Gay Games J-14:
Société

Gay Games J-14: "Le football est le bastion de l’homophobie le plus emblématique à faire tomber"


Manuel Picaud est le coprésident de Paris 2018, la 10e édition des « Gay Games », qui se tiendra à Paris du 4 au 12 août 2018. A deux semaines de la cérémonie d’ouverture, TÊTU a voulu faire le point avec lui sur le déroulement de ce grand événement sportif. L’occasion de revenir sur le difficile combat contre l’homophobie dans le sport, de répondre aux polémiques autour du mot d’ordre de la dernière Marche des fiertés et de lancer un appel aux bénévoles !

Combien de nations différentes seront présentes lors des Gay Games ?

Manuel Picaud : 91 nations seront représentées. C’est le record du nombre de pays participants aux Gay Games ! Pour parvenir à en réunir autant, on a fait un travail d’« outreach », c’est-à-dire que nous sommes allés rechercher des participants dans des pays qui ne présentaient pas de candidats. On a également financé 130 bourses internationales pour des athlètes qui ne pouvaient pas se payer le déplacement à Paris ou la participation aux Gay Games. Parmi eux, beaucoup de pays africains qui n’avaient jamais participé à la compétition comme l’Egypte, le Ghana, le Cameroun ou les Emirats Arabes Unis.

Des pays où l’homosexualité est parfois illégale ou très mal perçue. C’est simple de les faire venir en France ? Les autorités françaises ne s’opposent pas à la délivrance de visa ? 

C’est l’un des points les plus délicats. L’état français a toujours la crainte que des personnes venant participer à un événement sportif LGBT, en provenance de pays où l’homosexualité est criminalisée, en profitent pour migrer illégalement dans notre pays. Mais il faut que l’état accepte de recevoir ces personnes !

Bien sûr, certains de ces participants ne souhaitent pas être particulièrement exposés lors des Gay Games, de peur d’être reconnus par des personnes homophobes dans leur pays. Mais le risque est assez faible. En revanche, l’expérience qu’ils vont retirer de ces jeux est très précieuse. L’ensemble des contacts qu’ils se feront, les conseils qu’ils obtiendront pour construire un mouvement sportif friendly dans leur pays, notamment lors des sessions d’accueil que nous réalisons pour accompagner ces ressortissants, sont autant d’armes qu’ils auront en rentrant chez eux.

Combien de disciplines différentes seront présentes lors des Gay Games ?

Il y a 36 sports différents, ce qui représente près de 500 compétitions. Là encore, c’est un record ! On a choisi le maximum de sports possibles. On a augmenté leur nombre en fonction des partenariats avec les fédérations de sport nationales, par exemple, avec la fédération d’escrime. Et la pétanque fera sont arrivée aux Gay Games ! Ça nous permettra de toucher tous les publics.

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Manuel Picaud, à droite, coprésident de Paris 2018 et Lilian Thuram, ambassadeur des Gay Games.

Toutes les fédérations sportives jouent le jeu ? De la natation au patinage ?

Ce sont deux exemples très différents. Notre compétition de natation par exemple est homologuée par la Fédération Française de Natation (FFN). On suit les règles mais nous sommes parvenus à ce que les épreuves de natation synchronisée soient ouvertes aux couples d’hommes et pas seulement aux couples homme/femme, comme c’est prévu actuellement par le règlement.

Quant au patinage artistique, jusqu’en 2018, les patineurs de couples de même sexe étaient bannis à vie de la fédération sportive de patinage artistique. Ce n’était pas un événement homologué par leur fédération qui estimait qu’il s’agissait d’une atteinte au règlement. Pour cette édition 2018, nous avons pu obtenir une dérogation. On a travaillé pendant quatre ans pour l’obtenir.

