france cultureHomélie anti-LGBT sur France Culture : comment en est-on arrivé là ?

Par Romain Burrel le 24/07/2018
France Culture

Ce dimanche 15 juillet 2018,  France Culture diffusait sur son antenne une homélie ultra violente anti-LGBT, anti-mariage pour tous et anti-avortement signée par le très conservateur archevêque d'Avignon, Mgr Jean-Pierre Cattenoz. Une prise de parole qui a déclenché une vive polémique, notamment sur les réseaux sociaux. TÊTU a voulu comprendre comment une telle parole pouvait être délivrée sur une antenne du service public.

Mais que s'est-il passé sur France Culture ? Est-ce une suite de dysfonctionnements due à la période estivale qui a offert à une tribune en direct à un archevêque intégriste ? Est-ce un acte de malveillance de la part d’un collaborateur de la station qui aurait voulu favoriser la propagation d’un discours de haine ? Comment une antenne du service public se retrouve-t-elle en situation de diffuser un prêche homophobe le dimanche matin ?

Retour en arrière. Le 15 juillet dernier, France Culture diffuse, comme chaque semaine, la messe en direct aux alentours de 10h05. Festival d’Avignon oblige, c’est depuis la cathédrale Notre-Dame des Doms à Avignon donc, que la cérémonie est retransmise. Mais lors de son homélie, Mgr Jean-Pierre Cattenoz se lâche, en direct. Le prélat se fend d'un prêche violemment réactionnaire, anti-LGBT, anti-avortement.

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Comparaison avec les nazis

Les LGBT  ? « Des personnes humaines avec toute la richesse de leur féminité et de leur masculinité dans leur chair et jusque dans leur être le plus profond. » Le mariage pour tous ? Il « peut bien exister, ce ne sera jamais qu’une amitié. » L’avortement ? « Au siècle dernier, tout le monde était scandalisé par ce que faisaient les nazis pour entretenir la pureté de la race. Aujourd’hui, nous faisons la même chose, mais avec des gants blancs. »  Au passage, Simone Veil, qui vient à peine de rentrer au Panthéon avec son mari, en prend elle aussi pour son grade.

Les 180 000 auditeurs (en moyenne) de la messe de France Culture découvrent, passifs, la violence des propos d'un responsable catholique ultra-réactionnaire. Et dans les rangs de la cathédrale, plusieurs fidèles, choqués, quittent à la messe.

Très vite, la polémique éclate sur les réseaux sociaux. Une collaboratrice de la station avoue à TÊTU son écœurement : « On est sous le choc. Ce discours est contraire aux valeurs que nous défendons sur la station. L’idée d’être assimilé à cette parole nous rend malade. »

« Je ne connais pas cet homme »

Comment cela a-t-il pu se produire ? Nous avons posé la question à Sandrine Treiner, directrice de France Culture, qui admet avoir découvert l’homélie de Mgr Jean-Pierre Cattenoz après sa diffusion :

« J’ai découvert l’existence de cette homélie de l’archevêque d’Avignon via les tweets. Et même un peu plus tard, puisque je n’écoute pas la messe le dimanche à France Culture. Je ne connais pas cet homme. Depuis, bien sûr, je me suis renseignée sur lui. Mais il est évident que ce n’est pas France Culture qui produit la messe. Ce n’est pas moi qui décide qui va dire l’homélie. D'ailleurs, ça serait un pur scandale si c'était moi. »

Si la Directrice de France Culture condamne les propos qui ont été tenus à l'antenne, elle tient rappeler que :

« En tant que directrice d’une antenne de service public, que je ne m’occupe pas des contenus des émissions cultuelles. C’est un producteur délégué, le frère Rousse-Lacordaire. C’est lui qui chaque dimanche à la responsabilité de la messe. J’ai évidemment pris contact avec lui pour lui faire part de mon sentiment et je lui ai demandé de m’indiquer la démarche à suivre et de faire remonter l’information. J’ai adressé une lettre à la conférence des évêques de France où je prends position par rapport à ce qui a été énoncé sur nos ondes. »

Un producteur au courant

À 56 ans, le frère Jérôme Rousse-Lacordaire est le producteur délégué, en charge de l’émission catholique diffusée sur l'antenne de France Culture, depuis quatre ans. À son actif : 250 messes produites et diffusées de manière paisible ur l’antenne de France Culture. Comment cela a pu déraper cette fois ?

« Nous préparons les messes plusieurs mois à l’avance, explique le frère dominicain. Pour tout vous dire, j’ai déjà mon programme de l’année prochaine. Au départ, c’est le père Bréhier qui devait prononcer cette messe comme ce fut le cas les années précédentes. Mais cette année, une dizaine de jours avant le 15 juillet, il m'a adressé un email en me disant que c’est finalement Monseigneur Cattenoz, l’archevêque d’Avignon, qui allait présider et prêcher. »

Dix jours avant la date de diffusion en direct de la messe, le producteur savait donc que l’archevêque d’Avignon avait décidé de faire main basse sur la messe diffusée en direct sur France Culture. A-t-il cru bon de prévenir les services de la station de ce changement ?

