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InterviewSoirées LGBT, musulmans queer et Jeanne Moreau... Léonie Pernet a secoué TÊTU

Par Alexis Patri le 27/02/2019
Léonie Pernet

[PREMIUM] Multi-instrumentiste, chanteuse et DJ phare des soirées LGBT, Léonie Pernet nous a reçu dans son studio d'enregistrement où elle nous a parlé de la mythologie du Pulp, de la diversité de la communauté LGBT+, de poésie et de pères. Interview.

Le succès critique de "Crave", son premier album sorti en septembre 2018, est indéniable. La DJ électro qui a marqué de son empreinte les soirées lesbiennes (et plus largement la nuit LGBT) ne veut plus qu'on lui dise qu'elle fait de l'électro. Avec son premier album, Léonie Pernet nous a ouvert la porte d'un univers où les chants sacrés rencontrent le rock indé, la techno et Jeanne Moreau. Une richesse musicale qui rejoint celle de son discours politique.

La chanteuse, dont l'indignation est aussi calme que réfléchie, nous accueille sur le canapé qu'elle vient d'installer dans l'appartement du XVIIIe où elle enregistre. « Enfin un canapé dans mon studio, c’est une petite révolution pour moi ! », rigole-t-elle en se roulant une cigarette, avant de répondre à nos questions.

Dans "Crave", tu chantes en français, en anglais et en arabe. C'est aussi le cas de Camélia Jordana dans son dernier album "LOST". Tu penses que l'on peut enfin utiliser l'arabe dans la musique qui sort en France, hors raï et musique traditionnelle ?

Camélia Jordana a eu la Victoire de la Musique dans la catégorie « Musique du monde », c’est quand même curieux ! Il y a aussi d'autres artistes, dont Acid Arab qui a rendu l’arabe « fancy » dans l’électro. Au départ, ce n'était pas gagné. Donc oui, il semblerait qu’on puisse utiliser davantage la langue arabe. Mais on a quand même toujours cette putain de catégorie « Musique du monde ». De quel monde parle-t-on ? Celui qui n’est pas le nôtre ?

Tu dirais que les choses n'ont pas tant changé depuis Rachid Taha ?

Je ne voudrais pas livrer d’analyse non-réfléchie. Ce que je peux dire, c’est que chanter en arabe, c’est beau et ça a du sens. L’histoire de l’immigration dans notre pays est extrêmement forte. Il serait temps de l’embrasser. Sans la catégoriser dans la rubrique « Musique du monde ».

Dans ta chanson « Father », tu chantes « Father is a she » (« Papa est un elle »). De quoi parles-tu ? D’un parent transgenre ?

Je parle de cette situation où, quand les enfants grandissent seuls avec leur mère, cette dernière devient parfois dans leurs yeux une figure à la fois maternelle et parternelle. Ces paroles sont inspirées en partie d’un court moment de ma vie personnelle. "Father" ne parle pas d’un "père qui serait une femme transgenre", si on peut formuler cela ainsi. C'est drôle que tu me poses cette question : un ami me parlait récemment d’un « père » qui a entamé sa transition pendant l’adolescence de sa fille. Lui parlait de "son père", cela m'a beaucoup questionnée sur les bons mots à employer.

"Certains pédés et gouines de droite estiment qu’ils ont monté en grade. Ils regardent en dessous pour voir sur qui ils peuvent pisser à leur tour. Et en dessous, ils voient les non-blancs, les musulmans et les immigrés."

Les paroles sont souvent mystérieuses. C'est quelque chose d'obligatoire dans l'électro ?

Je n'ai pas l'impression de faire de l'électro aujourd'hui. J’aime ce côté vaporeux des paroles et l’anglais le permet facilement. Pour le prochain album, je veux davantage de français, pour parler plus directement,  mais sans laisser tomber cette poésie.

Quel.le.s poète.sse.s lis-tu ?

Pessoa, Pessoa, Pessoa. Aujourd’hui je ne lis que Fernando Pessoa. Mais la poésie n’est pas que sa forme écrite. Je trouve de la poésie ailleurs, notamment dans la spiritualité. Je m’intéresse notamment beaucoup au soufisme. Je lis, j’écoute, même si je ne suis pas soufie moi-même.

Pour le clip d’"Auaati", tu présentes une femme lesbienne, noire et voilée. Pourquoi est-ce important de montrer la diversité de la communauté LGBT ?

