Les lesbiennes ont-elles une vie sexuelle plus épanouie que les hétéros ?

Les lesbiennes auraient une vie sexuelle plus épanouie que les hétérosexuelles. C’est en tout cas ce qu’affirment plusieurs études menées récemment. Une idée reprise dans la presse, notamment féminine, qui enchaîne les dossiers faisant l’apologie du sexe lesbien. Entre les « orgasmes en cascades » et les « plaisirs inouïs », le sexe entre femmes fascine tout autant qu’il interroge. Les lesbiennes seraient-elles vraiment de meilleurs coups ? 

« Je veux que ma main droite fasse vibrer ton corps – instrument sans défaut – que tout l’art de l’amour inspiré de Sapho exalte cette chair sensible intime et moite. » Avec le poème Si tu viens, publié au tout début du XXe siècle, la romancière Lucie Delarus-Mardrus décrivait avec émotion – et passion – le sexe entre femmes. Une véritable ode écrite par cette autrice, lesbienne, mariée à un homme, qui collectionnait les amantes. « Mais quand le difficile et terrible plaisir te cambrera, livrée, éperdument ouverte, puissé-je retenir l’élan fou du désir qui crispera mes doigts contre ton col inerte ! », conclut-elle, dans une envolée lyrique décrivant l’orgasme.

Les lesbiennes « maîtresses en l’art et la manière »

Un siècle plus tard, ce texte résonne toujours. Mi-septembre dernier, un article dans le magazine féminin Elle, titrait ainsi : « Jouis comme une lesbienne ! ». La sexualité entre femmes y est dépeinte comme le Saint-Graal, « une source de plaisirs inouïs ». Et les hétéros « feraient bien de s’en s’inspirer ».

« Hommes et femmes, nous avons les mêmes mains, mais il semble que les lesbiennes soient maîtresses en l’art et la manière », écrit le magazine. 

À en croire la journaliste, « entre femmes, ça a l’air d’être carrément mieux », « plus varié », et surtout « plus maîtrisé ». Rien que ça. Le pénis ne serait jamais « l’objet star » du rapport sexuel, mais simplement jeté aux oubliettes. Bref, la sexualité lesbienne serait le monde rêvé par les femmes hétérosexuelles. La lumière au bout du tunnel, l’idéal vers lequel tout le monde devrait tendre (oui oui). 

Les lesbiennes ont plus d’orgasmes

Des propos corroborés notamment par par une étude américaine publiée en 2017, selon laquelle les femmes lesbiennes auraient bien plus d’orgasmes que les femmes hétérosexuelles. Intitulée « Différences dans la fréquence de l’orgasme chez les gay, lesbiennes, bisexuel.le.s et hétérosexuel.le.s », l’étude de l’organisme américain de recherche en sexologie, Kinsey Institute, est basée sur un échantillon de 53.000 personnes.

Au total, 86% des femmes homosexuelles expliquent atteindre l’orgasme lors de leurs rapports. Contre 65% pour les femmes hétérosexuelles. La différence est de taille. Et interroge. Car du côté des hommes hétérosexuels et homosexuels, pas de fossé. Ils atteignent respectivement l’orgasme dans 95% et 89% des cas. Comment expliquer alors un tel écart entre femmes ?

Selon les auteurs de l’étude, les femmes ont plus de chances d’avoir un orgasme si leur dernière relation sexuelle comportait « d’intenses baisers, des stimulations génitales manuelles et/ou du sexe oral en plus de la pénétration vaginale ». Les scientifiques dressent également une liste de recommandations pour être « plus épanouie » : « Dire ce que l’on veut au lit », « pratiquer plus de sexe oral », ou encore « essayer de nouvelles positions ».

Une sexualité hétéro phallocentrée

Alors que 30% des hommes interrogés pensent que la pénétration est le meilleur moyen pour permettre à une femme d’avoir un orgasme, 91% des lesbiennes expliquent l’atteindre en combinant une stimulation génitale à du sexe oral. Sans être forcément pénétrées vaginalement, donc.