Il y a donc des sports plus ou moins inclusifs…

Le règlement sportif est par nature extrêmement conservateur et ne permet pas l’inclusion. Sélectionner, cela veut dire exclure. Rechercher la performance, ça veut dire écarter les sportifs et sportives qui par exemple, sont des personnes trans’, et qui soi-disant auraient un avantage concurrentiel par rapport à leur catégorie. J’ajoute que le règlement sportif est essentiellement genré : homme ou femme. Comment fait-on lorsqu’on ne se reconnait ni dans un genre, ni dans l’autre ? Ce sont tous ces règlements que l’on vient challenger avec les Gay Games car nous voulons créer un évènement totalement ouvert ! 

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Est-ce l’occasion d’entamer un dialogue avec les grandes fédérations sportives pour qu’elles deviennent plus inclusives ?

Bien sûr ! Il y a deux ans, nous avons fait une présentation des Gay Games devant le Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF) et l’ensemble des présidents de fédérations sportives. Parler des questions LGBT+ au sein de cette institution, c’est déjà un progrès ! À la fin de nos échanges, nous avons évoqué la questions trans’. Devant nous, nous avions des yeux grands écarquillés de cadres dirigeants qui ne connaissent absolument rien à ces sujets ! Ce n’est pas nécessairement de la phobie mais de l’ignorance. Il faut tout leur expliquer de A à Z. Nous signons avec ces fédérations des partenariats où l’on se propose de les aider en interne sur la sensibilisation et leur programme de formation. Les fédérations sportives nous aident. Elles nous fournissent des aides logistiques et humaines, des arbitres, des balles de tennis ou de football. Un ballon de foot, par exemple, ça coûte au bas mot 80 euros ! La fédération française de triathlon par exemple analyse et corrige notre projet. C’est un vrai partenariat. De notre coté, on essaie de leur apporter notre regard militant sur leur formation et leur positionnement.

C’est également possible avec à la Fédération Française de Football ?

Le Football est sûrement le bastion de l’homophobie le plus emblématique à faire tomber. Je ne dis pas que que la FFF est homophobe. Mais c’est dans ce sport qu’il y a le plus de comportements homophobes chez les supporters, les joueurs et les dirigeants. Avec cette crainte totalement infondée qu’un homosexuel serait un joueur moins bon que les autres. Qu’il serait fragile. Qu’il pourrait déstabiliser un groupe. Un sportif gay, soit il se planque et consacre une partie de son énergie à cacher son orientation sexuelle. Soit il va se dire : « Le football n’est pas mon sport. Je ne vais pas y être à l’aise. Donc, il n’y va même pas. » Statistiquement, c’est impossible qu’il n’y ait pas d’homosexuel dans le football professionnel. Et s’il n’y en a pas, c’est encore plus grave !

J’ajoute que lorsque Didier Deschamps dit, en parlant d’une autre équipe en compétition lors de la coupe du monde, « On les a niqués ! », le message est désastreux. C’est pourquoi nous ouvrons avec la FFF un dialogue. Nous lui disons : « Regardons vos formations. Voyons ce qu’on peut faire ensemble. » 

Que répondez-vous à ceux qui perçoivent les clubs sport LGBT+ comme un signe de repli communautaire ?

Les sports LGBT sont des cadres bienveillants où tout le monde est le bienvenu et peut être tel qu’il est sans subir de jugements, sans avoir à se surveiller. C’est ce qu’il y a d’insidieux avec l’homophobie, c’est qu’elle est tellement présente dans le sport qu’elle est souvent internalisée par les personnes homosexuelles. Elles n’osent pas s’inscrire dans les clubs sportifs parce qu’elles ont peur que ça se passe mal. Les clubs friendly ont donc leur utilisé. Reste qu’ils sont encore trop peu nombreux en France mis à part à Paris ou quelques grandes villes. Dans la ruralité, il y en a pratiquement pas.

Pour vraiment réussir, il faut qu’on arrive à transformer les clubs privés comme ceux des fédés sportives afin qu’ils adoptent une vraie charte LGBT friendly. Avec, entre autres, une personne référante en cas de problèmes et des sanctions systématiques si un dirgeant refuse de sélectionner un joueur ou une joueuse parce qu’il ou elle serait gay, lesbienne ou transgenre.