Je voulais poser le fait, qu'en France, il y a un problème d’islamophobie. Et j’en ai parlé dans une histoire d’amour entre deux filles parce que c’est dans ce cadre que j’évolue. Je voulais parler de cette petite communauté qu’on appelle les queer muslims. J’appartiens à plusieurs minorités. De ce fait, j’ai besoin d’articuler les luttes LGBT avec l’anti-racisme et les questions décoloniales. Il n'est plus envisageable pour moi de ne lutter que contre l’homophobie. Dans ce clip réalisé avec brio par Leslie Lynch, nous avons montré cette fille queer et voilée, mais nous n'avons pas été outrancières. L’idée était de parler de cela avec subtilité. Si la communauté LGBT ne s’intéresse pas à ces questions, elle est morte. Je t'invite à aller dans des soirées dites "LGBT" voir comment ça se passe à la porte. J'ai assisté sur la piste à des esclandres avec des propos racistes, et aussi transphobes, très violents. Si les minorités parmi la minorité ont besoin de se regrouper et de se nommer, c'est peut-être que, depuis des dizaines d'années, le milieu LGBT n'est fait que pour les blancs. C’est pour ça que je suis sensible aux initiatives comme la Pride de nuit et aux discours des queer radicaux.

https://tetu.com/2019/01/08/exclu-tetu-leonie-pernet-denonce-la-peur-de-lautre-dans-le-tres-beau-clip-de-auaati/

A qui t'adresses-tu avec ce clip ?

Je m’adresse à ce féminisme centré sur l’Occident, que l’on appelle le 'féminisme blanc', et où l'on trouve en tête Caroline Fourest et Elisabeth Badinter notamment. Il n’est ni inclusif, ni décolonial. Je voulais aussi secouer ces personnes qui font au moins partiellement partie de ma communauté : tous ces pédés et gouines de droite qui - depuis que nous avons le mariage et les politiques qui nous assimilent davantage - estiment qu’ils sont montés en grade. Ils regardent en dessous pour voir sur qui ils peuvent pisser à leur tour. Et en dessous, ils voient les non-blancs, les musulmans, les immigrés. Je m'insurge aussi contre ces laïcards et ces laïcardes qui prennent les croyants pour des cons. Dans les milieux dits progressistes, la religion a mauvaise réputation. Toutes les religions, et l’Islam en particulier. On manque cruellement de spiritualité. Cette figure de l’homme blanc, gay, citadin, libre, qui croit avoir vaincu toutes les oppressions est peut-être à discuter.

Dans ton album, tu reprends "India Song" de Jeanne Moreau. C'est un titre qui t'accompagne depuis longtemps ?

Pas du tout ! J’ai découvert cette chanson parce que je cherchais éventuellement un dernier titre à l’album. Je pensais faire une reprise, en français. Mon label m’a envoyé une trentaine ou une quarantaine d’idées, dont "India Song". Ce titre est somptueux. J’adore Jeanne Moreau.

Les paroles disent « Toi qui me parle d’elle ». Est-ce une chanson d'amour lesbienne ?

Je ne l’ai pas ressenti comme ça, mais cette chanson est très énigmatique. Il y a une sorte de confusion, dans cette déclaration d’amour adressée à une chanson, entre le « elle » de la chanson et éventuellement le "elle" d'un être aimé féminin. Jeanne Moreau a eu une histoire avec une femme. Ce texte de Marguerite Duras est très ambivalent, et c’est délicieux. Moreau/Duras, c’est un combo gagnant. Il date aussi d’une époque où on ne disait pas les choses comme aujourd’hui.

Léonie Pernet
Crédit photo : Chill Okubo.

Ton ancien label, "Kill the DJ", a fermé et la sortie de ton album a pris plus de temps que prévu. C'était important pour toi de choisir un label LGBT quand tu as dû trouver une nouvelle structure ?

Ce qui était important pour moi, ce n’était pas tellement que mon label soit LGBT, mais qu’il soit indépendant, avec une exigence de qualité et une ouverture musicale. D’abord, j'ai mis du temps à faire l’album. Puis il y a eu un prolongement lorsque Stéphanie Richard et Fanny Corral, qui dirigeaient « Kill the DJ », sont parties faire d’autre choses. Stéphanie a monté la structure « Cry Baby » avec Anaïs Ledoux, sur laquelle je suis. Mais mon album n’est pas LGBT par exemple. « Album LGBT », ça ne veut rien dire pour moi.

C’est-à-dire ?

Quand tu écris dans l’article sur mon clip « la musicienne lesbienne », je ne suis pas à l’aise avec cette expression. J’assume mon homosexualité, évidemment. J’ai fait un coming-out il y a un milliard d’années. Mais, pour TÊTU, il me semble qu’il n’y a pas besoin de préciser « musicienne lesbienne ». On peut être "gay et musicien", "musicien et ouvertement gay", mais « musicien gay », ça ne veut pas dire grand chose. Je veux qu’on parle de nous de manière plus fine. La « musique LGBT », je ne sais pas ce que c’est, même s'il existe une « culture queer », ça c'est certain.

