« Je n’ai pas l’habitude de parler de ma sexualité » : le parcours du combattant des demandeurs d’asile LGBT+

Stéréotypes persistants, difficultés à raconter son histoire, problèmes d'accès au logement... : les migrants LGBT+ rencontrent deux fois plus de difficultés dans leur demande d'asile en France. Et la nouvelle loi immigration ne risque pas d'arranger les choses. Enquête.

Paris, 14 heures. La chaleur est étouffante dans cet appartement du XVIIIe arrondissement. Au bout du couloir, dans une petite salle à la peinture encore fraîche, une poignée de personnes patiente la tête dans les dossiers. Elles sont ivoiriennes, camerounaises, nigérianes, congolaises, bangladaises… Et si elles viennent toutes de pays différents, elles ont au moins deux points communs : elles sont LGBT et demandent l’asile en France.

« Vous êtes là parce que vous êtes gay, lesbienne, bi ou trans et que vous avez été ou que vous pourriez être victime de violences et/ou de discriminations dans votre pays d’origine », lance en préambule Thierry Moulin, co-président de l'Ardhis, une association qui conseille et oriente les migrants LGBT+. Et ils sont de plus en plus nombreux.

Le nombre de nouveaux demandeurs d'asile LGBT+ pris en charge par l'Ardhis a quasi-triplé en trois ans, passant de 289 en 2015 à près de 800 en 2017. Des demandeurs d'asile en grande majorité originaires d'Afrique sub-saharienne (73%), d'Asie (9%) tandis qu'une toute petite minorité (1%) vient du Moyen-Orient et d'Arabie.

L'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), l'organisme chargé d'examiner les demandes d'asile, se refuse de son côté à communiquer à ce sujet, assurant que recueillir de telles données serait « discriminatoire ». « L’Ofpra ne fait pas de fiches où serait indiquée l’orientation sexuelle des gens, explique à TÊTU son directeur général Pascal Brice. Ce que nous pouvons vous dire, c’est que ce motif de protection existe en droit, que nous y sommes très attentifs et qu’il est de plus en plus invoqué. »

Partir pour « sauver sa vie »

Parmi les demandeurs d'asile autour de la table, il n'y a qu'une seule femme, Abibatz, 33 ans. Vêtue d'un jean et d'un t-shirt noir, elle note consciencieusement tous les conseils de Thierry sur un petit carnet bleu. « On n'a aucune idée de ce qui va se passer ensuite, alors je préfère tout écrire », sourit la jeune nigériane qui confie avoir quitté son pays en août 2016 avec ses deux enfants pour « sauver sa vie » et « être libre ».

En 2012, alors qu'elle vit une histoire d’amour avec Linda*, Abibatz est mariée de force à un homme. Quatre ans plus tard, son mari découvre qu'elle entretient toujours une relation avec cette femme et « se met très en colère ». Abibatz raconte qu'elle et son amie sont alors violées et battues par les habitants du village, jusqu'à la mort de Linda. Arrêtée par la police, Abibatz quitte le Nigéria quelques jours plus tard pour la France.

Un récit insoutenable qu'il a pourtant fallu qu'elle consigne sur papier. Car pour demander l'asile, les migrants doivent passer par plusieurs étapes : un premier rendez-vous à la Plate-forme d'accueil pour demandeurs d'asile (PADA), suivi de deux convocations au Guichet unique des demandeurs d'asile de la préfecture (GUDA), mais surtout un entretien avec l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), auquel on accède après avoir rempli un dossier.

Il faut y décliner son identité, expliquer par quels moyens on est arrivé en France et, surtout, donner les raisons pour lesquelles on a quitté son pays. Cette dernière question est probablement la plus délicate à aborder. Il s’agit du fameux « récit de vie ». C’est là que les demandeurs d’asile LGBT+ vont devoir raconter, le plus précisément possible, leur histoire. Pour certains, c’est la première fois qu’ils parlent de leur sexualité.

Des difficultés multiples

Dire son orientation sexuelle peut en conséquence s'avérer très compliqué. « On est là pour permettre de libérer la parole du demandeur d'asile pour qu'il puisse s'exprimer le plus facilement sur sa vie intime », assure Thierry Moulin à l'issue de la réunion. Un « récit de vie » que certains élaborent à l'aide d'associations, et qu'ils devront d'ailleurs raconter de nouveau lors de leur entretien, d'une durée moyenne de 1h30, à l'Ofpra.

