Les nuits queers vont-elles se remettre du Covid-19 ?

La fermeture des bars, des boîtes et des lieux de spectacle inquiète le monde de la nuit LGBT, dont l’avenir dépend de conditions de réouverture aux contours encore imprécis.

Depuis le début du confinement, les bars, clubs, restaurants et autres lieux de convivialités sont inquiets. Et forcément, les lieux queer n’en sont pas exempts. Plusieurs lieux ou soirées ont alerté leurs habitués sur les difficultés qu’ils rencontraient en cette période troublée. C’est notamment le cas d’à La Folie, l’enclave queer du parc de La Villette, à Paris, qui distribue des repas aux soignants depuis le début de la crise, en essayant d’oublier que l’avenir est incertain.

« Zéro chiffre d’affaires »

Le risque c’est de ne plus avoir de trésorerie et de ne plus pouvoir relancer les caves et les frigos pour recevoir du public et régénérer cette trésorerie.” craint Rémy Baiget, fondateur et gérant du restaurant-club. En attendant de se faire rembourser le chômage partiel par l’Etat, son entreprise avance les frais. “Tous les mois, on sort entre 30 000 et 40 000 euros de salaires pour nos permanents, sans rentrée d’argent”. Personne ne sait pour l’instant quand ils pourront rouvrir. Si ça ne tarde pas trop, “on va rouvrir, mais je ne sais pas si on passera l’hiver prochain, et comment on va le passer.” En attendant, les fameuses soirées Mustang, Futur.e, et les Bingo Drag Queen du dimanche sont annulés jusqu’en juin.

Fatalement, il y zéro activité depuis la fermeture brutale du 14 au 15 mars. On en est à plus d’un mois de fermeture, avec zéro chiffre d’affaire, et des charges qui continuent de courir.”, résume Rémi Calmon, directeur du Syndicat des lieux festifs & de la diversité. Mylène Pradelle, organisatrice des soirées gay et conviviales Lim et Doctor Love complète : “Les boîtes de nuit ont des loyers de malade. Je ne sais pas comment elles vont tenir si elles ferment plus de six mois.

Des licenciements à prévoir ?

Du côté de Montpellier, le Coxx puise dans ses réserves pour tenir le coup. “Les fonds prévus pour les travaux passent dans le confinement. Au bout d’un mois de confinement tout va bien. Mais dans six mois ce ne sera pas le même chose”, précise Quentin, directeur artistique du bar gay qui organise des scènes ouvertes et des DJ sets. A quoi s’ajoute une “inquiétude de ne pas bénéficier du tourisme cet été, où on a une clientèle assez diversifiée.

Pour l’instant, la plupart des lieux tiennent le coup. La durée du confinement déterminera lesquels endureront ou non la crise sanitaire. “Si pour le chômage partiel on nous rembourse assez correctement, je peux tenir 5 ou 6 mois maximum.”, rapporte Hervé Latapie, « tenancière » du Tango, La Boîte à Frissons, institution du Marais. Dans le pire des cas, les employés seraient les premiers à en pâtir. “Il y en a un dont je risque de me séparer. Mais quand j’ai un employé absent, j’occupe deux postes.”, regrette-t-il, en précisant bien sûr que “je ferai tout pour l’éviter.

La date de réouverture des nuits queer n’est pas la seule inconnue. Les bars, boites, salles de spectacles vont-ils être dédommagés par leurs assurances ? Pessimiste, Quentin du Coxx considère que “tant que l’Etat ne passe pas ça en catastrophe naturelle, les assurances ne bougeront pas.” De cette décision dépendrait donc leurs chances de retomber sur leurs pattes.

Le temps presse

En attendant, plusieurs outils sont mis à leur disposition pour tenir le coup quelques temps. Il y a le chômage partiel, mais aussi des prêts garantis par l’Etat, des aides en fonction de la taille des entreprises et leur région, parfois un gel des frais ou des loyers. Mais les prêts sont limités, et ces frais devront être payés un jour. Autrement dit, le temps presse. “Si ça dure plus de trois mois, quand bien même le prêt est garanti par l’Etat, si on a dépensé toute cette trésorerie, est-ce qu’on pourra encore toquer aux banques ?”, s’interroge Rémi Calmon. D’autant que le secteur est déjà instable, avec des établissements sous la menace récurrente d’une fermeture administrative quand les voisins ont le sommeil léger.

Dépendants de la santé des salles de spectacle, des bars et des boîtes, ceux qui gagnent leur vie en organisant la vie nocturne LGBT courent aussi un risque à terme. Comme le collectif lesbien Barbieturix, qui produit la Wet For Me à La Machine du Moulin Rouge. “Je suis tributaire de ces salles, donc si il n’y a plus de salles ou de club, il n’y a plus de collectif. Si il y a un maillon de la chaîne qui se casse la gueule, c’est compliqué de rebondir, explique Rag, organisatrice de ces soirées.

Même chose pour le collectif Possession cofondé par Mathilda Meerschart, qui a dû annuler ses soirées techno queer mensuelles pour les mois de mars à juillet. “C’est vraiment notre activité principale.”, explique-t-elle. “J’avais un travail un mois avant le confinement, que j’ai quitté pour ce projet. Ma partenaire et moi on ne vit que des soirées. C’est un gros manque. On n’est pas très bien financièrement.” Heureusement, elle précise que “J’ai reçu l’aide à l’auto-entreprenariat, pour les structures qui pâtissent du COVID.” Mais comment faire face si la situation continue ? “Si je pense à ça je pars en dépression.

