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Faut-il une loi contre les « dick pics » non consenties ?

[PREMIUM] Au Texas, il est désormais interdit d'envoyer des photos intimes non sollicitées. En France, et notamment sur les apps de rencontres gay, les dick pics sont légion. La loi doit-elle faire quelque chose ?

« Des photos de pénis, j’en reçois presque tous les jours sans que j’ai demandé quoi que ce soit », assure Thomas, 23 ans et fidèle utilisateur d’applications de rencontres. Derrière son affirmation, des tas d’autres hommes qui ont, tout comme lui, reçoivent fréquemment des dick pics, même quand ils n'ont rien demandé.

« Sur Grindr, ça arrive hyper fréquemment, avance Lucas, 27 ans. Pas mal de mecs ne prennent même plus la peine de dire bonjour, ils t’envoient direct une photo de leur bite sans rien ajouter de plus ». Face à l'agacement généralisé, et pour ne pas laisser leurs utilisateurs partir vers des jardins plus verts où les statues portent des sous-vêtements, les applications ont tenté de réagir.

Les applications montent au front

L'application de rencontres gay Grindr a par exemple mis en place dans l'une de ses dernières mises à jour, la possibilité pour les profils de donner ou non leur consentement à la réception de photos "NSFW" (not safe for work, ndlr).  L'utilisateur peut choisir entre trois options : "jamais", "pas la première fois", ou "oui, merci", et l'information est alors ajoutée en bas de son profil. Mais est-ce vraiment suffisant ?

Certaines applications de rencontres hétérosexuelles sont allées beaucoup plus loin. « Il y a un nombre impressionnant  d’utilisateurs de l’application Bumble qui se plaignent qu’on leur envoie ces images, et réalisent qu’il n’y a aucun recours » racontait récemment la créatrice de l'application Bumble, Whitney Wolfe HeardElle a donc créé une intelligence artificielle, capable de repérer et de flouter instantanément les photos des parties génitales, avant que le ou la destinataire ne décide de voir ou non la taille du paquet de son interlocuteur. 

Et comme Whitney Wolfe Heard ne semble pas faire les choses à moitié, elle a même co-écrit, avec un député républicain, une loi pour interdire les photos de pénis non sollicitées. Et la loi a été approuvée par la chambre des représentants du Texas. Aujourd'hui, dans cet état, envoyer une dick pic sans le consentement du destinataire est devenu passible de 500$ d'amende. Devrait-on s'en inspirer ?

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Le problème, c'est qu'il n'y a pas de problème ?

Le problème, c'est que pour une partie de la population (gay notamment), c'est qu'il n'y a pas de problème. "Ça va, il n’y a pas mort d’homme, si tu ne veux pas voir la photo, tu fermes la page ou tu bloques le mec », a tendance à relativiser Jonathan, 31 ans. Et sa façon d’appréhender le problème en le contournant n’est pas si étonnante que ça. D’après le sociologue Félix Dusseau, « c’est un comportement plus courant hérité du fait que les milieux homosexuels ont déconstruit depuis plus longtemps tout ce qui touche à la sexualité »

Pour lui, l’envoi de dick pics y est normalisé pour deux raisons : l’architecture même des applis de dating et, en conséquence, la norme d’échanges qui surgit. « Sur Grindr par exemple, il faut rapidement annoncer la couleur : “je suis ici pour du sexe rapide donc voici ce que tu auras devant toi” ou “je ne suis pas qu’un pénis, prenons le temps de nous connaître”. En partant de là, une photo de pénis n’est pas considérée comme si intrusive, cela fait partie des habitudes attendues », avance-t-il.

Un fond de domination

Ce n’est pas nouveau, la communauté gay fait état d’un rapport plus décomplexé au sexe que ses camarades hétéros. En revanche, il y a quelque chose qu’il ne faut pas négliger : l’envoi de dick pic non quémandée est un phénomène qui est, à son essence même, lié à la masculinité. « On remarque qu’il n’y a pas de “pussy pic” dans le milieu lesbien ou très peu, assure David Gombaud, médecin sexologue. Cette pratique reste intensément masculine, calquée sur un fond de domination que l’on retrouve chez les hétérosexuels ».

