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Donald TrumpPhilippe Corbé : "Sans Roy Cohn, Donald Trump ne serait pas ce qu’il est devenu"

Par Guillaume Perilhou le 05/09/2020
Roy Cohn

« Un personnage cruel, méprisable et retors. » C’est en ces mots que Philippe Corbé, correspondant de RTL aux États-Unis, décrit celui à qui il consacre son dernier livre, Roy Cohn, l’avocat du diable (Grasset). À paraitre le 9 septembre en librairie, trois ans après J’irai danser à Orlando.

Le diable, en l’occurrence, c’est Donald Trump. Cohn, celui « qui a tout appris » au président américain. Son ancien mentor, avocat et ami, conseiller des grandes oeuvres et des coups bas. Un homosexuel homophobe mort des suites du sida en 1986, bras droit du sénateur McCarthy lors de la chasse aux communistes et aux homos du début des années cinquante. Une figure tutélaire sans qui Donald Trump ne serait pas ce qu’il est devenu. Le journaliste signe une biographie richement documentée et nécessaire, à deux mois de l’élection présidentielle américaine, pour mieux comprendre l’homme le plus puissant du monde.

Comment es-tu venu à t’intéresser à Roy Cohn ?

Il y a très longtemps, par la pièce Angels of America, de Tony Kushner. La pièce de 1991, dont j’avais vu vu l’adaptation en opéra, au théâtre du Châtelet à Paris, en 2004 ou 2005. Ensuite, j’ai vu aussi la série de HBO, dans laquelle Cohn était joué par Al Pacino et il dont il était là en quelque sorte le pivot. Je n’étais pas obsédé par lui, mais il m’avait fasciné. Je l’avais un peu oublié jusqu’au moment où je suis arrivé ici aux États-Unis, quelques jours après la déclaration de candidature de Donald Trump en 2015. Je connaissais Trump, comme tous ceux qui connaissent un peu l’Amérique, parce que c’est un personnage, et je connaissais sa connexion avec Cohn qui est régulièrement revenue pendant la campagne de 2016. Quelques semaines après son investiture, Trump a très vite été rattrapé par des affaires.

"Il y a eu ce jour où lors d’une réunion à la Maison Blanche il a explosé de colère, menaçant de virer son ministre de la Justice et a crié : « Où est mon Roy Cohn !? »"

Il y a eu ce jour où lors d’une réunion à la Maison Blanche il a explosé de colère, menaçant de virer son ministre de la Justice et a crié : « Où est mon Roy Cohn !? » Trump avait la rage d’être rattrapé par ces affaires, illustration à ses yeux d’une revanche des élites qui ne supportaient pas sa victoire. Dans cette explosion spontanée, on voyait que quelqu’un lui manquait, alors qu’on sait que Donald Trump est attaché à assez peu de gens. Dans sa colère, on aurait dit qu’il appelait sa mère ou son père à l’aide. Et puis, quand mon éditeur Charles Dantzig est passé à New York, alors que j’écrivais un autre livre sur lequel je n’avançais pas, il m’a dit qu’il fallait que j’écrive à propos de lui.

Dans quelle mesure Roy Cohn est-il devenu comme tu l’écris « l’homme qui a tout appris à Donald Trump » ?

Donald Trump est un héritier, mais n’a pas fait le même travail que son père. Son père avait construit une fortune sur un modèle économique assez classique. Il était prometteur immobilier, avait beaucoup d’immeubles de classe moyenne, des appartements à Brooklyn ou dans le Queens. Il logeait des gens qui venaient s’installer à New York, ça n’était pas un immobilier de luxe. Dans les années soixante, Donald Trump a une vie très confortable mais ne grandit donc pas pour autant dans les élites de Manhattan. Il en nourrit une forme d’envie et de jalousie. Quand il est au lycée, il rate la classe pour aller voir ce quartier et admirer les immeubles. Très vite, il tente de convaincre son père de construire là, mais celui-ci est très prudent car ça coûte cher. Les deux se retrouvent ensuite poursuivis par la justice fédérale, au début des années soixante-dix, parce qu’ils refusent de louer à des noirs. Donald Trump et son père vont alors voir différents avocats qui leurs disent qu’il faut régulariser la situation, qu’ils ne peuvent pas gagner.