« Dire qu’il faut de l’éducation est un euphémisme », constate Elisabeth Lloyd, co-autrice de l’étude, interviewée par nos confrères du média The Guardian. Un avis que partage Ana, une jeune femme bisexuelle de 25 ans, qui se confie auprès de TÊTU : « Les garçons hétérosexuels ont toute une vision du plaisir à réapprendre. Tout s’articule autour du pénis, c’est phallocentré ». 

 Tiphanie, 19 ans est lesbienne et rejoint Ana sur ce point : « Le sexe hétérosexuel se termine lorsque l’homme a joui, alors que les lesbiennes vont continuer, ou pas, si l’une a atteint l’orgasme. Il n’y pas de règle générale et l’acte sexuel ne repose pas forcément uniquement sur le plaisir d’une seule partenaire » . 

Et si les hommes hétérosexuels ont à ce point « tout à réapprendre », c’est peut être dû à l’influence de la pornographie dans les pratiques sexuelles. Le porno hétéro obéit aux mêmes schémas : d’abord les « préliminaires », qu’on a bien du mal à qualifier comme tels, sont expédiés en moins d’une minute. Puis l’homme pénètre la femme avant de jouir. Point final.

Les lesbiennes ont, elles, très peu de références en la matière, étant donné que la plupart du porno mainstream gratuit est fait par les hommes et pour les hommes, y compris le porno lesbien. Pire encore, selon les chiffres dévoilés par le site de pornographie en streaming PornHub, le mot « lesbienne » est arrivé en tête des recherches de 2015 à 2017. Le sexe lesbien vu par les hommes et pour les hommes, serait « tendance » chez les hétéros. Mais pourtant très souvent bien loin des réalités.

Une définition différente du « rapport sexuel »

La définition même du « rapport sexuel » exclut également, de fait, les lesbiennes, puisqu’elle fait essentiellement référence – étymologiquement, tout comme dans les rares cours d’éducation sexuelle dispensés à l’école – à l’accouplement : 

« La définition du coït est totalement hétéronormée, abonde Coraline Delebarre, psychologue et sexologue LGBT-friendly, puisqu’il s’agit de la pénétration du pénis dans le vagin. Or, les lesbiennes ne peuvent pas donner cette définition à leur rapport sexuel, ce qui change de facto les perceptions de la sexualité. »

« Les femmes peuvent prendre leur temps car elles ne sont pas pressées par le besoin de maintenir une érection et par le couperet final de l’éjaculation. »

« Des injonctions sociétales très différentes »

Cette différence – voire absence – de représentations a une première conséquence : les femmes seraient moins en quête de performance sexuelle que les hommes. C’est notamment le cas de Maryline, 38 ans, bisexuelle et mariée pendant une quinzaine d’années à un homme.

« Les femmes peuvent prendre leur temps, car elles ne sont pas pressées par le besoin de maintenir une érection et par le couperet final de l’éjaculation. De part mon expérience, je dirais qu’elles ne sont pas dans une logique de performance, mais de partage. Je pense que c’est dû à des injonctions sociétales très différentes. » 

Une volonté de ne pas courir absolument après l’orgasme, de ne pas l’ériger en point culminant du rapport sexuel, aussi. Selon Coraline Delebarre, ces différentes perceptions ont notamment des causes physiologiques. « Les femmes fonctionnent différemment. Elles peuvent enchaîner les orgasmes, ce qui n’est pas le cas des hommes. L’éjaculation est perçue comme la fin du rapport sexuel puisqu’il va falloir attendre avant d’en avoir un autre. Cela joue forcément sur les satisfactions sexuelles. » 

Une meilleure connaissance de l’anatomie féminine

Plusieurs autres arguments reviennent dans les discours tenus par les femmes lesbiennes et bisexuelles pour expliquer à quel point le sexe lesbien serait « plus épanouissant » que le sexe hétéro.

« J’ai plus d’orgasmes avec les femmes qu’avec les hommes, qui ont trop tendance à oublier l’importance du clitoris par exemple. »

Parmi eux, il y a d’abord une meilleure connaissance de l’anatomie féminine. « On se connaît évidemment mieux entre meufs, et je crois que la connaissance de notre propre corps aide à appréhender plus facilement le corps de l’autre. J’ai plus d’orgasmes avec les femmes qu’avec les hommes, qui ont trop tendance à oublier l’importance du clitoris par exemple », abonde Ana.