Un passage déterminant que redoute Ibrahim. Installé au fond de la salle, ce Guinéen de 20 ans est venu à la réunion de l'Ardhis pour tenter de se rassurer. Tout en se rongeant le bout des ongles, le jeune homme admet être très stressé à l'idée de raconter sa vie intime à un parfait inconnu. « Je n'ai pas l'habitude de parler de moi et encore moins de ma sexualité, nous glisse-t-il d'une voix douce. Je ne sais pas si je vais y arriver ». 

« L'Ofpra pour moi, c'est une autre prison »

Patrick connaît bien ce sentiment. Ce jeune ivoirien de 27 ans, arrivé en France le 15 septembre dernier après avoir fui son pays, a vécu son entretien comme un « calvaire » :

« L'Ofpra pour moi, c'est une autre prison, raconte-t-il à TÊTU. On ne peut pas demander à quelqu'un de raconter son histoire en moins de deux heures. Parler de quand tu as découvert ta sexualité, comment tu te sens en tant que gay parmi tes amis, comment tu as vécu ta vie sexuelle, tout ça avec quelqu'un que tu ne connais pas, c'est difficile. Ce sont des questions que j'ai trouvé homophobes en tout cas. On ne demande pas à un hétéro comment il est devenu hétéro. »

Et Thierry Moulin d'abonder : « J'aurais moi aussi des difficultés si je devais demander l'asile aujourd'hui. Lors de ces entretiens, on entend très souvent des questions du type : 'Quand est-ce que vous avez découvert votre homosexualité ?' ».

Et si pour quelqu'un originaire de France, cette demande peut paraître banale, elle l'est beaucoup moins pour une personne étrangère. Les demandeurs d'asile LGBT venant de pays où leurs droits sont réprimés n'ont, pour la plupart, jamais eu l'occasion d'affirmer leur orientation sexuelle. Or, la première question qu'on leur pose à l'Ofpra porte presque toujours sur la découverte de leur homosexualité.

Prouver ou convaincre ?

« C’est une question qui ne doit plus être posée », lance d'emblée à TÊTU le directeur général de l'Ofpra Pascal Brice, qui ajoute que le sujet a été abordé il y a quelques mois à l'Ofpra.

Autre inquiétude des demandeurs d'asile : devoir prouver, ou du moins convaincre, de son orientation sexuelle. « Il n'est pas question de 'prouver' son homosexualité, rétorque le directeur général de l'Ofpra Pascal Brice à TÊTU, mais 'd’établir la crédibilité de l’orientation sexuelle de quelqu’un' ». A la fin de l'entretien, l'officier doit être convaincu que si le demandeur retourne dans son pays, il sera ou pourra être persécuté en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre, réelle ou pas. 

Et pour « établir la crédibilité de l'orientation sexuelle de quelqu'un », l'officier de protection se base sur plusieurs éléments : la « sincérité » et la « spontanéité » du demandeur dans son récit de vie et la situation des personnes LGBT dans son pays d'origine. « Ce qui veut dire, clairement, qu’il ne suffit pas se dire LGBT pour être protégé », abonde Pascal Brice.

Crédit photo : AFP / Christophe ARCHAMBAULT.

Si les migrants sont nombreux à évoquer des entretiens difficiles, il faut reconnaitre que la situation s'est améliorée ces dernières années. Un groupe composé d'une vingtaine de référents a été créé en 2014 pour travailler sur les questions particulières de la demande d'asile pour les personnes LGBT et des formations obligatoires ont été mises en place.

« Chaque officier de protection participe régulièrement à des ateliers animés par les référents ou à des sessions de formations », déclare Pascal Brice.

Sont également mis à leur disposition « les lignes directrices pour l'instruction des demandes d'asile fondées sur l'orientation sexuelle ou l'identité de genre ». Un document de 40 pages, que TÊTU a pu consulter en exclusivité, qui donne aux officiers de protection « un cadre ». S'il n'existe pas à proprement parler une liste de questions à poser absolument, on y retrouve, entre autres, les définitions des termes homosexualité, bisexualité ou transidentité, les « questions à éviter » lors des entretiens, ou encore « les bonnes pratiques ».

Dans le document se trouve aussi tout un passage sur la transidentité, expliquant notamment la différence entre une personne transsexuelle et transgenre. Il est également précisé de faire attention à bien demander au demandeur d'asile par quel genre il souhaite être identifié avant le début de l'entretien.

La CNDA, lieu de la dernière chance

Mais si les officiers de l'Ofpra bénéficient d'une sensibilisation particulière sur ces questions, ce n'est pas toujours le cas des juges de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). C'est pourtant le lieu de la dernière chance pour les déboutés, qui peuvent faire appel de la décision de l'Ofpra auprès de cette juridiction.

« Si le manque de connaissance des officiers de l'Ofpra est rare, le personnel ou les juges de la CNDA n'ont pas nécessairement de formation particulière sur ces sujets », estime Thierry Moulin.

