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écoleL'éducation à la sexualité à l'école est encore bien trop hétéro

Par Thomas Messias le 21/02/2020
éducation

Dans les collèges et les lycées, l'éducation à la sexualité peine encore à inclure toute la diversité des orientations sexuelles et des identités de de genre. Des enseignements invisibilisants et maladroits, qui renforcent souvent les clichés...

Il faut se frotter les yeux pour avoir la certitude d’avoir bien lu : au collège et au lycée, « au moins trois séances annuelles d'éducation à la sexualité sont mises en place », qui « complètent les différents enseignements dispensés en cours ». C’est en tout cas ce qu’affirment les textes officiels publiés par le Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse à propos de l’éducation à la sexualité. Censée être présente (de façon plus informelle) dès l’école primaire, celle-ci entend intégrer « une réflexion sur les dimensions affectives, culturelles et éthiques de la sexualité ».

Dans une immense majorité des établissements du secondaire, la réalité semble hélas bien différente. Rares sont les élèves qui ont pu bénéficier d’un nombre suffisant de séances, les collèges et les lycées n’ayant jamais à rendre de comptes à ce sujet. Si certains font simplement preuve d’une négligence coupable en ne respectant pas les textes, d’autres ont visiblement décider d’éviter sciemment le sujet.

CPE dans un collège qu’il décrit comme « public mais très bourgeois », David* confirme : « La direction nous a clairement expliqué que si nous remplacions quelques heures de cours par des séances d’éducation à la sexualité, nous allions avoir une partie des parents sur le dos. Ils estiment que ce n’est pas à nous de parler de rapports sexuels, qu’évoquer l’homosexualité revient à la promouvoir… et comme certains d’entre eux ont le bras long, le principal du collège a décidé qu’il serait plus simple que ces séances n’aient pas lieu ».

Les conséquences sont multiples, raconte le conseiller principal d’éducation : « on doit gérer au moins autant de grossesses non désirées que dans mon collège précédent, pourtant bien plus populaire. Sans compter les ados qui se posent plein de questions sur leur orientation sexuelle et n’ont jamais l’occasion d’entendre ces trois mots tout simples : "tu es normal" ».

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Obligation règlementaire

Pour Gabrielle Richard, sociologue du genre, toute personne se sentant disposée à signaler à un collège ou à un lycée qu’il ne dispense pas les séances prévues par les textes règlementaires ne doit pas hésiter à se faire entendre. « L’éducation à la sexualité est un droit humain, reconnu comme tel par les traités internationaux sur les droits de la personne et par des organisations comme l’UNESCO ou l’OMS », nous explique la spécialiste.

Dans ce cadre, profs et associations de parents d’élèves ont une responsabilité particulière, car comme le précise David, « rares sont les ados qui vont se sentir assez légitimes et suffisamment à l’aise pour aller taper du poing sur la table et demander à leur chef d’établissement l’organisation des séances d’éducation à la sexualité ».

Mais le problème ne se limite pas à l’organisation ou à la non-organisation de telles séances, explique Gabrielle Richard. Leur contenu et leur déroulement pose très souvent problème, à l’image de ce qu’elle décrit dans son ouvrage Hétéro, l’école ?, qui vient de paraître aux éditions du Remue-ménage. Elle décrit une éducation à la sexualité aussi ciscentrée qu’hétérocentrée, dangereuse non seulement parce qu’elle ne répond pas aux interrogations des élèves n’entrant pas dans ces cases mais aussi parce qu’elle leur donne l’impression de ne pas être légitimes à ressentir telle attirance ou telle identité. Alors que, par exemple, aux Etats-Unis, 57% des jeunes estiment ne pas se reconnaître dans l'hétérosexualité. 

Jeunes gens invisibles

Les courts témoignages qui ponctuent Hétéro, l’école ? sont marquants. « J’avais l’impression de ne pas exister, explique par exemple cet élève transgenre de 19 ans. J’avais le sentiment d’être anormal, d’être un monstre en marge de la société. » La bienveillance de la plupart des enseignant·e·s qui s’occupent de ce genre de séance n’y change rien : telles qu’elles se déroulent actuellement, ces séances d’éducation à la sexualité peuvent s’avérer destructrices.

« C’est là que j’ai vraiment compris que cette société dite progressiste, c’était surtout du vent, et que j’allais soit devoir me débrouiller toute seule, soit trouver des groupes qui me comprennent et m’aident à me construire », nous explique Clo, 21 ans, qui se décrit aujourd’hui comme pansexuelle après avoir cherché en vain comment se définir durant ses années lycée. Dans son livre, Gabrielle Richard désosse la pédagogie dite inclusive, méthode la plus fréquemment utilisée par les adultes qui se chargent de ces séances (bénévoles venant d’associations, profs formé·e·s sur deux ou trois jours, infirmières et infirmiers scolaires).

