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« Bixa Travesty »: rencontre avec l’égérie queer brésilienne Linn da Quebrada

Originaire des favelas, Linn da Quebrada est une chanteuse hip-hop doublée d'une performeuse sidérante. Dans un documentaire ébouriffant, cette artiste trans brésilienne, en guérilla contre le machisme de son pays, nous rappelle que nos corps sont politiques.

C'est une prêtresse funk. Une guerrière hip-hop dont la langue tranchante cisaille lentement mais sûrement le socle pourtant solide du patriarcat brésilien. Une héroïne queer et radicale, qui a décidé de se placer hors des frontières du genre.

Linn da Quebrada est un "Bixa Travesty" (littéralement «trav-pédé»), comme elle le répète dans le documentaire électrisant du même nom, sorti en salles cette semaine. Dans un Brésil régi par l'extrême droite et le machisme, cette artiste transgenre est une des figures de la scène baile funk mais aussi une lueur éclatante pour une jeunesse LGBT+ mal menée.

Dans ce film cru et galvanisant, alternant performances live, images d'archive et prêches face caméra, elle nous livre en pâture son corps, son intimité et son histoire. Celle d'un enfant des favelas de São Paulo, issu d'une famille monoparentale pauvre et noire et ayant survécu à un cancer des testicules. Une expérience violente qui lui permettra de réévaluer son rapport au corps. Rencontre avec celle qui s'est donné pour mission d'"entarlouzer" le monde entier.

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Est-ce que tu peux nous expliquer ce qu’est un « trav-pédé » ?

Linn da Quebrada: C’est une expression que  je me suis inventée pour comprendre qui je suis. Puisque je ne ne me reconnais dans aucune identité cataloguée jusqu'ici. Mon identité correspond à deux choses : comment je me sens et comment on peut me lire socialement. La tension entre ces deux notions est terrible et abyssale. Il a fallu que je crée quelque chose qui me fasse sentir un peu plus confortable dans mon inconfort, dans la confrontation entre mon corps et la société, voilà tout.

Dans le film de Claudia Priscilla et Kiko Goifman, on voit que tu es très ouverte sur ton identité, notamment auprès de ta mère qui semble pourtant être une femme très croyante. Ça a été difficile pour elle d’accepter ton identité ?

Ma mère n’est pas si religieuse, je le suis plus qu’elle ! Mais au Brésil, tout le monde est chrétien, même lorsque tu ne fous jamais un pied à l’église. Croire en Dieu est la règle. C'est une chose pré-établie. Lorsque j'étais enfant, je suis devenue témoin de Jéhovah. C'était ma manière de revendiquer ma religiosité. Mais cette spiritualité ne correspondait pas à mon corps, à mes sentiments et à ce que je voulais devenir.

Lorsque j'ai pris conscience de celle que je suis, il a fallu que ma mère et moi créions un vocabulaire commun pour qu’elle comprenne ce que j’étais en train de construire avec mon corps. Un vocabulaire qu’elle pourrait assimiler et comprendre. Ce vocabulaire est basé sur l’affection. Mais nous travaillons encore ce sujet, c'est du "work in progress"

"Raconter mon histoire, c’est raconter l’histoire de la famille brésilienne traditionnelle. C’est presque une histoire biblique."

Peux-tu nous parler de tes origines. Où as-tu grandi ?

Raconter mon histoire, c’est raconter l’histoire de la famille brésilienne traditionnelle. Cette histoire se répète : une mère célibataire, une femme noire, courageuse, qui travaille dur et qui a élevé ses enfants seule à cause d’un père absent. C’est presque une histoire biblique. Ma mère devait travailler comme femme de ménage. Alors j’ai été élevée par ma tante. C’est à son contact que je suis devenue plus religieuse.

Vers l’âge de 12 ans, je suis retournée vivre avec ma mère. J’ai dû cultiver mon amour pour elle parce qu'il n’allait pas de soi. J’ai vu la femme qu’elle était, j'ai fait l'effort de la regarder au-delà de la maternité. Mon père étant absent, il n’a pas joué un rôle fondamental dans ma carrière. Par contre, j’ai été entourée femmes fortes et courageuses qui ont fait en sorte de me garder en vie.

Quand as-tu compris que ton identité dépassait les pôles du masculin et du féminin ? 

Jour après jour, je me réveillais en réalisant que mon corps n'était pas assujetti à cette division qui assigne les corps au masculin et au féminin. Durant mon adolescence, vers mes 16 ans, j'ai commencé à me regarder dans le miroir avec curiosité. Il y a eu un mouvement en moi, une gêne dans mon corps, mais qui m'a aussi rendue beaucoup plus présente à moi-même. Ça a aussi provoqué beaucoup de questions. J’ai commencé à douter de l’image que je voyais dans mon miroir.

Ce n’est pas une question réglée, c’est quelque chose qui me travaille encore aujourd’hui. Comment dépasser cette division et quels effets cela génère sur moi ? Je passe mon temps à me demander ce genre de chose. J’essaie d'en comprendre les termes et d’y désobéir.