« Non. Sur le moment je n’y ai même pas songé. Parfois des désistements surviennent. De toute façon, hiérarchiquement, c’est sa cathédrale, je n’avais pas de possibilité, surtout avec un délai aussi court, de lui dire 'non'. Et puis il n’en était même pas question. Le mail m’informait en me disant : 'C'est l'archevêque qui présidera la messe'. Point. »

... et n'en a pas informé France Culture

Pourtant les positions réactionnaires de Mgr Jean-Pierre Cattenoz, ont déjà largement défrayé la chronique. Notamment dans la presse locale. Sa réputation dépassant largement les limites de son diocèse. Le producteur de l’émission connaissait-il les positions réactionnaires de l’archevêque d’Avignon ?

« Je savais qu’il avait eu de sérieuses difficultés avec les prêtres de son diocèse. Je savais aussi qu’il avait des positions plutôt conservatrices. Je le savais d’autant mieux qu’une de mes activités repose sur les rapports entre l'Eglise et la franc-maçonnerie, chose qu’il abomine par dessus tout. »

En résumé, l’homme et ses idées étaient connus et sa présence à l’antenne était loin d'être une surprise. Mais, le producteur de l’émission tablait, par naïveté peut-être, sur une prise de parole plus sereine :

« Je n’imaginais pas qu’il prendrait en quelque sorte l’homélie d’une messe pour une tribune pour lancer des anathèmes. Sur le moment, je me suis même dit: 'L'archevêque s’intéresse à notre messe radio et au festival d’Avignon, c’est bien !' »

Archevêque intégriste

Une chose est sûre, l'archevêque intégriste a réussi son coup. En jouant des coudes et en tablant sur la candeur du producteur de l’émission, il a ainsi pu littéralement pirater les ondes de France Culture. D’ailleurs, le frère Rousse-Lacordaire en est persuadé, cet acte était totalement prémédité :

« C’était tout a fait volontaire et conscient de sa part. Son texte était écrit à l'avance puisqu’il m’a dit 'dès cet après-midi, il sera sur le site du diocèse'. En plus, il s’est fait filmer pendant l’homélie, toujours pour le site de son diocèse. C’était préparé. »

Le mal est fait. Mais cette situation peut-elle se reproduire ? Sur France Culture ou même sur l’antenne de France 2, où la messe est également diffusée chaque dimanche ? On peut légitiment craindre que cette situation crée un précédent. Demain, un évêque ou un archevêque recevant l’antenne de France Culture dans un diocèse dont il a la responsabilité pourra se dire que le direct de la station est à portée de main. Et que s’il veut s’en saisir pour faire passer des messages réactionnaires, il pourrait le faire. Puisqu'aucun garde fou n'existe.

Un traitement différent pour les autres religions

La diffusion de la messe en direct n'est-elle pas un vestige archaïque ? Surtout quand on sait que les autres religions, juive, musulmane ou protestante font, elles, l'objet d'émissions, de débats, et non de prêche diffusés à l'antenne :

« Il a été décidé il y a longtemps que France Culture accueillerait les émission religieuses, précise la directrice de France Culture. C'était une déclinaison de la loi de 1905 qui prévoit que l’Etat codifie la présence des religions dans l’espace public. Mais c’est bien dans les cahiers des charge de Radio France. Mais il y a des cultes qui, sur notre antenne, produisent des émissions qui ressemblent à France Culture. Des émissions d’échange et de débat. Quand nous avons été amené à renouveler les producteurs de l’émission juive ou de l’émission musulmane, nous avons choisi des gens dont on savait que, par leur formation, ils allaient produire des émission culturelles sur leur culte. »

Et la directrice de rappeler :

« Toutes les discussions concernant un éventuel changement sur la présence de la religion catholique sur notre antenne passent par Radio France et par l’instance de régulation entre les cultes qui est le bureau des cultes du ministère de l’Intérieur. »

Sandrine Treiner a bien écrit à la conférence des évêques pour leur demander un rendez-vous. Elle souhaite « réitérer les principes de bases qui doivent régir ce que nous diffusons sur notre antenne pour faire en sorte que ce genre de situation ne se reproduise pas. »Mais les chances que l'ensemble des responsables de l'église catholique dédise l'un des leurs sont extrêmement faibles. Pour ne pas dire nulles :

« Je pense que c’est l’occasion de discuter de manière un peu plus large de ce qui est fait sur l’antenne de France Culture. J’attends une proposition de rendez-vous auquel il conviendra que j’aille avec un représentant de Radio France, résume M. Treiner. »

En résumé, les mains de la directrice des programmes sont liées. La convention qui encadre cette diffusion liant Radio France, le bureau des cultes du ministère de l'Intérieur et la conférence des évêques de France, ne sera remise en cause que si toutes les parties s’accordent sur une évolution. On peut toujours rêver. 

crédit photo: Sandrine Treiner / France Culture