Un soir, à ce moment-là, Donald Trump rencontre Roy Cohn dans un club. Ce qui plaisait à Trump c’était d’abord la très grande notoriété de l’avocat, ami des célébrités. Roy Cohn lui dit d’emblée : « Qu’ils aillent au diable ! » Il s’est alors passé quelque chose entre eux. Cohn a reconnu chez Trump un côté prêt à tout, à prendre des risques, à fâcher le politiquement correct. Donald Trump a alors 27 ans, il est jeune, grand et blond, il a de l’allure. C’était le genre de physique qui plaisait à Cohn, parce que c’était ce qu’il n’était pas, lui le petit brun juif qui a souffert dans son adolescence de l’idée que, parce qu’il était juif, il ne pourrait jamais faire tout ce qu’il voulait. Trump dès lors le suit partout et Cohn le présente aux gens qui comptent, les gens de la presse, de la bourse, les célébrités. Il commence à y avoir des articles sur lui.

Cohn va ensuite le suivre toute sa vie...

Sans Roy Cohn, Donald Trump ne serait pas ce qu’il est devenu. Cette idée folle, par exemple, de construire une tour grandiloquente sur la 5e Avenue, la Trump Tower, spécifiquement près de Tiffany’s qui, dans l’histoire de New York, a un prestige particulier… C’est comme si à Paris, un entrepreneur disait : « Je vais détruire le Bon marché et y faire une tour », c’est aussi dingue que ça. Sans les réseaux puissants de Cohn, il ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Le pouvoir politique est ici très lié au pouvoir économique. Il est difficile de gouverner à New York sans la finance. Par ailleurs, pendant ces années-là, Cohn lui apprend tout ce qu’il sait. Il adore l’idée de transmettre, il en a même écrit des livres. Par exemple, Cohn lui assure que si on dit un mensonge et que ne serait-ce que 20% des gens y croient, cela fait déjà 20% de gagné ! Trump a retenu.

Dans sa jeunesse, Roy Cohn travaille aux côtés de McCarthy au Congrès et soutient alors une politique de « chasse » des homosexuels. Comment expliquer un tel paradoxe ?

Le début des années cinquante fut la période la plus paranoïaque de la guerre froide. C’est dans la foulée de la seconde Guerre, de la construction du bloc de l’Est, de la première bombe soviétique. Beaucoup d’Américains se réveillent. Ils avaient gagné la Guerre avec les Soviétiques et avaient cru à une grande victoire patriotique, mais n’avaient pas mesuré à quel point cette alliance de circonstance s’était défaite, que la situation avait radicalement changé en quelques années. Il y a une forme de panique qui embrase le pays, en partie irrationnelle. Des espions aux États-Unis avaient transmis des éléments pour constituer la bombe. Il y avait l’idée que quiconque pouvait être une menace. À ce moment-là, on voit une résurgence de l’antisémitisme, notamment contre les juifs venus d’Europe de l’Est. Les juifs, les communistes, les homosexuels sont les parias de la société.

Et puis, comme l’homosexualité est interdite et immorale, la révélation de l’homosexualité de quelqu’un qui a un poste important peut ruiner sa carrière, donc on peut le faire chanter. Si des homos ont accès à des informations stratégiques, on peut les leur extorquer par du chantage. C’est une période très sombre. Par la découverte de l’homosexualité, il y a une respectabilité qui se brise. C’est une logique ignoble selon laquelle la chasse aux rouges s’associe donc à la chasse aux pédés. Quand McCarthy devient le symbole de l’anticommunisme, cette traque a déjà cours depuis quatre ans. Roy Cohn y a pris part les trois dernières années, une folie qui a pris fin presque instantanément.

