Fanny Herrero, Dix pour cent : « Jusqu’à preuve du contraire, les hétéros ne détiennent pas la vérité sur ce qu’est une parentalité épanouie ! »

Enfin ! La saison 3 de la série « Dix pour cent » reprend ce soir, mercredi 14 novembre sur France 2 ! Sa « showrunneuse », Fanny Herrero, a accepté de répondre aux questions de TÊTU. C’est dans un hôtel du Xe arrondissement que nous l’avons retrouvée pour parler de ces six nouveaux épisodes, de la maternité d’Andréa (jouée par Camille Cottin) et de la représentation des personnages LGBT+ dans la série. La Toulonnaise de 44 ans en a profité pour lancer un bel appel à l’ouverture de la PMA pour toutes les femmes. Interview sans filtre.

Comment vous sentez-vous à la veille de la diffusion de cette saison 3 ?

Excitée et effrayée à la fois (rires). On part quand même avec un certain enthousiasme après avoir reçu le prix de la « Meilleure série » au festival de la fiction TV à La Rochelle et organisé une belle projection au Grand Rex. C’était une énorme récompense d’entendre 2000 personnes rire en même temps pendant la diffusion du premier épisode. C’est aussi pour ça qu’on fait ce métier !

Comment procédez-vous pour l’écriture ?

Je commence toujours par faire un travail d’enquête en rencontrant des comédiens, des agents… Ça me permet d’élargir les histoires et d’avoir plus d’idées. On se réunit ensuite avec deux « auteur.e.s piliers » pour imaginer ce qui va arriver à nos personnages récurrents. L’avantage sur Dix pour cent, c’est que, comme moi et mes auteur.e.s sommes dans le milieu depuis longtemps, nous avons déjà plein d’histoires à raconter. Il s’est même passé des choses en coulisses pendant le tournage des saisons 1 et 2 qui nous ont inspirés. Dix pour cent nourrit Dix pour cent, en fait (rires).

Ce premier travail, où l’on prépare les « arches », dure deux ou trois mois. Je réalise à partir de ça un document de référence d’une trentaine de pages qui servira de base. C’est là que je fais entrer les quatre autres auteur.e.s et que je leur attribue à chacun un épisode qu’ils co-écrivent avec moi. En tout, l’écriture d’une saison prend environ un an. C’est long, mais il nous faut aussi entre trois et quatre mois supplémentaires juste pour juste gérer nos « guests » (invités stars, NDLR).

Vous écrivez les épisodes en fonction des acteurs stars qui joueront dedans ?

Non, les « guests » arrivent toujours après. On essaye d’abord d’écrire une histoire et on se demande ensuite qui serait la meilleure personne pour l’incarner. Une fois qu’elle a été choisie, il s’agit de raffiner et de créer une partition qui paraîtra sur-mesure. Sauf pour Isabelle Huppert (présente dans la saison 3). A la base, elle aurait dû apparaître dans la saison 2. Mais en regardant son emploi du temps, on s’est rendu compte qu’elle n’avait pas un jour de repos. Son instinct, c’est tout de suite de dire oui quand quelque chose lui plaît et de s’arranger après avec son emploi du temps, mais cette femme ne s’arrête jamais ! Elle a un planning de fou (rires) ! Ça m’a inspirée et on s’est dit que ce serait drôle de faire un épisode où elle a tellement de choses à faire que ça ne rentre plus.

Quelle est la part de réalité entre les stars dans la série et les stars dans leur vraie vie ?

Ça dépend. Les acteurs viennent jouer leur propre rôle, mais ne sont pas eux-mêmes non plus. Plutôt des avatars d’eux-mêmes. On s’inspire de certains traits de leur personnalité, comme pour Isabelle Huppert, ou de choses qui leur sont réellement arrivées. Béatrice Dalle, par exemple, nous a raconté énormément de souvenirs de tournage, parfois difficiles. Un jour, un réalisateur avait demandé à un figurant, lors d’une scène de foule, d’arracher sa tunique pour que l’on voit sa poitrine, alors qu’elle ne le souhaitait pas. Elle s’est retrouvée dépoitraillée devant tout le monde. Ce sont aussi ces histoires qui nourrissent l’écriture.

Dans cette nouvelle saison, on suit la maternité d’Andréa et son parcours de parentalité avec Colette. Était-ce important pour vous de raconter cette histoire ?

Très important ! C’était en germe depuis la saison précédente et c’est un sujet qui me tient vraiment à coeur. Lorsqu’un couple de lesbiennes a recours à une PMA à l’étranger, l’une des deux mères se retrouve aujourd’hui parent adoptant de l’enfant, alors même qu’elle a été présente pendant toute la grossesse, qu’elle a dû tenir un journal… etc. Je voulais mettre en relief l’inégalité de traitement sur ce sujet.

Pour un homme, il lui suffit d’aller à la mairie et de signer un papier. Ça se fait en un claquement de doigts. Il n’a pas besoin d’être aimant, il n’a pas besoin d’être présent ou d’être un bon père. Alors que pour un couple de femmes, dont c’est le vrai projet, elles doivent traverser tout un parcours administratif que je trouve indécent.