Alice, 34 ans, aujourd’hui en couple avec une femme après de nombreuses années d’hétérosexualité, rappelle à TÊTU l’importance de la masturbation dans cette découverte : « Étant donné que je me suis beaucoup masturbée, il y a cette connaissance de moi que je peux reproduire avec ma compagne. » 

Pour Alice, la différence se fait aussi dans un contact physique, plus « sensible » : « Avec ma conjointe, nous nous câlinons beaucoup. Il y a une recherche de tendresse que nous avons toutes les deux. J’ai longtemps eu du mal à ce que quelqu’un me touche, alors que là… quel bonheur d’être touchée ! La première fois que nous avons fait l’amour, ma conjointe m’a carrément parlé de déflagration intérieure. » 

Ne pas tomber dans les clichés

Tout serait donc aussi simple ? Coraline Delebarre, autrice d’une étude sur la sexualité des lesbiennes, souhaite nuancer ces propos :

« On pourrait tomber dans des clichés, et se dire que les femmes communiquent plus et sont plus douces que les hommes. C’est le risque essentialiser la femme lesbienne en disant que les lesbiennes font mieux l’amour. » 

L’étude et les témoignages sont des indications à prendre en compte, mais ne suffisent donc pas pour asséner une vérité avec un grand V, selon laquelle les lesbiennes seraient forcément plus épanouies que les femmes hétérosexuelles. 

Des sexualités lesbiennes multiples

La question qu’il convient alors de se poser est la suivante : peut-on réellement affirmer que le sexe lesbien est forcément « meilleur » que le sexe hétérosexuel ? Yaël Eched, doctorante en sociologie à l‘École des hautes études en sciences sociales (EHESS), dit « se méfier » de ce genre d’études qui ont « l’orgasme comme aboutissement d’un rapport », et qui tentent de quantifier le niveau d’épanouissement sexuel.

Cette chercheuse, qui travaille sur la santé sexuelle des LBT, compare le rapport sexuel pour les hétérosexuel.le.s à « une partition », dans laquelle on saurait précisément où est le début et la fin. « La vision des hétérosexuel.le.s est extrêmement génitalisée, c’est-à-dire que le rapport se définit par la mise en contact des organes », explique-t-elle. Une vision que l’on ne retrouve pas chez les lesbiennes, qui ont une sexualité qui « décloisonne », selon la chercheuse.

« Il n’est alors plus question de savoir qui fait l’homme de qui fait la femme, mais plutôt de comment on fait tout court. »

Tout un champs des possibles à réinventer

La doctorante poursuit : « On est au départ présumée hétéro, et en tant que femme lesbienne on va faire un travail pour se défaire des rôles sexuels hétéronormés qui sont prédéterminés. Il n’est alors plus question de savoir qui fait l’homme de qui fait la femme, mais plutôt de comment on fait tout court. À partir de là, la marge de manœuvre est plus grande, et on réinvente les choses. » 

Tiphanie, 19 ans et lesbienne, est du même avis. Pour elle, si un couple hétéro « se passait de pénétration », il considérerait probablement que « l’acte est inachevé et que les partenaires s’en sont tenus aux préliminaires ». « Un couple lesbien considérera qu’il y a rapport à partir du moment où il y a partage d’intimité, ce qui est une notion vaste. C’est précisément cette définition qui rend la sexualité lesbienne plus épanouissante à mon sens. Cela élargit le champs des possibles », clame-t-elle.

Ainsi, la sociologue Brigitte Lhomond, spécialiste des constructions sociales de la sexualité, a observé que les lesbiennes ont une plus grande variété de pratiques et un plus grand nombre de partenaires par rapports aux femmes hétérosexuelles. Finalement – et au risque de décevoir les lectrices du magazine Elle -, il n’y aurait pas une définition de la sexualité lesbienne, qui permettrait d’établir une sorte de modèle à suivre. Ce qui est plus probable – et c’est précisément ce qui est beau -, c’est qu’il y a une multitude de sexualités lesbiennes, dont la définition est ouverte et en perpétuel mouvement.

Crédit photo : Shutterstock.

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