« On a perdu 4 à 5 mois de vie »

Les artistes qui illuminent les nuits LGBT doivent aussi encaisser cette période difficile, et espérer qu’elle ne dure pas trop pour se relever plus tard. Impossible de déplacer chacune de leurs dates passées à la trappe. “On ne peut pas tout reporter et tout refaire à l’identique alors qu’on a perdu quatre à cinq mois de vie”, détaille Rag. La Big Bertha, drag-queen spécialisée dans l’effeuillage burlesque, a dû annuler une soixantaine de dates jusqu’en septembre. “Je devais partir le 20 mars présenter un show burlesque à Genève. Je devais aller à Berlin début mai. Je devais aussi performer dans un cabaret de curiosités à Avignon cet été.”, énumère-t-elle.

De nombreux frais ont été avancés pour son plus gros spectacle : “Le 12 avril, on devait avoir une édition de la Bertha’s Fantasia au Nouveau Casino.” Tous les acomptes pour le lieu, la scénographie, les costumes, les équipes de vidéodiffusion, des billets d’avion ont déjà été versés. S’ajoute à ça “la bonne idée de devenir intermittente” de La Big Bertha, qui n’a pas encore obtenu ce statut et ne pourra pas être indemnisée. “J’avais un peu d’argent de côté. je peux vivre jusqu’à juillet, et après je ne sais pas. Mais j’ai de la chance d’avoir une famille qui me soutient et qui comprend mon métier.

« La mort des soirées »

Quand un beau jour – ou une belle nuit -, les festivités queer reprendront, on ne sait pas quelles mesures sanitaires devront s’appliquer. Le risque est que des mesures trop strictes gâchent la fête, refroidissent le public, et que le feu des nuits LGBT ne reprenne pas. “En boite de nuit, les gens ne vont pas venir pour mettre un masque, les gens sont là pour se toucher, pour se parler.”, prévient Mylène Pradelle, qui est aussi médecin. “Je ne me vois pas mettre des plexiglas au milieu des bars, et les barman avec des masques. Si c’est pour mettre un mètre entre les gens, c’est la mort des soirées.

Evidemment, personne ne remet en question la priorité de la santé sur les amusements. “On n’a pas envie de rouvrir un lieu si on sait qu’on est un facteur de transmission. On ne peut ouvrir qu’en toute sécurité.”, assure-t-elle. Des discussions sont en cours entre le secteur et les ministère du travail et de la santé. On envisage entre autres d’accueillir moins de public, prendre la température à l’entrée, utiliser des vitres en plexiglas, sans certitude pour l’instant.

Un plan envisagé à Paris

Le risque est aussi que l’humeur ne soit plus à la fête, lorsqu’enfin les nuits seront déconfinées. Rag anticipe ces nouvelles difficultés “Le problème n’est pas seulement économique. Est-ce qu’on aura envie de sortir dans des clubs bondés ou pas ? Comment est-ce que chacun va gérer ce choc ? Même si on réouvre, est-ce que les gens vont ressortir ?

A Paris, un éventuel soutien spécifique de la mairie aux lieux LGBT ou au monde de la nuit n’a pas encore été évoqué. “On est en train de travailler sur un plan concernant le monde de la culture.”, mentionne Frédéric Hocquard, adjoint à la vie nocturne et la diversité de l’économie culturelle. Pour le moment, “on va vers un soutien notamment dans le domaine de la musique. De manière à ce que des lieux puissent être aidés.” Dans tous les cas, il soutient que ”on va réfléchir, on va trouver, mais on ne va pas laisser mourir le monde de la nuit à Paris.

Risque important pour les lieux communautaires

L’adjoint admet toutefois que “le risque va être plus important dans les bars communautaires parce qu’on est dans des économies plus précaires.”, et garantit que “Le ciblage général c’est la diversité. Car on sait que Paris est une ville de la diversité.” Pour décider des mesures de soutien spécifiques, tout dépend encore une fois de la date de réouverture : “C’est pas la même chose si on parle de juin 2020 ou de 2021.” Il rappelle que “des annonces que des bars pourraient rouvrir le 15 juin ont été faites. Ca me semble très très tôt. Il ne faut pas se précipiter sur les dates.

Des mesures sont pourtant nécessaires, car les dangers qui pèsent sur la nuit LGBT pourraient avoir des conséquence directes sur sa communauté.  Des lieux de meuf il n’y en a pas beaucoup. J’ai peur. Je suis inquiète pour le futur de la culture. Je ne sais pas comment ca va redémarrer.”, déplore Rag. “C’est dommage parce qu’on arrivait à quelque chose d’assez joli et rassurant, de se dire qu’il y a des espaces dans lesquels on pouvait être nous-mêmes sans être montrés du doigt, dans lesquels la communauté trans pouvait être à l’aise.”, ajoute Rémy Baiget.

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Perte de visibilité

A Montpellier, le Coxx accueille “des gens exclus et très seuls. Pour énormément de personnes c’est un lieu de rendez-vous. On reçoit des messages privés parce qu’on leur manque. J’ai peur que ce soit compliqué, qu’ils se sentent seuls.” Avec en prime une menace que pointe La Big Bertha :  Une perte de visibilité claire et nette. Quand on fait nos shows c’est aussi pour montrer qui on est, et montrer la variété de nos artistes. On a un rôle éducatif hyper important.

Il y aura des séquelles, mais comme notre histoire fait qu’on est en marge depuis toujours, on rebondira toujours plus vite.” assure Rag. Un avis partagé par Mylène Pradelle : “On a une capacité à oublier les sales périodes.” Pour se retrouver lors de soirées enivrées et se tenir chaud à nouveau, comptons, donc, sur la solidarité et la résilience. 


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