Dans le cas d’Andréa et Colette, c’est un peu différent. Elles ne partent pas faire une PMA en Belgique ou en Espagne avec un donneur anonyme. Il se trouve qu’il y a un homme dans leur histoire, Hicham, le géniteur, qui incarne la figure paternelle. Mais on l’intègre simplement pour mieux s’en débarrasser ensuite. Celui qui incarne la « virilité classique » finit par être celui qui se dépouille de ses vieilles obsessions, de ses vieux schémas et de ses vieux modèles où il se dit : ‘puisque je suis le géniteur, je suis le père’. Non en fait. Dans cette troisième saison de Dix pour cent, on vient questionner cela. Et dire que ça n’est pas automatique.

« Nous n’avions pas réalisé à quel point Andréa était emblématique pour les lesbiennes. C’est suffisamment rare d’avoir une femme lesbienne dans une fiction pour ne pas y mettre trop d’originalité. »

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Justement, vous avez reçu de nombreuses critiques pour avoir intégré Hicham, un homme donc, dans une romance lesbienne. Que répondez-vous ?

On y a longuement réfléchi pour être honnête. On s’est finalement dit qu’Andréa n’était pas du genre à s’embarquer dans des mois et des mois de procédure avec des allers-retours à l’étranger. Se mettre en couple et se stabiliser c’était déjà beaucoup pour elle, alors commencer à anticiper une PMA… (rires). C’est quelqu’un qui fonctionne par accident. Donc il fallait littéralement lui faire avoir un accident.

Aujourd’hui, je réalise que c’était maladroit. Nous n’avions pas réalisé à quel point Andréa était emblématique pour les lesbiennes. Qu’en voulant être fluides et transgressifs, on allait déranger une communauté qui avait juste besoin que les choses restent déjà à leur place pour commencer. C’est suffisamment rare d’avoir une femme lesbienne dans une fiction pour ne pas y mettre trop d’originalité.

Le problème quand on raconte une histoire avec un personnage issu d’une minorité, c’est qu’il y a toujours une frange un peu radicale et militante qui voit des choses que l’on n’avait pas forcément vu. C’est difficile d’avoir un personnage qui satisfasse absolument tout le monde culturellement, politiquement et qui soit en plus dans la dramaturgie.

Feriez-vous différemment aujourd’hui ?

Peut-être, oui. J’en tiendrais plus compte en tout cas. Et si ça devait arriver, ça arriverait plus tard dans la série, le temps d’installer une forme de routine et des codes entre filles. Il faudrait peut-être que ça arrive différemment aussi : que ce soit mieux préparé, mieux mis en scène. Là, c’est allé trop vite. On a été un peu schématiques sans doute.

C’est aussi un message politique que vous essayez de faire passer ?

Oui, clairement ! A travers l’histoire d’Andréa, Colette et Hicham, il y a l’idée que la PMA pour toutes simplifierait tellement la vie. Lorsque l’on voit dans quelle complexité, parfois kafkaïenne, se retrouvent les couples homos qui essayent d’adopter ou de faire une PMA, ça fait peur. Et bien souvent, la compagne finit par être une espèce de mère au rabais qui doit lutter pendant des années pour obtenir un statut, souvent fragile. Il faut mettre de l’ordre dans tout ça pour vivre les choses sereinement. D’ailleurs, plus les parents seront sereins, plus les enfants le seront aussi.

On voulait aussi faire passer un message humain, un discours d’ouverture sur les autres, de bienveillance et de respect. Jusqu’à preuve du contraire, les hétéros ne détiennent pas la vérité sur ce qu’est une parentalité épanouie. La presse relaie tous les jours des faits divers sur des enfants maltraités par des couples hétérosexuels. Ça suffit ! Quand on a la chance, comme moi, d’être à la tête d’une série populaire sur une chaîne de grande écoute française, de service public, il faut parler de ces choses-là !

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« On voulait aussi faire passer un message humain, un discours d’ouverture sur les autres, de bienveillance et de respect. Jusqu’à preuve du contraire, les hétéros ne détiennent pas la vérité sur ce qu’est une parentalité épanouie. »

Vous avez annoncé votre départ de la série il y a quelques jours. Pourquoi cette décision ?

Ça va faire sept ans que je travaille à plein temps, exclusivement sur Dix pour cent. Sept années dévorantes à un poste d’une intensité rare. À peine une saison terminée, on embrayait déjà sur la suivante. J’ai eu très peu de vacances et ça a joué dans mon équilibre familial. J’avais envie de passer à autre chose.

 « Je ne pars pas parce que je n’aime plus Dix pour cent, je pars parce que je l’aime trop. »

Y’avait-il des tensions sur le plateau ?

Pas du tout. C’est d’ailleurs une décision difficile, car cette équipe, je l’aime d’amour. Mais c’était plus fort que ça. Je me devais de partir faire autre chose pour continuer d’être créative. Je ne pars pas parce que je n’aime plus Dix pour cent, je pars parce que je l’aime trop.

Dernière question, y’aura-t-il une saison 5 ?

Il est possible, voire probable, que la série s’arrête après la saison 4. Le gros risque sur ce genre de format serait de se répéter, de devenir mécanique et de créer du Dix pour cent comme on produirait des yaourts. C’est ce que l’on veut éviter à tout prix. Il faut garder la fraîcheur, l’inventivité et la fantaisie de la série. Il vaut mieux arrêter avant d’être usé et ne pas risquer de faire la saison de trop.

Cette semaine, dans la chronique « NRV et TÊTU » diffusée dans l’émission de Laurent Goumarre, « Le Nouveau Rendez-Vous », sur France Inter, Romain Burrel, directeur de la rédaction de TÊTU, revient sur l’absence flagrante de personnages LGBT+ dans les séries télé. 

Crédit photos : Hervé Lassïnce.

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