"Il pense qu’il n’a rien voir avec ces homos qui défilent pour la gay pride. Pour lui, c'est un autre monde."

À ce moment-là, Cohn n’est pas ouvertement gay, même si selon toi McCarthy se doutait de l’homosexualité de son conseiller. Au fur et à mesure de sa vie, l’avocat s’en est de moins en moins caché.

La bascule se fait à la mort de sa mère en 1967. Il habitait jusque-là chez elle. Il achète un immeuble dans lequel il installe les bureaux de son cabinet et vit dès lors une vie plus libre, se présente dans les cocktails avec des hommes, il mène une vie à risques. Il reconnait qu’il a du désir pour eux, mais refuse en revanche de se laisser définir par cela… 

Tu racontes qu’un jour Cohn refuse de défendre un enseignant viré pour homosexualité. Il argue qu’il est préférable, à ses yeux, que les homos ne soient pas enseignants… 

Oui, je crois qu’il pense vraiment que les homosexuels sont une menace pour la morale. Il a des relations sexuelles compulsives, mais estime qu’il a une personnalité suffisamment forte pour ne pas se laisser dominer par cela. Il pense qu’il n’a rien voir avec ces homos qui défilent pour la gay pride. Pour lui, c'est un autre monde. Son homosexualité était un secret de polichinelle, mais il n’en a par exemple jamais parlé avec Donald Trump. Sans doute le président actuel en avait-il entendu parler à l’époque… Un jour, Cohn demande à Trump de loger un de ses anciens amants, malade du sida. Il est très embarrassé à l’idée de dire que c’est un de ses anciens amants, mais surtout que celui-ci est séropositif. D’ailleurs, à la fin de la vie de Cohn, si Trump le lâche, c’est moins pour son homosexualité que pour sa séropositivité. C’était une époque de psychose à ce sujet… La plupart des gens mourraient en quelques mois. Or, Trump n’aimait pas les faibles et Cohn allait forcément perdre contre la maladie. Trump est embarrassé par la douleur, la souffrance des autres. À sa mort, Cohn a eu le sentiment d’être quitté par celui pour qui il avait une véritable affection. 

"Comme McCarthy, Trump interprète la pensée, les peurs d’une partie de l’Amérique. La grande différence peut-être aujourd’hui c’est Fox News. La chaine a permis à Trump de mesurer les frustrations de cette frange de l’Amérique"

Est-ce que l’ère Trump est aussi intéressante à suivre aujourd’hui qu’à son début ? 

Oui. Je ne sais pas bien sûr s’il sera réélu, mais tout est passionnant. Passionnant de voir comment dans un grand pays comme les États-Unis, à la place éminente dans le dernier siècle, le modèle démocratique est fragile. On l’a vu, à quelques moments de l’Histoire, notamment lors de ces années McCarthy. Il est d’ailleurs à mes yeux le personnage qui préfigure le plus Trump, beaucoup plus que Nixon. Un mélange d’idéologie et de cynisme opportuniste. McCarthy incarne l’anti-communisme même si lui-même y voyait un moyen d’asseoir son pouvoir au sein de la droite américaine qu’il jugeait trop molle. Il y a aujourd’hui une poussée de fièvre trumpiste qui rappelle le maccarthysme. S’il est battu en novembre, ce sera intéressant de voir si la fièvre retombe, quitte à reprendre forme d’une autre façon quelques années plus tard. À l’époque, ce sont les Républicains qui éjectent McCarthy. Ce sont eux, dont Eisenhower, qui vont avoir une forme de sursaut moral.

