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Frédéric Baumann, le "paysan alsacien" qui a participé aux premiers Gay Games en 1982

Paris accueille, du 4 au 12 août 2018, la dixième édition des Gay Games, les « jeux olympiques de la différence ». Un événement sportif, culturel et festif, qui prône la diversité, et ce tous les quatre ans. Près de 10 000 sportifs de 91 nations différentes sont attendus dans les stades. TÊTU a rencontré Frédéric Baumann, le seul athlète français a avoir participé à la première édition, il y a 36 ans. À travers son parcours hors du commun, c'est aussi l'histoire des Gay Games qui se révèle.

Alors que la capitale s'enfonce dans le calme du mois d’août, l’agitation et l’excitation se font sentir à la cité de la Mode, à l'approche du lancement de la 10e édition des Gays Games. Mardi 31 juillet, athlètes et bénévoles sont venus récupérer leurs accréditations. Parmi eux, Frédéric Baumann. Les épaules aussi larges que son sourire, les chaussures de sport vissées aux pieds, il vient de récupérer sa tenue de sportif. « J’ai dû la faire changer deux fois, pour avoir le tee-shirt en XXL et le pantalon en L, il faut le faire ! », s’exclame-t-il avec un accent alsacien. Une tenue XXL pour cet athlète hors normes, le seul français à avoir participé à la première édition des Gay Games, en 1982, à San Francisco. 

Un « paysan alsacien » porte-drapeau

En évoquant sa vie de sportif, c’est l’histoire des Gay Games qui se dessine. C’est en lisant l'ancêtre de TÊTUGai Pied, « vers 1979 », que cet ouvrier viticole en Alsace a appris l’existence des jeux. Trois ans d’économies plus tard, ce jeune homme de 25 ans, « avide de grands voyages », s’est retrouvé propulsé dans un stade de San Fransisco, à défiler, lors de la cérémonie d’ouverture, le drapeau bleu-blanc-rouge à la main. Il était alors le seul membre de l’équipe de France. Un moment « gravé à jamais » dans sa mémoire.

« Un paysan alsacien qui représente la France dans un stade rempli... C’était pour moi un moment fantastique et très émouvant », lance-t-il à TÊTU rempli d’émotion, avant d’ajouter : « Tina Turner a chanté, et ça tu ne peux que t’en rappeler ! »

Frédéric Baumann est à droite, le drapeau français dans la main. (Crédit photo : Frédéric Baumann)

Originaire de Riquewihr, « le plus beau village d'Alsace », cet enfant, débordant d'énergie, est attiré par la gymnastique. Mais son père, lui, rêve de le voir jouer au football. Il s'inscrira finalement dans le club d'athlétisme de son village à l'âge de 8 ans. Celui qui arrivait toujours à la quatrième place dans les compétitions alsaciennes décrochera, lors des Gay Games, l’or au 100 mètres et au lancer de poids, l’argent au lancer de javelot et de disque. « En tant que compétiteur, mon but c’était de montrer qu’il n’y a pas que les Américains qui gagnent, et j’ai réussi, non ? », confie-t-il dans un rire.

17 médailles au compteur

Les médailles dans la valise et les étoiles dans les yeux, Frédéric rentre en France, avec une seule envie : y retourner. « Je me trouvais assez seul en Alsace, mais je me disais que c’était impossible que je sois le seul intéressé par ça en France. »

En janvier 1983, il quitte le grand-est pour rejoindre la capitale, « à moto, avec un sac ». Puis il est très vite embauché par la compagnie aérienne Lufthansa, en tant que responsable d'aéroport. Racontée dans les colonnes de Gai Pied, l’histoire de cet athlète ouvertement homosexuel donne envie à d’autres de tenter leur chance pour la deuxième édition. C’est ainsi qu’il a lancé le Comité gay Paris Île-de-France (CGPIF), qui deviendra plus tard la Fédération sportive gaie et lesbienne (FSGL).

