Par Florian Ques le 21/09/2021
"Dune" : l'histoire cachée (et homophobe) de son créateur

Œuvre de science-fiction forte qui a marqué les années 60, Dune trouve un second souffle au cinéma grâce au nouveau film de Denis Villeneuve. Mais son auteur, Frank Herbert, reste souvent méconnu, en particulier son visage homophobe...

C'est indéniablement une sortie ciné à ne pas manquer en cette rentrée. Après une première adaptation sur grand écran par David Lynch en 1984, Dune se voit offrir une deuxième chance par Denis Villeneuve, avec Timothée Chalamet et Rebecca Ferguson à l'affiche.

Le réalisateur canadien s'est emparé de ce pilier de la littérature de science-fiction pour délivrer un film spectaculaire, à l'esthétique exigeante et à la mythologie rendue abordable. Mais derrière la réussite de cette nouvelle mouture, on connaît mal l'envers du récit originel, en particulier le passé trouble de son auteur, l'Américain Frank Herbert…

Une vision psychanalytique de l'homosexualité

Avant d'être un romancier acclamé, Franklin Patrick Herbert Jr. était un père de famille. Il a eu trois enfants : Penelope, Brian et Bruce. C'est sur le dernier que l'on va s'attarder : de son vivant, Bruce était photographe, et ouvertement gay. Il est mort en 1993 d'une pneumonie liée au sida. Seul, car le père et le fils n'avaient alors presque plus aucun contact. Dans la biographie de son père, Dreamer of Dune, Brian Herbert affirme que celui-ci n'avait "jamais accepté" l'homosexualité de son fils. "On voit que Bruce est la tache noire dans la vie de Frank Herbert parce qu'il n'est cité nulle part", nous confirme Laurent Nunez, directeur littéraire aux éditions de l'Observatoire, écrivain lui-même et aficionado de l'œuvre Dune.

L'homophobie de l'écrivain s'inscrit dans un contexte. À l'aube de la trentaine, Frank et son épouse déménagent en Californie où l'auteur fait la rencontre de Ralph et Irene Slattery, un couple de psychologues qui le familiarise aux travaux de Freud ou Jung. "À cette période, décrypte Laurent Nunez, beaucoup de psys étaient les ennemis des gays. Heureusement les choses ont beaucoup évolué, même si ce qui arrive aujourd'hui entre les psys et les personnes trans, les gays l'avaient déjà traversé avant. C'est un bonheur de lire Frank Herbert mais il incarne une vision psychanalytique de l'époque. Par moments, dans ses romans, on sent bien que c'est davantage son côté psy qui parle plutôt que l'écrivain."

Le baron Harkonnen de "Dune", moche et gay

Alors, peut-on déceler dans l'œuvre de l'artiste les traces de l'homophobie de son auteur ? Dans la saga Dune, il n'existe qu'une seule représentation queer : celle incarnée par le baron Harkonnen. Dès le premier tome, celui-ci est présenté comme l'un des antagonistes principaux de l'univers, en opposition au valeureux clan des Atréides. "Ce personnage, et on le voit très bien dans l'adaptation de Lynch, a toutes les tares, relève Laurent Nunez. C'est une sorte de pervers, gros, paresseux, menteur... et gay ! Chez Herbert, l'homosexualité est une tare."

"Dune" : l'histoire cachée (et homophobe) de son créateur
Crédit photo : Warner Bros.

"Son immense intolérance ne se porte même pas sur le monde queer mais vraiment sur l'homosexualité, précise l'exégète. À l'époque, en lisant le premier Dune, la communauté gay était très choquée par ça." Dans un article intitulé Frank Herbert : itinéraire d'un anti-héros, le journaliste Alexandre Sargos évoque une anecdote à ce sujet. Lors d'une conférence en 1985, alors qu'il est en effet accusé d'avoir caricaturé les homosexuels à travers le baron Harkonnen, l'écrivain rétorque : "Les gays agissent pour ne pas faire perdure l'espèce".

Dans le film Dune actuellement en salles, le personnage du baron n'a pas hérité de caractéristiques queers. Ni dans son esthétique, ni dans ses manières. Un choix judicieux aux yeux de certains, mais qui occulte au passage une réalité. "Si l'on change des choses, on oublie que c'est une œuvre qui est datée et donc ancrée dans son époque, souligne Laurent Nunez. Il faut surtout expliquer aux gens. Il faut pouvoir se dire que les génies ne peuvent pas avoir raison sur tout. Et c'est rassurant, en un sens, de pouvoir rigoler de la bêtise d'un génie." L'histoire est toujours riche en enseignements, quand on l'aborde en vérité.

Crédit photo : Warner Bros.