Il y a une scène que je raconte à ce sujet, au moment de la commission qui enquête sur la pression mise par McCarthy et Cohn sur l’armée pour accorder une faveur à David Shine, l’amant de Cohn. Un sénateur interroge McCarthy et demande : « Monsieur, n’avez-vous aucun sens de la décence ? » Cette phrase est restée dans les mémoires. Face à Trump, il n’y a pas eu l’équivalent d’un sursaut de décence des Républicains. Comme McCarthy, Trump interprète la pensée, les peurs d’une partie de l’Amérique. La grande différence peut-être aujourd’hui c’est Fox News. La chaine a permis à Trump de mesurer les frustrations de cette frange de l’Amérique, les fermiers de l’Oklahoma ou les mineurs de Pennsylvanie qu’il ne connait pas. Si Trump est battu, Fox News va-t-elle devenir une chaine classique ? J’en doute. 

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Tu as partagé récemment sur les réseaux sociaux une agression homophobe que tu as subie. Comment le vis-tu aujourd’hui ?

Je regrette un peu de l’avoir partagée. D’un côté, je pense qu’il faut le dire, mais je ne pensais pas que ce serait aussi entendu en France. J’ai reçu des messages de gens comme si j’avais été victime d’un attentat. Quand j’étais étudiant en journalisme à Lille, en 2003, je m’étais fait casser la gueule dans une des rues principales de la ville. Il faisait encore jour, simplement parce que j’embrassais mon copain de l’époque. Ce que j’avais trouvé humiliant, c’était qu’il y avait un sentiment de résignation. En gros, c’était comme ça. Et cela m’a fait un peu la même sensation le mois dernier. Pour la police, c’était comme ça. Ça arrive. Au final, je pense qu’il est important de ne pas se taire, d’autant que beaucoup de gens aujourd’hui minimisent la haine homophobe qui peut toujours surgir à tout moment. 

Est-il plus facile d’être homo aujourd’hui en France ou aux États-Unis ?

C’est un sujet compliqué. Parfois, quand je me balade aux États-Unis, y compris dans des endroits reculés, je suis surpris. L’année dernière, j’étais en reportage dans l’Ohio, un lieu coincé dans les montagnes, pendant la crise des opioïdes. Une ville sinistrée où la pauvreté était partout, et il y avait un bar, un seul, au fronton duquel flottait un drapeau arc-en-ciel. Pas un bar homo en soit, puisqu’il n’aurait pas eu la clientèle suffisante, mais le patron de ce bar était gay et fier de le dire. Je me suis demandé si l’équivalent existerait en France. En France, je vis à Aubervilliers. Sur la ligne 7 du métro parisien, à un quart d’heure du Louvre. Malgré tout, je connais des gens dans cette ville qui vivent une vie cachée.  J’ai du mal à imaginer dans le quartier où j’habite un patron de bar mettre un drapeau arc-en-ciel. Je donne cet exemple que je connais, mais je pourrais citer de nombreux villages. Il y a une sorte d’hypocrisie française liée à la méfiance des identités.

Aux États-Unis, il y a un attachement plus fort aux identités, par essence multiples. Par exemple, Joe Biden fait partie de la communauté catholique irlandaise. Il ne l’a pas choisi, c’est ce qu’il est. Il a grandi là-dessus, ça l’a formé. De la même manière, certains sont homosexuels et partagent avec d’autres des choses qu’ils ne partagent pas forcément avec d’autres. C’est un état de fait, qui n’est pas vu de la même manière en France, où les identités peuvent être perçues parfois comme une remise en cause de l’universalisme républicain. Il y a un livre remarquable de Mona Ozouf, Composition française (sous-titré Retour sur une enfance bretonne, 2009, Gallimard), qui raconte comment on doit tous gérer des identités différentes. On peut à la fois défendre l’idée que tous les citoyens sont libres et égaux en droits mais différents. Culpabiliser les gens qui sont attachés à des identités locales, par exemple, a quelque chose de dangereux. Par exemple aussi, ne pas dire que Kamala Harris est la première femme noire à être sur un ticket pour l’élection présidentiel serait une négation de la réalité. On m’a pourtant reproché de le dire, comme si c’était insignifiant.