Pour mieux comprendre la persécution des homosexuels en Tchétchénie
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Pour mieux comprendre la persécution des homosexuels en Tchétchénie


Arrestations, torture, parricides… La communauté internationale a les yeux rivés sur la Tchétchénie depuis un mois. Mais que sait-on vraiment de cette petite république du Caucase qui vît sous le giron du Kremlin ?

« Ce n’est pas une surprise ». Cette formule, utilisée pour la première fois par Aude Merlin, chercheuse spécialiste du Caucase du Nord interviewée par Le Monde, n’a de cesse d’être réemployée. Toutes les organisations de défense des droits contactées par TÊTU pour commenter la situation tchétchène ont ainsi décrypté l’escalade de violence anti-gay dont la communauté internationale s’émeut depuis un mois.

« On n’a pas créé des camps en Tchétchénie pour y exécuter les homosexuels » souligne une source désirant rester anonyme pour garantir la sécurité de son organisation, et qui trouve problématique l’appellation de « camps de concentration » empruntée par certains médias pour qualifier la situation, car « ça fait longtemps que tout ce qui dépasse en Tchétchénie est soumis à la répression. Les toxicomanes aussi sont par exemple visés par ces arrestations. »

Svoboda, qui a publié certains témoignages de rescapés, précisait à ce propos qu’en Tchétchénie, les « narcomanes » ne sont pas forcément des consommateurs de drogue dures – qu’il est très difficile de se procurer sur le territoire – mais des consommateurs de « Lyric » : une préparation médicamenteuse qui provoque des effets similaires. Comme tout comportement minoritaire ou dissident, ils sont sujets à la répression.

« La République tchétchène de Ramzan Kadyrov vit comme sous George Orwell », analysait le journal début avril, en constatant que les pouvoirs avaient supprimé toutes les vidéos d’un journaliste illégalement détenu pour son homosexualité réelle ou présumée, « comme s’il n’avait jamais existé ».

« On est face à un régime autoritaire très dur et très répressif qui pratique la terreur dans l’impunité totale », renchérissait Aude Merlin au micro de France 24, « et Moscou le sait, Moscou a créé ce régime. »

 

Le sombre héritage des guerres contre la Russie

En deux décennies, la Tchétchénie a connu deux guerres meurtrières contre la Russie, décryptées par les chercheuses Anne Le Huérou et Amandine Regamey. Le premier conflit armé débute en 1994 par l’intervention des troupes russes en Tchétchénie pour mater l’opposition indépendantiste qui refuse d’intégrer la Fédération de Russie; la violence des frappes russes qui se poursuivent jusqu’en 1996 poussent certains commentateurs à parler d’un génocide. Trois ans après les traités de paix, une nouvelle guerre éclate, mais Moscou qualifie le conflit d’opération anti-terroriste et alimente la confusion entre combattants, terroristes et civils. En septembre 1999, Grozny est bombardée par les forces russes pendant cinq mois et dès l’année suivante, les Tchétchènes sont témoins d’arrestations arbitraires où les détenus sont ensuite envoyés en « camps de filtration ». Ces centres de détention illégaux sont le théâtre de torture et d’exécutions sommaires servant l’obtention de renseignement afin de débusquer les combattants cachés parmi les civils. « La torture passe au centre du système de maintien de l’ordre », observent Anne Le Huérou et Amandine Regamey.

En plus des violences russes, la plupart des violations des droits humains sont le fait de milices tchétchènes pro-russes. Ramzan Kadyrov, fils du mufti Akhmad Kadyrov qui fut placé à la tête de la Tchétchénie par Vladimir Poutine, dirige ainsi plusieurs milliers d’hommes lorsqu’il est nommé Premier ministre par la Russie, en février 2006. L’année suivante, il est propulsé président de la Tchétchénie par le Kremlin. Cette « tchétchénisation » du conflit voulu par le président Poutine assoit un pouvoir tchétchène fort et allié. Au même moment, les assassinats d’opposants politiques se multiplient (journaliste Anna Politkovskaïa, l’avocat Stanislas Markelov, la militante Natalia Estemirova, etc.).

« L’ordre règne à Grozny, mais ce sont des Tchétchènes qui tiennent désormais le bâton, avec les mêmes méthodes : le rapt, la torture et l’assassinat », résumait alors Arte dans un reportage consacré à la capitale sortie de la guerre en 2009 : « La touche ‘nationale’ ajoutée par Kadyrov, c’est l’ordre moral de l’islam, qui oblige par exemple désormais toutes les femmes à se voiler ; ou, dernièrement, à défiler massivement contre Charlie hebdo ! » En échange de son allégeance à Moscou, Ramzan Kadyrov bénéficie du silence du Kremlin pour ses exactions, analyse encore Aude Merlin. Selon cette dernière, la législation russe hostile à l’homosexualité combinée à la situation du Caucase (poids des tradition, rapport de la société à l’individu), musèle complètement l’homosexualité dans la petite République.