Tolérer, pas inclure

Cette approche, axée sur la tolérance, semble s’adresser en premier lieu aux élèves hétéros et cisgenres, leur expliquant au mieux que « l’homosexualité "n’est pas un choix" et que les homosexuels "ont le droit d’être ce qu’ils sont" », comme l’écrit la sociologue. Des propos qui ont pour effet de « générer de la tolérance chez [les] élèves, mais en proposant que la non-hétérosexualité est une "condition" que personne ne souhaite, et de laquelle il faut pratiquement avoir pitié ».

Parmi les discours souvent tenus par les intervenant·e·s, remplis de bonnes intentions et totalement à double tranchant, il y a par exemple celui qui consiste à affirmer à un groupe de 20 élèves que puisque statistiquement, il y aurait environ 10% de personnes homosexuelles en France, il est tout à fait possible qu’il y ait environ deux jeunes gens concernés dans le groupe en question. Ce qui génère souvent des regards interrogateurs de la part des élèves, qui tentent de deviner qui est hétéro et qui ne l'est pas. « Ça me rappelle ce moment où on t’explique qu’il ne faut pas buter les araignées car elles mangent les pucerons. Sauf que là, les araignées, c’est nous », conclut Clo.

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Pédagogie critique 

Hétéro, l’école ? prône une autre approche : la pédagogie critique des normes, que Gabrielle Richard nomme également pédagogie queer. En entretien, elle confirme qu’il s’agit de la seule méthode valable pour éduquer à la sexualité : « C’est la manière la plus efficace d’enseigner quand on se préoccupe des groupes marginalisés, point final ».

La sociologue québécoise refuse qu’on puisse accepter, à notre époque, de faire les choses à moitié. « On ne peut pas ajouter un "post-scriptum" à nos enseignements pour dire qu’il y a aussi des personnes non hétéros, non cisgenres. On doit vraiment travailler à exposer les normes qui sont à l’œuvre et qui sont dommageables pour tout le monde, y compris pour les filles hétéros qui se sentent contraintes de mettre des photos intimes d’elles en ligne, ou pour les garçons cisgenres pas particulièrement intéressés par la sexualité mais qui ressentent de la pression de la part de leurs pairs ».

À l’heure où des essayistes, de Martin Page à Maïa Mazaurette, prennent enfin la parole pour expliquer que le sexe hétérosexuel entre personnes cisgenres ne se résume pas à une pénétration de la femme par le pénis de l’homme, les séances d’éducation à la sexualité restent obsédées par cette forme de rapport sexuel, comme si elle était la seule possible. Le préservatif masculin, la pilule et le stérilet sont régulièrement présentés comme les seules formes de contraception existantes (« super instructif pour moi, qui me savais lesbienne dès la fin du collège », nous explique Irina, 18 ans), et la discussion semble ne devoir tourner qu’autour du VIH et des grossesses non désirées. Là où il faudrait apporter aux ados une véritable culture de la sexualité, qui leur permettrait de dézinguer les idées reçues tout en se découvrant sereinement, les ados ne reçoivent qu’un enseignement étriqué, excluant, et qui confond prudence et psychose.

Autodidactes par contrainte

Au final, profs et élèves n’ont actuellement pas d’autre choix que de se former en solo, en dehors de ce qui est proposé par l’institution. Aux membres du corps enseignant, Gabrielle Richard conseille notamment de visiter le site SVT Égalité, qu’elle décrit comme « une mine d’or de ressources pédagogiques anti-oppressives ». Au programme : documents, guides et schémas « qui montrent la grande diversité des organes génitaux, parlent d’intersexuation, de clitoris, de consentement ». La sociologue québécoise, dont le livre évoque aussi bien le système français que celui de son pays d’origine, dit également « déplorer le fait qu’il incombe aux profs de chercher des ressources pour s’auto-former». L’auteur de ces lignes se souvient notamment de formateurs et formatrices qui n’avaient jamais entendu parler de la PrEP, pas plus que de digue dentaire.

Un site comme SVT Égalité est également à conseiller aux élèves, à qui Gabrielle Richard suggère également de se tourner vers des associations comme MAG Jeunes LGBT (implantée dans quelques villes françaises) ou Alterhéros (pour le Québec). Tenues par et pour des jeunes LGBTQI, « elles constituent des ressources essentielles qui mériteraient d’être reconnues et financées comme telles », ajoute Gabrielle Richard. Son Hétéro, l’école ? est d’ailleurs à ajouter parmi les lectures incontournables pour qui voudrait saisir tous les enjeux de l’éducation à la sexualité et mesurer les dégâts provoqués par des enseignements invisibilisants et maladroits. « Les élèves LGBTQI rapportent dans des proportions considérables de l’insatisfaction, de la frustration, un sentiment d’injustice, voire de la colère », conclut Gabrielle Richard. Et il est plus que jamais temps que ça change.

*Le prénom a été changé