Tu as une présence scénique vraiment intense. Pour ton public, tes shows et tes chansons sont une expression de liberté et d'empowerment vraiment importante. As-tu l'impression d'être un rôle modèle pour la jeunesse LGBT+ brésilienne ?

Mon travail est devenu une référence pour la communauté LGBT+, mais bien que la représentation soit une chose très importante, ça ne peut pas suffire. La représentation doit plutôt servir de moteur pour créer encore plus de référents au sein de cette communauté. Que nos partenaires et nos amis deviennent elles et eux aussi des références, c’est très important.

Le documentaire a été tourné après l’élection de Bolsonaro. Qu'est-ce qui a changé au Brésil depuis son arrivée au pouvoir ? 

La décadence et la banqueroute de notre système est de plus en plus exposée. Tout a été mis en place pour que ce système masculin, blanc et toxique se maintienne et nous impose ses règles et ses normes . Depuis que le coup d'état a eu lieu, cela nous a forcé à nous diviser entre la gauche et la droite. Cela montre également à quel point le pouvoir a de plus en plus de mal à garder la main mise sur nos corps.

Mon travail et mon corps sont un langage de contestation, un enjeu politique et de pouvoir. Les corps au pouvoir perdent du territoire, cela était déjà très clair bien avant les élections. Et maintenant, ils ont peur. Et moi, je me tiens là, à admirer l’écroulement et la disparition de ce système. 

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Dirais-tu que la sexualité occupe une part importante dans ton songwriting ?

Mes chansons ne parlent pas vraiment de sexualité. J’y parle surtout de ma vie, de mon corps. A partir de là, effectivement, la sexualité est l’un des moyens principaux du contrôle nos corps. Ici au Brésil, ce n’est pas un thème si facile à aborder. Mon discours n'a pas pour but de maintenir ces frontières mais c’est en elles que je trouve un écho pour chanter ce que je chante. Je chante ce que j’ai besoin d’entendre. Ce en quoi je crois et ce en quoi je veux croire.

Dans le documentaire, on voit que la société brésilienne est traversée par des doubles standards : que l'on soit blanc ou noir, riche ou pauvre, hétéro ou LGBT... 

Des tas de codes binaires nous sont imposés, nous sont répétés pour nous séparer. Nous sommes constamment programmés par les magazines, les romans, la musique, les journaux… Nous sommes maintenus dans un cercle vicieux et addictif. C’est pourquoi je pense qu’il est crucial de montrer des corps comme le mien et ceux de mes partenaires, nous qui créons des corporalités déviantes. Car en fait, nous ne sommes pas si rares. Il y a des tas d’autres corps que ceux catalogués dans notre imaginaire social.. Je suis l’un d’entre eux mais je ne suis pas la seule. Nous sommes légion.

"Je fais de mon corps et de mon existence une oeuvre d’art, je crée ma propre existence."

Tu as survécu à un cancer des testicules. Même à l’hôpital, tu faisais des performances vidéos qu’on voit dans le documentaire. Cela faisait-il partie de ton processus de guérison ? 

L’art a toujours été présent dans ma vie, d’une certaine façon. Mon expression artistique ne se réduit pas à être une chanteuse. Je chante parce que j’ai quelque chose à dire. Et je fais de mon corps et de mon existence une oeuvre d’art. L’art m’a aidé à créer un processus de guérison, et dans ce cas,  je me suis inventé des forces dans mes moments les plus fragiles. Ainsi, j’ai pu traverser la maladie d’une façon plus saine, d'une manière que je pouvais supporter.

Dans le film, on peut te voir sur scène avec un gant de métal qui est très important pour toi. Quelle est son histoire ?

Je prétends que ce gant a appartenu à Ney Matogrosso (chanteur glam brésilien et androgyne qui a entamé sa carrière dans les années 70, ndlr) à l’époque de son groupe Secos e Molhados. C’est une de mes grandes références en terme d’incarnation et de désobéissance ici au Brésil. Ce qui est vrai dans ce mensonge, c’est que je suis un corps qui invente ses propres vérités et c’est la vérité que je me suis inventée.

Dans le documentaire tu dis que tu es "amoureuse de toi-même". Ça a été un long processus ?

Là encore, je dirais que j’ai menti. Ou plutôt que j’inventais cette vérité. Parvenir à m’aimer, cela a toujours été une grande interrogation pour moi. L’amour est un outil de maintenance du système, cela fait du bien à la plupart des corps. Le mien n’échappe pas à cette règle. J’ai compris l’importance de créer une intimité avec moi-même pour parvenir à m’aimer. A travers mes chansons, jour après jour, je crée de petits rituels qui me font croire en moi. Pour revenir à ta question: est-ce que je m’aime ? Je m’aime beaucoup, je m’admire beaucoup. Et je me souhaite tout le succès du monde ! Je t’aime Linn da Quebrada!

"Bixa Travesty", un film de Claudia Priscilla et Kiko Goifman avec Linn da Quebrada et Jup do Bairro. Actuellement en salles. 

Crédits photos: Arizona Films. Portrait : Marie Rouge


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