 

Comment vibre le cœur des homosexuels tchétchènes ?

Au premier article choc de Novaïa Gazeta révélant les arrestations massives d’homosexuels, le porte-parole de Kadyrov avait nié. « On ne peut détenir ou persécuter quelqu’un qui n’existe tout simplement pas en Tchétchénie ». Pour les Tchétchènes, point d’existence hors du placard. Le journaliste russe Sergey Khazov-Cassia à Radio Liberty a expliqué ce quotidien à Franceinfo :

En Tchétchénie, les homosexuels se marient et font des enfants comme tout le monde, car un homme de 30 ans qui n’est pas marié et n’a pas d’enfant, c’est suspect, étrange. Au quotidien, ils prennent énormément de précautions. Ils se renseignent beaucoup avant de rencontrer quelqu’un, veillent à avoir des amis communs, etc. D’ailleurs, beaucoup ont si peur qu’ils ne rencontrent pas d’hommes en Tchétchénie, mais dans les républiques voisines, au Daguestan, à Krasnodar kraï [région du sud de la Russie où se trouve notamment la ville de Sotchi], et pour ceux qui ont de l’argent, à Moscou ou Saint-Pétersbourg.

L’invisibilité de l’homosexualité est bien rodée. De même que les guets-apens, les kidnapping et le chantage contre le silence et la vie sauve. Mais l’explosion des violences ces derniers mois est sans équivoque. « Désormais ils arrêtent tout le monde. Ils tuent, ils font tout ce qu’ils veulent. Ils savent que personne ne les poursuivra en justice parce que l’ordre est venu d’en haut de « nettoyer le peuple » des gens de notre espèce » raconte, la voix transformée et le visage floutée, un jeune Tchétchène interviewé à France 24 avant de livrer, glaçant, que ses geôliers « finissaient par obtenir ce qu’ils voulaient car nous ne sommes pas des héros pour supporter ces douleurs et ces humiliations. »

Pourtant, selon Evelyne Paradis, la directrice générale d’ILGA-Europe, il ne faut pas cantonner cette escalade aux homosexuels, car tous les défenseurs des droits de l’homme sont désormais en danger sur le sol tchétchène :

Penser qu’on ne s’en prend qu’aux gays est une vision partielle de la situation. Si on n’essaie pas de soutenir la société civile dans son ensemble, on ne va pas du tout régler la situation.

 

« Un mec qui quitte la Tchétchénie peut être tué à Moscou »

Novaïa Gazeta, architecte de cette mise en branle de l’opinion publique, situait la dégradation de la situation tchétchène à un assassinat notoire et laissé sans suite. Boris Nemtsov, malgré ses controverses, incarnait la rare opposition contre le pouvoir tchétchène; il reçut plusieurs balles au pied du Kremlin en février 2015; « l’impunité de cet assassinat a donné pleine confiance [aux assassins] en leur propre invulnérabilité ».

Aujourd’hui, le journal d’opposition affirme détenir les preuves d’une trentaine d’exécution motivée par l’orientation sexuelle, mais aussi pour toute opposition à Ramzan Kadyrov. Si une personne en danger parvient à alerter la ligne d’urgence mises en place par le média et le Russian LGBT Network, son exfiltration est organisée le lendemain. Pourtant, la crainte transcende les frontières, et quitter la Tchétchénie n’est pas synonyme de sécurité.

« Un mec qui quitte la Tchétchénie peut très bien être retrouvé par un compatriote et tué à Moscou », nous apprend encore notre source anonyme, « la communauté tchétchène est très présente en dehors du pays, même en France, à Paris, notamment depuis la diaspora qui a suivi les guerres. Et elle est très soudée. » Problème similaire en centre d’accueil pour réfugiés, ou devant les administrations qui font appel à des traducteurs. « Cela arrive qu’ils refusent de traduire les moments où la personne évoque son homosexualité (…) or c’est essentiel pour comprendre l’histoire de cette personne », s’inquiète le fondateur de l’association allemande Quarteera qui aide les LGBT russophones en Allemagne.

Jean-Marc Ayrault condamne et appelle la Russie à agir

Le ministre des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault a cosigné, avec les chefs de la diplomatie britannique, allemande, néerlandaise et suédoise, une lettre enjoignant le gouvernement russe « à user de son influence sur les autorités régionales (…) pour faire cesser immédiatement toute persécution, apporter assistance aux victimes et déférer les auteurs devant la justice. »

 

Couverture : rues de Grozny – crédit photo @Vladimir Varfolomeev/Flickr

 

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  • sebastienp

    Comment se mobiliser contre cette horreur absolue?

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