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DragComment la drag-queen Crystal Chardonnay a redonné vie à la scène queer lilloise

Par Florian Gallant le 22/09/2020
Cristal Chardonnay

Il suffit parfois d'une drag-queen pour changer une ville. Lille en fait l'expérience, sous l'impulsion de Cristal Chardonnay.

Dans son petit appartement lillois, minutieusement, Val sort son maquillage sur sa table de cuisine. Au sol, une paire d’escarpins n’attend qu’iel. Au-dessus du placard, une « wig » blonde.  Val installe son miroir portatif et le branche en USB. Son visage s’illumine. Iel le sait, ce soir, iel est attendu.  C’est l’anniversaire de Johnny R. Jane, une DJ techno lilloise et amie de longue date. Val tient à lui faire une surprise : ce soir ce n’est pas Val, mais Crystal Chardonnay, son alter ego drag-queen qui sera de la fête. En l’espace de deux ans, Crystal Chardonnay est devenu le nouveau visage de la culture queer lilloise. 

Pas de drag à Lille

La nuit queer lilloise, Val la connait très bien. « Dès mes 15 ans, j’ai commencé à arpenter avec mes ami.e.s les bars et boites gay de la ville. J’ai vécu de très bons moments sans pour autant non plus me sentir réellement à ma place. Même si je n’étais pas encore drag, je percevais déjà une sorte de follophobie latente. On s’est toujours senti rejeté.e. C’était très dur de trouver un lieu où l’on pouvait se lâcher réellement, assumer qui nous voulions être sans l’impression constante d’être jugé.e.", explique t-iel, les yeux plongés dans son reflet.

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En parallèle de ce constat amer, Val découvre RuPaul's Drag Race et commence à faire des soirées drag entre amis. En hommage à ses premières ivresses, iel prend de suite le nom du célèbre cépage bouguignon. Le Crystal ? Un clin d’oeil à la culture « free » où drogues et cristaux circulent librement. « Je ne le cache pas, l’utilisation de substance à longtemps fait partie de ma vision de la fête libre, à partir du moment où leur utilisation est raisonnée, encadrée et sécurisée », assume-t-iel, le regard vague, comme plongé.e dans ses souvenirs.  

Cristal Chardonnay

 À cette époque de tâtonnement et de découverte de l’art drag, Crystal possède alors un look inspiré du Rocky Horror Picture Show. L’une des rares références visuelles de Val.  « C’est à ce moment-là aussi que j’ai réalisé qu’hormis quelques spectacles de travestis, il n’y avait pas réellement de scène drag sur Lille. J’ai vécu cela comme un vrai vide. »
Qu’à cela ne tienne ! S’iel ne trouve pas de soirée queer adaptée à ses envies, iel les organisera iel même. Dont acte. 

Des premières scènes mémorables

À l’aube de l’été 2018, au fin fond de la petite salle du bar Le Bayard, situé route nationale à Lille, Crystal s’apprête à monter pour la première fois maquillée sur scène.  « Je connaissais le patron et c’est pour cela qu’il m’a laissé carte blanche. J’étais tout de même perdu.e. Tout ce que j’ai appris sur la scène drag, c’était grâce à internet et Ru Paul. Est-ce que je parviendrais réellement à tenir l’intérêt des gens tout un spectacle ? »

Mais sitôt sur les planches, l’appréhension disparait. « C’était incroyable. Je goûtais soudainement à l’ivresse d’être un personnage. D’être en transe au point d’oublier une fois ce que j’avais fait sur scène. J’avais enfin trouvé une manière d’extérioriser qui je voulais être », se remémore avec émotion Val alors qu’iel ouvre sa plus belle palette de maquillage.

Deux ans et plus de 40 spectacles plus tard, c’est devant près de 400 personnes à la Gare Saint-Sauveur (un haut lieu culturel lillois ndlr.) que la drag queen se produit régulièrement. « Ce qui compte pour moi, c’est que mes drags-shows soient de véritables moments de libération pour toutes et tous. Que tu sois gay, hétéro, cis, trans, je m’en fiche, tout ce qui compte à mes yeux c’est que devant Crystal tu sois toi-même » reprend la Drag Queen en appliquant son fond de teint.

Notre mère à toutes

À 22 ans, Crystal Chardonnay est la nouvelle reine de la nuit lilloise. Celle qui est parvenue à sortir de la monotonie la vie queer de la Capitale des Flandres. Dans son ombre, une nouvelle génération de drag queens qui n’attendait qu’elle pour s’affirmer et s’épanouir est en train d’éclore. Kévin, un ami de longue date de Val se souvient de sa rencontre avec Crystal. « La première fois que j’ai vu Val en drag queen, ça a été - sans exagérer - la claque de ma vie. Iel dégageait tellement d’assurance, de prestance… J’ai réalisé que je pouvais moi aussi faire la même chose »

Le jeune homme commence lui aussi à explorer sa féminité et devient Clarabelle Fonds-de-bouteilles, réputée pour son excentricité et son absence de délicatesse. Une personnalité qui tranche avec celle de Crystal, à l’apparence matriarcale. Parfois autoritaire, souvent « pétasse ». Amis dans la vie, amies sur scène.  Très vite, Clarabelle accompagne Crystal sur scène. Stargirl, Méandre, Enidras, Juicy Madeleine, Bobby Grant, … De nombreuses « baby-drag » lilloises feront de même et rejoindront la Drag Mafia, un collectif qui regroupe toutes les Drag Queens Lilloise.

