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théâtre"Thérèse et Isabelle", la grande histoire d'amour lesbienne de Violette Leduc

Par Stéphanie Gatignol le 03/04/2025
"thérèse et Isabelle", le roman de violette Leduc adapté au théâtre

L'adaptation au théâtre par Marie Fortuit du roman de Violette Leduc, Thérèse et Isabelle, explore le lien étroit entre cette œuvre, longtemps amputée de ses passages les plus lesbiens, et la vie de l’écrivaine.

D’abord, une silhouette de dos, celle de Violette Leduc adulte, s’adressant à Simone de Beauvoir : elle lui dit tout son amour, toute sa gratitude pour son soutien indéfectible… L’instant d’après, nous voici plongés dans l’atmosphère d’un dortoir de pensionnat où deux adolescentes, Thérèse et Isabelle, vont se découvrir, se désirer, s’initier au plaisir charnel, s’aimer, trembler à l’idée d’être surprises ou séparées ; elles finiront par l’être, brutalement.

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La metteuse en scène Marie Fortuit adapte ici Thérèse et Isabelle, un texte écrit entre 1948 et 1951 par Violette Leduc. À l’époque, l’écrivaine fait preuve d’une audace avant-gardiste en décrivant les vibrations sensuelles et sexuelles éprouvées avec une autre femme : Thérèse est son double fictionnel et le récit s'inspire de ce qui a peut-être été sa première et unique histoire d'amour réciproque.

Au regard de l’érotisme assumé de la plume de Leduc, la mise en scène proposée par Marie Fortuit apparait globalement un peu sage, même si elle ne manque pas de jolies trouvailles. On aime le temps de la découverte et de l’apprivoisement, et cette façon dont les deux filles en chemise de nuit s’épient, se tournent autour à la lampe torche. Bonne idée aussi que ce troisième lit où dort une autre pensionnaire et, avec elle, la menace de se faire surprendre à tout moment. Si les étreintes, presque chorégraphiques, sont séduisantes, elles ont un je-ne-sais-quoi de retenu, faisant des deux protagonistes, qui s’imaginent mariées en bérets et gabardines beiges, un couple déjà un peu plan-plan… malgré l’engagement sans faille des interprètes. Quant au piano qui prend vie sous les doigts de Lucie Sansen (également investie du rôle de surveillante permissive), il amplifie encore l’esthétisme de l’ensemble, mais il le maintient dans un registre classique, quand on espérait des feux dévorants.

Une fracture ressassée

Nous pensions assister à un spectacle bon élève, un peu scolaire, jusqu’à ce qu’un twist opportun redonne du sel à l’affaire… Soudain, Violette Leduc est à nouveau devant nous, errant parmi les jupons épars d’Isabelle, ravagée à l’idée que la bien-pensance ait pu condamner deux amantes "trop authentiques pour qu’il y ait du vice" et un récit dont elle clame qu’"il n’est pas sale ; il est vrai". Au fond de la scène, une bétonneuse couvre les envolées musicales par un bruit assourdissant, comme au diapason de son esprit tourmenté. L’engin sert même à brûler les feuillets de l'autrice aussi sûrement que la censure les a broyés. Car Thérèse et Isabelle formait le début de son troisième roman, Ravages, mais le comité de lecture de Gallimard l'a écarté de l'édition de 1955, au grand dam de Violette Leduc. L’éditeur en fait paraître une version édulcorée en 1966. Ce n'est qu'en 2000 que le lecteur peut enfin le découvrir en intégralité. À la tête de la collection L'Imaginaire, Margot Gallimard a rendu justice à l'autrice en 2023 en publiant Ravages et en y intégrant toutes les parties amputées.

Sur les planches, pour contrer sa souffrance, Violette a l’air bien seule ; elle ne l’est pas. Simone de Beauvoir, dont elle a été et reste très éprise, ne la lâche pas. Après leur rencontre en 1943, l’intellectuelle lui a inspiré ce projet autobiographique, donné le courage de le coucher sur le papier avant de transmettre le manuscrit à Gallimard… Elle n’a pas répondu à ses élans amoureux, mais elle n’a cessé de croire en son talent. Elle est encore et toujours là.

Au-delà de Thérèse et Isabelle, c’est en fait à Violette et Simone, à cet appui sans faille d’une écrivaine à une autre, que s’attache prioritairement Marie Fortuit. Et ce n’est pas un hasard si Louise Chevillotte et Raphaëlle Rousseau incarnent ces quatre rôles dans un beau tour de force qui les contraint à naviguer entre deux temporalités. À leurs côtés, sur la pointe des pieds, nous pensions nous aventurer parmi les braises ardentes de l’amour charnel. Voilà que ce quatuor nous invite à une touchante relecture de texte, sous l’angle de la sororité…

>> Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc. Mise en scène de Marie Fortuit, avec Louise Chevillotte, Marine Helmlinger, Raphaëlle Rousseau et Lucie Sansen. Jusqu’au 8 avril au théâtre de la Ville, à Paris. Du 3 au 16 novembre au théâtre des Célestins, à Lyon.

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Crédit photo : Marie Gioanni

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