Au début du mois de septembre, nous avons pu assister au procès d'un jeune sénégalais de 23 ans. L'audience débute par l'intervention du rapporteur, chargé d'analyser objectivement le dossier sur le plan juridique et géopolitique. Viennent ensuite les questions du juge, plutôt bienveillantes : « Comment vivez-vous votre homosexualité en France » ; « Avez-vous fait des rencontres ici ? » ; « Comment ont réagi vos parents lorsqu'ils ont appris votre homosexualité ? »... etc.

Ce dernier interroge ensuite le demandeur sur sa rencontre avec son compagnon sénégalais, sa personnalité, s'il est jaloux... Des questions certes intimes, mais auxquelles répond aisément le jeune homme. Mais si l'audience s'est bien déroulée aujourd'hui, ce n'est pas toujours le cas.

« Monsieur, vous faites l'homme ou la femme ? »

Selon Elodie Journeau, avocate quasi à temps plein à l'aide juridictionnelle de la CNDA, les juges sont loin d'être tous aussi bienveillants. « Il y a trois ou quatre ans, on avait eu un problème avec un président qui passait son temps à dire : 'Monsieur, vous faites l’homme ou vous faites la femme ?' », lâche-t-elle.

« Aujourd'hui, un juge va pouvoir te poser très innocemment des questions comme : 'A quel moment avez-vous eu vos premiers émois ?', 'Quand vous êtes-vous rendu compte que vous étiez différent des copains ?', énumère la jeune avocate. De la part d’un juge, en fonction de la manière dont il va poser la question, ça peut être extrêmement agressif. »

Et Thierry Moulin de s'agacer : « Tant au niveau de l'Ofpra que de la CNDA, encore beaucoup de personnes aujourd'hui posent la question : 'Est-ce que vous connaissez Le Marais, tel café ou telle discothèque ?' Mais quand on est demandeur d'asile, que l'on n'a pas d'argent et qu'on continue à vivre caché en France, on n'a pas vraiment l'occasion de visiter tous les lieux de fête LGBT parisiens. »

L'accès au logement, autre difficulté

Les demandeurs d'asile LGBT font face une autre difficulté majeure : l'accès au logement. « D'abord en tant que personne isolée, lance Thierry Moulin. Et quand elles ont la chance d'en trouver un, elles rencontrent bien souvent des difficultés en tant que personnes LGBT dans les centres, où l'homophobie existe, ou dans leur famille, où elles doivent souvent cacher leur orientation sexuelle. »

Mohammed peut en attester. Le jeune Malien de 18 ans, que l'on a rencontré après la réunion d'information de l'Ardhis, n'a toujours pas de logement, trois mois après son arrivée en France. « C'est presque impossible de trouver un hébergement, nous confie le jeune homme, le visage dissimulé derrière d'imposantes lunettes de vue. Et puis, même si j'en avais un, je ne sais pas si je serais très rassuré. J'aurais peur d'être frappé comme dans mon pays. »

La loi asile et immigration ne va pas arranger les choses

Et les choses ne vont pas aller en s'arrangeant. Toutes ces difficultés risquent en effet de se voir renforcées avec l'application de la loi asile et immigration. Tout d'abord à cause de la réduction des délais : « Quand un demandeur d'asile a un délai de plus en plus court pour rédiger son récit, c'est plus difficile de les accompagner et ça leur met une pression toujours plus importante », estime Thierry Moulin.

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Deuxième point : le délai au-delà duquel une demande d’asile peut basculer en « procédure accélérée » sera ramené de 120 à 90 jours. En clair, si un migrant passe plus de trois mois sur le territoire sans formuler sa demande d'asile, il sera forcément placé en procédure accélérée. Pour Thierry Moulin, être placé « en accéléré » a deux conséquences : « Des entretiens à l'Ofpra plus rapides et superficiels et donc moins de capacité à exprimer clairement sa demande d'asile. Et la disparition des aides sociales si l'on est débouté de l'Ofpra ».

Autant de galères que les demandeurs d'asile croient terminées lorsqu'ils obtiennent le statut de réfugié. A tort. Patrick, un jeune ivoirien de 27 ans arrivé en France en septembre 2017, a obtenu l'asile en avril dernier. Pourtant, rien n'a changé. « Après mon statut, je pensais que ce serait plus facile, nous raconte-t-il. Mais je n'ai toujours pas de logement, pas de travail et je n'arrive pas à m'insérer dans la société. C'est encore un autre calvaire. »

*Son prénom a été modifié.

Crédit photo : Christophe ARCHAMBAULT / AFP.


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