ian brossatUne première colocation pour migrants LGBTQ+ inaugurée à Paris

Par Léa Fournier le 08/09/2020
migrants LGBTQ+

Après avoir fui leurs pays où ils étaient persécutés à cause de leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, deux demandeurs d’asile et un réfugié LGBTQ+ ont trouvé refuge dans un appartement du quartier de Belleville, grâce à l’association Basiliade et à la ville de Paris.

« Avoir cet appartement, c’est le paradis sur Terre », s’exclame Thomas*, le sourire aux lèvres. Le jeune homme de 18 ans est demandeur d’asile. Il vit en colocation depuis environ un mois dans le 20ème arrondissement de Paris, dans un T4 de 70m2. « Je ne m’attendais pas à ça… Je suis très content, fier de l’association Basiliade. Ici, c’est chez nous et on s’entend bien tous les trois. » 

Thomas vit avec deux autres jeunes hommes LGBTQ+, l’un demandeur d’asile et l’autre réfugié. Ils sont désormais logés grâce à l’association Basiliade et à la Ville de Paris, qui leur met à disposition cet appartement via son bailleur social Elogie-Siemp. Les six premiers mois de loyers sont payés par l’association Abbé Pierre. 

Le logement est neuf, lumineux. Chacun des trois garçons dispose d’une chambre avec un lit double et des draps propres. Pour partager des moments en commun, ils ont le choix entre le salon, la petite cuisine et la terrasse. Exceptionnellement, une quinzaine de personnes, officiel.les de la ville de Paris et représentant.es des différentes associations qui portent le projet de ce logement collectif, y sont rassemblées. Tout le monde discute, en grignotant quelques chips.

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De la Côte-d’Ivoire à la rue

À l’intérieur, sur le petit canapé de la colocation, Thomas raconte son histoire pour Têtu. La joie qui émane de son visage contraste avec la larme, à l’encre, qui coule pour toujours sur sa joue. « Ce tatouage symbolise mes souffrances. Ça veut dire que je ne vais jamais oublier le jour où mes parents m’ont renié à cause de mon homosexualité. » En 2015, il a quitté son pays, la Côte-d’Ivoire, pour rejoindre ses parents en France. « Là bas, on me disait "tu es un PD", on me discriminait. Ici être homosexuel, c’est légal. »

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Malheureusement, arrivé en France, Thomas n’était pas au bout de ses peines. Fin 2018, alors qu’il vivait encore chez sa famille, son père a découvert son compte Grindr. « Il a vu mon profil, les photos que des mecs m’envoyaient, à moitié nus. J’en ai la chair de poule rien que d’y repenser. » La voix de Thomas, normalement si enjouée, se casse. Il raconte à demi-mot comment ses parents l’ont mis à la porte et ont refusé de lui donner les papiers nécessaires à sa demande d’asile à la préfecture. À 16 ans, il s’est retrouvé à la rue, ballotté entre des logements temporaires chez des amis et des collègues.

Une solution concrète grâce à la recherche-action

Cette colocation est donc pour le jeune homme le premier pas vers une vie plus stable. Surtout, Thomas se sait en sécurité : il vit exclusivement avec des jeunes adultes au parcours similaire au sien. Demandeurs d’asile ou réfugiés, les trois garçons ont dû s’exiler de leur pays par crainte de persécutions en raison de leur orientation sexuelle.

« L’idée, c’était de construire et mettre en place des appartements LGBTQ+ non-mixtes pour les personnes les plus précaires », explique Noemi Stella, à l’origine du projet. La jeune femme réalise une recherche-action avec l’association Basiliade, au sujet de la précarité des personnes LGBTQ+ de 16 à 35 ans en Île-de-France. Depuis deux ans, Noemi accompagne en tout 37 personnes LGBTQ+ précaires, dont les trois colocataires qui viennent de s’installer dans l’appartement. La majorité des personnes que Noemi suit sont des exilé.es d’Afrique subsaharienne. Logique, quand on constate que plus de la moitié des pays de cette région, soit 28 sur 49, disposent de législations interdisant ou réprimant l’homosexualité, parfois passible de la peine de mort.

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Homophobie dans les centres d’hébergements 

La colocation de Belleville est en non-mixité pour éviter les violences subies par les personnes LGBTQ+ dans les centres d’hébergements classiques. « Les personnes qui n’arrivent pas à cacher leur orientation sexuelle en hébergements partagés sont tout de suite mises à la porte ou subissent des violences. Des discriminations, des viols, des insultes… », raconte Noemi. « L’idée c’est de prévenir ça et de les mettre dans un lieu safe. »

Timide, le deuxième colocataire, Mahamdou, 22 ans, est arrivé en France il y a quatre mois. Il a obtenu son statut de réfugié en Grèce et est en recherche d’emploi pour stabiliser sa situation sur le territoire national. Il a fui le Sénégal, où il est illégal d’être LGBTQ+, après que son petit-ami a été frappé à mort par sa propre famille. Mahamdou lui-même a failli être tué. Séquestré, attaché, frappé, privé de nourriture et d’eau pendant trois jour, il a réussi à s’enfuir. Juste en dessous de son short de sport, on voit encore nettement une cicatrice. Il a été brûlé au fer chaud. 

Après un périple de la Gambie à la Grèce, en passant par la Turquie, il a fini dans la rue en France. « Je ne connaissais personne… Et même ici, les Africains que tu rencontres dehors sont capables de te faire mal », explique-t-il. « Aujourd’hui, j’habite avec des gens homosexuels. On a la même vie. On se respecte. L’appartement, l’association, les colocs… Tout est super. » Sous son masque, Mahamdou est ému, répétant à quel point il est reconnaissant envers l’association Basiliade.

 

Un accompagnement sur le long terme

« Sur le long terme, le projet pour ces trois jeunes, c’est de l’accompagnement vers l’autonomie », explique Noemi Stella. Fraîchement installés, ils vont donc continuer à bénéficier du soutien de Basiliade. « Il y a un accompagnement psycho-social, avec des médecins, des infirmièr.es, des juristes, des chargé.es d’insertion professionnelle, des travailleur.se social.e et des psychologues. » Ils disposent également d’une aide alimentaire, avec des tickets restaurant et des repas partagés.

Basiliade travaille avec différentes associations pour mener à bien cette recherche-action, dont l’Ardhis (l’Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et trans à l'immigration et au séjour), et Afrique Arc-en-ciel.

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Promesse de campagne

Le système est bien rodé : les associations partenaires détectent les urgences, transmettent les informations à Basiliade, puis la Mairie de Paris met à disposition les logements. « On a actuellement une file de 27 jeunes LGBTQ+ à héberger en urgence », explique Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris, en charge du logement, de l'hébergement d'urgence et la protection des réfugiés. « Il nous paraît important d’avoir une réponse spécifique pour ces jeunes gens là. »

Aujourd’hui, la ville de Paris compte 10 places d’hébergements pour les réfugiés LGBTQ+, auxquelles vient s’ajouter cette nouvelle coloc. « La mise en place de cette colocation est une première. On n’a d’ailleurs pas l’intention de s’arrêter là. On a d’autres projets en direction des migrants LGBTQ+ dans les années qui viennent. » La Maire de Paris Anne Hidalgo a en effet annoncé pendant sa campagne la création d’une résidence pour les réfugiés LGBTQ+, avec 18 logements supplémentaires, dans le centre de Paris, d’ici la fin de son mandat.

 

* Le prénom a été modifié.