« On a rassemblé 25 athlètes français pour partir à San Fransisco, en 1986. Avec du recul, je me dis que j’ai été le précurseur. »

L’histoire est lancée. Cleveland, Vancouver, Amsterdam, Cologne… Sur les 10 éditions que comptent les Gay Games, cet amateur de sprint aura participé six fois en tant qu’athlète et une fois en tant que bénévole. Au total, il aura remporté 17 médailles, dont quatre en or et huit en argent, toutes rangées dans un de ses « multiples cartons, à la cave ». « Je n’ai pas besoin de les mettre en vitrine, c’est la satisfaction personnelle qui importe », tranche-t-il.

Frédéric Baumann lors du lancer de disque en 1986, à San Fransisco. (Crédit Photo : Frédéric Baumann)

Fouler le sable des boulodromes 

Bénévole à Cologne en 2010, il n’avait pas participé en tant qu’athlète depuis 2002, à Sydney. « La faute au boulot et à la fatigue », précise ce chef d'escale. Mais cette année est « un peu particulière », puisqu’il est membre du comité de direction, responsable de la sécurité des Gay Games, avec, évidemment, « un emploi du temps surchargé ».

Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas la gomme des terrains d’athlétisme que foulera cette fois cet habitant du 20e arrondissement de la capitale, mais le sable des boulodromes : « Je joue de temps en temps avec un club de ‘papis’ aux Buttes Chaumont, à Paris, alors j’ai décidé de m’inscrire. C’est récréatif, mais je voulais quand même faire du sport aux Gay Games pour la septième fois ». Là encore, Frédéric joue pour gagner, « surtout en solo, car en équipe de trois il faut toujours composer avec les autres », lâche-t-il, les yeux pleins de malice.

Une expérience inclusive et bienveillante

À 61 ans, cet Alsacien marié depuis cinq ans à son compagnon, le concède : les Gay Games occupent une place très importante dans sa vie, et il en tire une double satisfaction :

« Je peux me frotter à d’autres athlètes de haut niveau et participer à plusieurs sports. Mais surtout, le fait de pouvoir échanger avec d'autres personnes LGBT+ dans une ambiance inclusive et bienveillante, c’est extrêmement stimulant. »

Forcément, les anecdotes sont légion. Comme cette fois, en 1998 à Amsterdam, où Frédéric marche dans le village olympique quand trois nageurs américains lui sautent dessus : « Ils me parlaient de San Francisco en 1982 et s’exclamaient en riant : ‘On t’avait donné nos maillots de bain, parce que tu les trouvais trop beaux !’ Et je les ai reconnus ». S’en sont suivies accolades et franches rigolades. « C’est exactement ça, l’esprit des Gay Games, c’est beau et bon enfant », clame ce passionné.

Au-delà de la performance, ces jeux sont selon lui une belle façon de lutter contre l’homophobie dans le sport, encore trop présente dans nos sociétés, même si lui affirme n'en jamais avoir été victime.

« Ici, ce n’est pas comme dans le football par exemple. Tu es reconnu pour ce que tu es, tu as toujours le droit de concourir, peu importe ton orientation sexuelle ou ton âge. Il ne s'agit pas d'enchaîner les victoires, mais plutôt d'œuvrer en faveur d'une plus grande justice sociale. »

Frédéric Baumann, sur le toit de la cité de la mode à Paris. (Crédit Photo : Marion Chatelin)

Baumann avec un B comme « battant »

Finalement, le mot qui définit le mieux ce sportif tout terrain vient du président des Gay Games, Manuel Picaud, rencontré par hasard dans le hall des accréditations :

« Frédéric ? D’abord, c’est un survivant, car il en fallait du courage pour venir tout seul en Californie, à la conquête des premiers jeux ! Pour moi, c’est incontestablement un battant. »

Les jeux de Paris commencent à peine que Frédéric à déjà les yeux rivés sur Hong-Kong, en 2022. Son objectif ? « Rapporter au moins une médaille, en or de préférence ». Il reprendra l'entraînement au printemps prochain, en même temps que débutera sa retraite, « bien méritée », et placée sous le signe du sport, forcément. 

 
 

Frédéric Baumann, à gauche et Manuel Picaud, à droite. Crédit Photo : Marion Chatelin. 

 
Crédits photos : Frédéric Baumann, Marion Chatelin. 


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