Il faut également que l’ensemble des fédérations sportives permettent l’éclosion de coming out. Car nous avons besoin de visibilité, de rôles modèles. Il faut qu’un jeune vivant à la campagne ou en banlieue puisse se dire : « Tiens, moi je me sens homo, mais c’est super. Il y a d’autres personnes qui le sont. D’ailleurs ce joueur de football l’est, et il vient de gagner la coupe du monde » Ça, ça serait formidable !

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Certains vous ont accusé d’avoir soufflé à l’inter-LGBT le mot d’ordre de la marche des fiertés parisienne : « Les discriminations au tapis, dans le sport comme dans nos vies ! ». Un mot slogan jugé trop tiède par rapport aux enjeux politiques actuels. Que leur répondez-vous ?

On nous prête des pouvoirs que nous n’avons pas ! Nous n’avons qu’une seule voix parmi les très nombreuses voix au sein de l’inter-LGBT. Et nous ne sommes pas à l’initiative du mot d’ordre. C’est essentiellement la Fédération Sportive Gaie et Lesbienne (FSGL) qui a porté ce message. Mais nous ne le renions absolument pas, au contraire ! Il nous semble totalement légitime. C’est un avantage énorme d’avoir les Gay Games cette année à Paris. C’est le plus grand événement LGBT organisé au monde ! L’occasion de mettre en exergue, que dans le sport, une activité que tout le monde pratique ou devrait pratiquer, les discriminations restent importantes. Si on parvient à faire tomber ces discriminations, on fera aussi tomber tous les préjugés que l’on peut rencontrer dans tous les autres secteurs de la vie !

C’est un peu facile de critiquer l’inter-LGBT. Ce slogan parlait du sport, certes. Mais il évoquait également de tas d’autres sujets ! Et l’affiche couvrait encore plus de thématiques. Rien n’a été oublié ! Chaque année, le mot d’ordre ne convient pas à une partie des militants LGBT. C’est normal. C’est très difficile d’être consensuel surtout sur une marche qui se veut revendicative, ce qui est une particularité de la marche française, par rapport à la plupart des autres prides dans le monde. En 40 ans, on n’avait jamais fait de mot d’ordre sur le thème du sport. C’était, je crois, une occasion à ne pas manquer. Je pense que l’inter-LGBT a eu raison.

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Les Gay Games atteindront-ils l’équilibre financier ? 

Notre objectif était de lever 4,4, millions d’euros. Nous en avons levé 1,4 millions de subvention publiques, 1 millions auprès de partenaires privés et nous visons 2 millions d’euros de recettes et de participations de la part des spectateurs. Notre but n’est pas de faire du profit mais bien d’équilibrer les comptes. Il est important pour un événement mondiale comme celui-ci, et qui a déjà eu des difficultés dans le passé, d’être prudent. Je suis un ancien banquier. Cette facette de ma personnalité me rend très attentif à la gestion budgétaire. Toute l’équipe s’est mobilisée pour délivrer des jeux de qualité en économisant par tous les moyens. Nous sommes confiants sur notre capacité à équilibrer les comptes mais cela dépendra aussi du nombre de billets que nous vendront pour l’ensemble des galas, des soirées et de la cérémonie d’ouverture. On compte sur l’ensemble de la communauté LGBT+ et tous ses amis pour venir assister aux jeux !

Enfin, avez-vous réussi à fédérer assez de bénévoles pour que l’événement se déroule dans de bonnes conditions ?

Nous sommes soutenus par de très nombreuses associations mais nous devons mobiliser plus de 3000 bénévoles ! Nous avons 10 000 missions de bénévolat à remplir sur 10 jours des Gay Games. C’est énorme ! Aujourd’hui, nous avons recruté 2300 bénévoles. Il nous reste jusqu’au 23 juillet pour mobiliser 700 personnes. Elles peuvent s’inscrire sur paris2018.com/frElles pourront choisir leur activité, le temps qu’elles veulent nous offrir et leur localisation. Il n’y a pas de sélection ! Tout le monde peut participer ! En plus, ils et elles participeront gratuitement à la cérémonie de clôture !

Les Gay Games se dérouleront à Paris du 4 au 12 août 2018

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