Scénariste star et pionnier des histoires queers à l'écran, le Britannique Russell T Davies livre un regard plus inquiet que jamais sur le retour en force de la haine anti-LGBT dans Tip Toe, sa nouvelle mini-série sortie cette semaine en France sur HBO Max.
"Est-ce qu'on va un jour en finir avec la haine et les injures ?", interrogeait Hoshi dans "Amour censure" en 2020. Avec Tip Toe, sa nouvelle mini-série à voir en streaming sur HBO Max, Russell T Davies apporte une réponse aussi nette que glaçante : pas pour tout de suite. Le créateur de Queer as Folk, Years and Years et It's a Sin signe le projet le plus sombre de sa carrière, un thriller qui dissèque la fabrication contemporaine de l'homophobie.
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Le premier épisode s'ouvre sur une scène de crime. Leo, patron sexagénaire d'un bar gay de Manchester, en Angleterre, est retrouvé pendu à un lampadaire. Comment en est-on arrivé là ? En cinq épisodes, Tip Toe rembobine les jours qui précèdent le drame et reconstitue, pièce après pièce, l'engrenage qui transforme des tensions de voisinage en tragédie. "Je voulais parler des choses terribles qui se passent dans notre société : la montée de l'homophobie, de l'antisémitisme, de la misogynie… Le thriller est un cheval de Troie pour aborder ces sujets", explique Russell T Davies à têtu·.
La gangrène de l'homophobie
Face à face, Alan Cumming (X-Men) et David Morrissey (The Walking Dead) incarnent deux visions du monde. Leo est un gay militant, séropositif, grande gueule. Son voisin Clive est un électricien solitaire dont le quotidien se résume peu à peu à un mariage qui s'étiole, des vidéos complotistes, des influenceurs masculinistes et des TikTok rageurs qui défilent sur son téléphone. Entre eux, un incident anodin suffit à faire basculer une cohabitation jusque-là paisible…
Autour de ce duel gravite toute une galerie de personnages qui compose le portrait d'une société fracturée : une serveuse en pleine transition de genre, un adolescent découvrant son homosexualité, une drag queen vieillissante, une épouse prisonnière d'un mariage sans affection ou encore une équipe de footballeurs abreuvés de virilisme toxique. Russell T Davies retrouve son talent pour faire exister des personnages immédiatement attachants, avant de les entraîner dans une mécanique dont le spectateur connaît déjà l'issue.
Mais Tip Toe ne raconte pas seulement la montée de la haine. Elle montre aussi comment celle-ci circule. Messages privés, FaceTime, applications de rencontres, OnlyFans, réseaux sociaux : les écrans irriguent le récit autant qu'ils alimentent les frustrations de ses personnages. "Un SMS qui tourne mal, un DM, un message vocal, un appel FaceTime... tout s'accumule", résumait au printemps le scénariste gallois lors du festival Series Mania, à Lille. L'homophobie n'y apparaît jamais comme un éclair soudain mais comme une contamination progressive, nourrie par les algorithmes, les discours réactionnaires et les frustrations du quotidien.
"L'histoire la plus sombre" de Davies
Si Russell T Davies retrouve ses thèmes de prédilection, à savoir l'identité queer, la mémoire du sida ou la critique du conservatisme, il change ici radicalement de registre. L'auteur, qui nous avait habitués à la chronique (Queer as Folk, It's a Sin) ou à l'anticipation (Years and Years), revendique "l'histoire la plus sombre" qu'il ait jamais écrite.
Cette noirceur trouve un écho dans la réalité. En cinq ans, les infractions homophobes enregistrées au Royaume-Uni ont augmenté d'environ 20%, tandis que les crimes transphobes ont bondi de près de 50%, selon l'organisation Stonewall. Des données qui nourrissent le pessimisme du scénariste. "J'aurai toujours de l'espoir dans les êtres humains, veut-il croire. Mais aujourd'hui, le pessimisme me gagne. Quand on voit que les États-Unis sont gouvernés par un despote fou, capable de faire exploser une bombe atomique à tout moment, je me dis que nous traversons des temps terribles…"
Le propos de la série est finalement résumé par son titre, qui signifie "avancer sur la pointe des pieds". C'est ainsi que l'un de ses personnages, Melba, illustre son état d'esprit face au regain de la violence homophobe : "Avant, quand j'entrais dans une pièce, je criais 'ta-daaaa', maintenant je marche sur la pointe des pieds, on ne sait jamais…" Tout le projet de Tip Toe tient dans cette image : raconter une époque où certaines personnes LGBT+ ont recommencé à se faire discrètes, par peur de la haine. Une fiction qui dérange précisément parce qu'elle ressemble de moins en moins à une dystopie.
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Crédit photo : HBO Max