L’identité LGBT des artistes est quelque chose d’important à mettre en avant auprès de nos lecteurs. Vous pouvez servir de modèles, notamment auprès des jeunes. 

Je sais, j’ai vu que c’était pour tout le monde.

"On m'a rattachée au Pulp, mais je n'y suis allée que deux fois."

Peut-on être libres tout en signant dans une grande maison de disques, notamment quand on est LGBT ?

Je connais beaucoup de gens qui sont sur des majors et qui me disent qu’ils sont tout à fait libres et heureux. Et je ne crois vraiment pas que les majors aient un problème avec les artistes qui sont ouvertement LGBT. Pour Eddy de Pretto, ça a l’air de bien se passer. Pour le petit Bilal (Hassani, ndlr) aussi. Je regrette qu’il aille se produire en Israël, mais sa queerness ne semble pas poser problème (l’interview a été réalisée peu avant certaines polémiques à son sujet, ndlr). Pour cet album, c’était important pour moi d’être accompagnée par des gens qui sont des amis et dont tu n’es pas le énième numéro d’un long catalogue. Je ne connais pas le futur et les moyens financiers des majors sont tentants. Je travaille avec des économies qui impliquent de l’urgence et des efforts. Mais cela me pousse aussi à être créative et à ne pas m’embourgeoiser. 

Tu me parlais de Stéphanie Richard, Fanny Corral et Chloé Thévenin qui sont trois figures du Pulp. Qu’est-ce que tu as connu de cette boîte de nuit lesbienne mythique des années 1990 ?

Je suis arrivée à Paris à 18 ans, c’était la fin du Pulp. J’y suis extrêmement peu allée. Deux fois. Mais on m’y a rattachée parce que je mixais et que j’organisais les soirées « Corps vs. Machine » chez Moune, que l’on a comparé à celles du Pulp. Ce qui est flatteur ! J’ai un lien proche de zéro avec le Pulp. La filiation s’est effectuée de l’extérieur et a posteriori. Par contre, j’ai une histoire avec "Kill the DJ", dont je suis contente. Ce label a fait preuve de patience et m’a aidée à grandir. 

"Le « cool » est toujours du côté queerness. Les hétéros viennent chercher le son."

Le lien entre milieu électro et milieu LGBT existe-t-il encore ?

Les soirées électro sont plus grand public aujourd’hui. Les hétéros viennent davantage, et même dans les soirées queer un peu "trashos" qui sont en banlieue. Le « cool » est toujours du côté queerness. Les hétéros viennent chercher le son. Et un espace de liberté plus important que dans les événements classiques. Les soirées queer s’attachent aussi davantage à avoir une politique de prix décente. C’est quelque chose qui nous attire tous et toutes, nous, les 18-30 ans qui ne roulons pas sur l’or. 

Léonie Pernet
Crédit photo : Chill Okubo

Dans le projet "Charbon", tu écris : « Que reste-t-il de la nuit ? Sommes-nous toujours ses enfants ? ». Tu as l'impression qu'une distance se crée entre le milieu de la nuit et le milieu LGBT ?

Ce texte s'adresse à ma génération, qui est énormément sortie, qui a énormément consommé de drogues. La plupart consomme encore aujourd’hui. Je ne bois plus et je ne me drogue plus depuis presque deux ans. Je voulais nous demander ce qu’on faisait. Les gens s’abîment beaucoup dans cette nuit. Pour moi, cette utopie nocturne de la fête n’existe plus. Ce sont des endroits de liberté et de danse, mais pour moi la liberté est ailleurs. Et quand les questions de justice et d’égalité commencent à t’intéresser vraiment, tu comprends vite que tu ne vas pas faire grand-chose en étant défoncée. Même si l’engagement n’empêche pas de faire la fête. 

Le problème de la drogue en soirée, c'est quelque chose dont tu as été témoin ?

En soirées oui, mais dans la vie en général. Des personnes meurent d’overdose, on en parle peu. Il y a aussi tous ces gens que je connais qui passent les deux premiers jours de la semaine en descente… C’est ça la vie ? Je ne crois pas. 

Tu parles régulièrement de mettre des "fessées musicales". C'est ce pourrissement là que tu veux secouer ?

Non, quand je dis ça je parle de l’intensité de mes DJ sets et de mes lives. Secouer les gens, ça peut paraître prétentieux. J’aime faire passer un message politique par ma musique. Et les secouer, c’est aussi me secouer. 

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Crédit photo : Alexis Patri.