Cristal Chardonnay

Parallèlement, accompagné.e de Kévin, Val fonde la House of Jambon Beurre, un nouveau collectif chargé de promouvoir les évènements queers lillois. « De par ses études, Val est aussi un excellent graphiste et communiquant, iel a su donner une identité graphique propre à cette nouvelle génération queer lilloise. Mais surtout, c’est son dynamisme communicatif qui fait qu’iel en est là aujourd’hui », complète Emma, amie des deux drag queens. 

Un choc queer

La pénombre tombe progressivement dans l’appartement. Alors qu’iel applique les premiers traits de son mascara – violet, la couleur phare de Crystal -, Val a encore du mal à réaliser le choc queer qu'iel a engendré dans la plus grande ville du Nord. « Aujourd’hui, je reçois des messages qui me donnent les larmes aux yeux. Des personnes qui m’affirment que j’ai changé leur vie, que je les ai aidées à s’assumer, à faire leur coming-out,… Ça me touche énormément », explique t-iel en prenant soin d’éviter toute émotion qui pourrait faire couler son maquillage fraichement appliqué. 

Pourtant, de l’émotion, ce soir, il y en aura. Comme à chacune des sorties de Crystal Chardonnay. « Même si ce soir c’est un anniversaire, à nos Drag Shows les gens deviennent fous, ça part toujours n’importe comment ! Je sais que même à Paris on nous prend pour de grosses folles !  En même temps, tu mêles la capacité des gens du Nord à faire la fête avec le fait que personne ne te jugera  pour ce que tu es, forcément, ça fait de belles étincelles.  Et ça me plait. » 

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Dans l’entourage de Val, les souvenirs de soirées queers sont nombreux. On en parle comme l’on partage des légendes urbaines. « Moi je n’étais pas là, mais il y a cette fameuse histoire de doigt coupé sur scène où il a fallu amener une autre drag queen aux urgences le lendemain matin – oui le lendemain car « show must go on » comme on dit -,  par exemple », raconte ainsi une très bonne amie de l’artiste. 

« Honnêtement, en deux ans de Drag, des souvenirs inoubliables, j’en ai tellement », confirme Val, alors qu’iel fouille son téléphone à la recherche de vidéos compromettantes, pour Crystal comme pour les autres drag queens lilloises. 

Crystal change des vies 

« Crystal a définitivement changé la vie de centaines de personnes queer sur Lille. Même moi qui suis hétérosexuelle j’ai beaucoup grandi en allant à ses bingos et autres Drag Shows. J’ai appris à me lâcher, à me libérer des contraintes de la société patriarcale », confirme Emma.  « Mais surtout, Crystal a changé Val », reprend celle qui l’a connu dès ses premiers spectacles. « En deux ans, iel a énormément gagné en assurance. Iel s’est aussi assagie. Je pense que le drag l’a aidé à devenir un adulte. » Dans sa voix, on décèle une admiration certaine pour son amie.

« Au début, Crystal et Val avaient deux personnalités bien différentes. Mais plus le temps passe, plus la frontière est floue. J’ai l’impression qu’iel découvre vraiment qui iel est. Iel s’épanouit et embrasse à la fois sa féminité et sa masculinité », confirme amoureusement Théo, le compagnon de Val.  Une assurance salvatrice pour Crystal Chardonnay et son entourage, mais qui n’attire pas que l’attention de la communauté LBGTQI+.

Agression homophobe

Halloween 2019. Crystal est invitée au Smile, célèbre boite de nuit lilloise réputée pour la jeunesse de son public. Rien ne s’y déroule comme prévu. « Personne n’était assez préparé à cette soirée. L’organisation de la soirée n’a pas su assurer notre sécurité. Et ce qui devait arriver arriva. Nous avons été agressées par des homophobes », explique Kévin, qui devait performer lui aussi ce soir-là sous les traits de Clarabelle. « C’était horrible, j’ai cette image de Crystal allongé sur le sol hurlant : « Ça ne fait pas deux ans que je me bats pour que ça finisse en soirée homophobe comme ça ! » » se remémore, Théo. Fraîchement outé, le jeune homme vivait ce soir-là sa première agression physique homophobe. En en parlant, son visage se crispe.  À ses côtés, se voulant rassurant pour son compagnon, Val se contente d’un rictus

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Pour toute la Drag Mafia, le souvenir de cette altercation est encore vif. La douleur et le traumatisme aussi. Suite à cette violence, Val l’admet : iel s’est demandé si le drag valait encore le coup. Aujourd’hui, iel l’assume : plus que jamais, le drag est politique et iel ne baissera pas les bras. « Je pense qu’il y a eu un avant et un après cette agression. Le drag c’est une remise en question de l’identité de genre et des dictats de la société. C’est la volonté de créer toujours plus de safe-space. Aujourd’hui, c’est quelque chose que Val tient à ne pas oublier, sur scène ou au quotidien », reprend Kévin, qui partage ce combat. 

En attente de la reprise

Si la crise sanitaire a mis un coup d’arrêt brutal à la fulgurante ascension de Crystal Chardonnay, Val reste confiant. « J’ai l’impression qu’on a créé quelque chose. Lorsqu’on le pourra, je ne doute pas que la machine se relancera. » 

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Alors qu’iel sirote sa bière à la paille pour ne pas abimer son lipstick, iel est incapable de prédire son avenir. « Tout est allé si vite en deux ans. Encore une fois, à la base, tout ce que je voulais c’était créer des safe-spaces et des soirées où je pourrais m’éclater comme je le souhaitais adolescent. Je ne sais pas ce qui m’attend à l’avenir, mais maintenant, avec les copines, on est là, et on veut le faire savoir aux Lilloises et aux Lillois. »  Un dernier serrage de corset, un dernier ajustement de perruque, un dernier regard au miroir et Crystal quitte son petit appartement. Ce soir, elle est attendue.