Selon une étude parue en juillet, les hommes envoyant des clichés de leur phallus sans s’assurer du consentement du destinataire seraient d'ailleurs plus sexistes et plus narcissiques que leurs pairs (on vous voit rougir ceux qui se reconnaissent).

Un réel impact psychologique

Car oui, aux antipodes de ce que les amateurs de dick pics pourraient penser, tout cliché de leur pénis tout dur n’est pas bon à être admiré. « Tout comme n’importe quel autre acte infligé sans consentement, il peut y avoir des répercussions », concède Sarah Krief, sexologue affirmant dans la foulée que « certain.e.s consultent parce qu’ils.elles ont été choqué.e.s par ce type de comportement et n’osent pas franchir de nouveau le pas de la rencontre ».

À David Gombaud, médecin sexologue, de renchérir : « L’absence de contact direct ne minimise pas l’impact psychologique comme on peut le constater avec les victimes de harcèlement verbal. Le problème est justement la banalisation de ce phénomène qui fait que la victime se sent isolée et sans moyen de contre-attaquer tant la législation a du mal à se mettre en place. »

Des lois floues

Justement, des barrages anti-dick pics existent-ils aux yeux de la loi française ? « Il n’existe pas de texte spécifique à l’envoi de dick pics à une personne qui n’y a pas consenti, explique Eddy Accarion, doctorant en droit privé et sciences criminelles. Toutefois, cela ne signifie pas que le comportement échappe à la répression ». Selon lui, pour peu que l’on veuille passer à l’offensive, mieux vaut miser sur l’outrage sexiste de l’article 621-1 du Code pénal, lequel vise à condamner le fait d'imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante.

« On peut tout à fait défendre que la dick pic, dont la connotation sexuelle voire sexiste est évidente, est dégradante pour son destinataire ou crée à son encontre une situation offensante », garantit Eddy Accarion. En revanche, il n’y a, à l’heure actuelle, pas de jurisprudence pour une situation pareille, étant donné que l’article en question n’est entré en vigueur qu’en août 2018. « Mon avis est que la dick pic peut tomber sous le coup de l’outrage sexiste et qu’il n’est pas opportun de créer une infraction spécifique », affirme-t-il.

Dans ce cas, la peine encourue serait alors de 750 euros d’amende pour celui qui aime un peu trop exhiber son phallus sur les applications de rencontres. Cependant, s’il est question d'envoi de dick pics à répétition, on tombe alors dans le harcèlement sexuel. Et là, les peines peuvent aller jusqu'à 2 ans de prison et 30.000 euros d'amende.

Une méconnaissance ?

En attendant, les spécialistes auraient tendance à préconiser un retour aux fondamentaux. « Ces envois de dick pics illustrent une vraie problématique sociétale autour de l’éducation sexuelle, met en garde la sexologue Sarah Krief. Il n’en existe aucune dès qu’il s’agit de séduction ou de plaisir. Au-delà de l’exhibitionnisme, on peut donc aussi parler d’une méconnaissance autour de ce qui excite sexuellement l’autre ».

Et, bien entendu, renseigner celles et ceux qui n’ont pas encore une sexualité pleinement développée, comme l’encourage le sociologue Félix Dusseau : « Il est nécessaire également d’éduquer les plus jeunes aux usages du numérique et à la sexualité, leur expliquer qu’envoyer des photos érotiques n’est pas mal en soi tant que cela est mutuellement désiré ». Au bout du compte, le consentement reste la clé. Alors avant de montrer vos atouts turgescent sur les apps de rencontres -  et même si aucune loi ne vous l'interdit vraiment pour l'instant - demandez l'autorisation ! 

 

Crédit photo : Shutterstock


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