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spectacleUne conversation passionnante sur la danse, la langue, et l'Iran avec Sorour Darabi

Par Stéphanie Gatignol le 23/09/2020
Sorour Darabi

Le/la danseur.se iranien.ne non-binaire s’invite à Paris avec Farci.e, une chorégraphie dans laquelle iel interroge la question du genre, en écho à son cheminement intime. Entretien.

En tant que personne non-binaire, Sorour Darabi préfère utiliser les pronoms il/elle ou "iel". Nous avons respecté son identité de genre dans cet entretien. 

Sorour Darabi a 30 ans. Iel est né à Chiraz, au sud de l’Iran, un berceau d’art et de poésie où la danse se révèle à iel au tournant de l’âge adulte. Après des années de pratique « underground », sentant sa créativité condamnée à une impasse, iel décide d’orienter sa trajectoire vers la France où iel intègre, à 23 ans, le Centre Chorégraphique National (CCN) de Montpellier.

Etabli.e dans l’Hexagone depuis cet envol, iel imagine en 2016 le spectacle Farci.e., à l’affiche de la fondation Lafayette Anticipations ces 23 et 24 septembre. Une performance solo entre introspection et sollicitation des regards où cette personnalité charismatique transforme son corps en vecteur de questionnements. Juste avant son entrée en scène, entretien avec un.e artiste transgenre pour qui l’identité, comme la danse, ne se conçoit que dans le mouvement. 

Comment est née l’idée de placer la question du genre au cœur de ce spectacle ? 

Le farsi, ma langue maternelle, n’assigne pas de genre aux personnes, aux objets ou aux idées. Contrairement à la vôtre, elle n’impose pas de se définir en fonction du masculin ou du féminin. Cette différence que j’ai trouvée très frappante a suscité en moi beaucoup de réflexions. Lorsque j’ai commencé apprendre le français, je résidais encore en Iran. Tant que cette nouvelle langue restait abstraite dans mon quotidien, il y avait quelque chose de plutôt drôle dans le fait de se dire : « Tiens, une table est du genre féminin. Pourquoi ? On ne sait pas… »

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Quand je suis venu m’installer en France et qu’elle a eu des conséquences dans ma vie de tous les jours, que la langue définissait mon positionnement dans la société, elle m’est apparue bien moins amusante. Je subissais une loi extérieure qui m’imposait quelque chose de fondamental. Une langue est un cadre à travers lequel chacun voit le monde, s’identifie, et celui-ci peut avoir un impact profondément discriminant. Très neutre, le farsi amène finalement une forme de liberté à des personnes comme moi, même s’il existe en Iran d’autres enjeux politiques et sociaux pour nous fermer des portes. 

Sorour Darabi

De quelle manière vous définissez-vous ? 

Aujourd’hui, comme trans non-binaire ; demain, ce sera peut-être autre chose… Mon utopie est là : je n’accepte pas l’idée de quelque chose de figé dans mon identité de genre. A mes yeux, l’identité est, d’une manière générale, une notion qui doit être mouvante. Elle doit pouvoir changer au fur et à mesure du temps comme le fait un corps, qui se transforme quoi qu’on fasse. J’y vois une invitation à comprendre qu’il est très naturel de changer, de ne pas rester figé dans le cadre qu’on nous fixe. 

Pourquoi Farci.e avec un c. ? Ce jeu de mots traduit-il une forme d’indigestion par rapport à cette loi établie par la langue française ? 

Je n’ai pas l’habitude d’imposer une façon d’appréhender mon travail. Si vous en faites cette lecture, c’est intéressant, mais il y a beaucoup d’autres possibilités d’interprétation. Avec Farci.e, je n’avais pas non plus l’intention de faire passer des messages, mais plutôt d’activer des questions et je crois ma mission réussie. En 40 minutes, la surprise est permanente et les spectateurs sont sans cesse amenés à changer leur regard sur la façon dont ils avaient cru percevoir les faits.  

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Dans quel état d’esprit étiez-vous quand vous avez créé cette pièce en 2016 ? 

J’en étais au début de ma transition et beaucoup d’émotions ont été partagées consciemment, mais aussi malgré moi, à travers ce projet. Je traversais un moment très particulier, de nombreuses questions m’habitaient et bouleversaient mon quotidien. Globalement, j’utilise beaucoup ma vie et mes interrogations dans mon travail. Ils représentent vraiment ma source d’inspiration. 

Sorour Darabi

En 2020, ce n’est donc plus le même corps qui s’exprime dans ce solo… 

Mon corps s’est beaucoup transformé physiquement et mes expériences de vie aussi, car ma place sociale a, du coup, beaucoup changé. J’ai compris des enjeux que je ne saisissais pas auparavant, parce qu’ils ne me concernaient pas directement. Pendant ma transition hormonale, je n’ai pas ressenti de violence de la part de la société, mais plutôt ces regards étranges qui cherchaient à comprendre qui j’étais, qui me scrutaient, traquaient des signes pour pouvoir me mettre dans une case. Par la suite, quand j’ai pris l’apparence d’un mec gay avec une allure assez féminine, j’ai discerné plus de haine. Moi qui ai été une femme cisgenre, je n’avais jamais vraiment été confrontée à la misogynie telle que je l’éprouve désormais. C’est une expérience assez dingue et pas très facile à traverser. 

Pourriez-vous danser Farci.e en Iran aujourd’hui ? 

Je l’ai fait dans un festival underground en 2016, l’année de mon dernier voyage dans ce pays, mais je pense que ce ne serait plus possible. La situation générale y est vraiment tendue. Un athlète de haut niveau très populaire (ndlr : le lutteur Navid Afkari) a été exécuté le 12 septembre et cette nouvelle a bouleversé tout le monde. Toutes les formes de danse qui relèvent de l’art sont interdites sous couvert de religion. En réalité, c’est leur caractère « politique », la réflexion qu’elles peuvent susciter qui pose problème. Car les danses traditionnelles existent - beaucoup d’ethnies ont leurs propres folklores -, mais elles ne remettent rien en question.

Pour ma part, j’ai toujours pratiqué ma discipline de façon souterraine ; mon travail était prohibé là-bas. Ceux qui créent publiquement sont soumis à la censure. Un jury vise les projets et décide s’il faut les modifier, en supprimer certains éléments ou les interdire. En Iran, le cadre dans lequel tu peux t’exprimer n’est pas très défini, tu ne sais jamais jusqu’où tu peux aller. Tu mènes tes activités pendant dix ans et puis, subitement, on te tombe dessus en utilisant toutes ces années contre toi pour légitimer ton arrestation.

Quelle est la situation des personnes trans' dans votre pays natal ? 

Je ne peux pas vous parler de ma propre expérience car je n’ai pas eu à y vivre ma transidentité et, en Europe, j’ai été protégé des traumatismes que mon parcours aurait pu susciter. J’ai connaissance de ce qui s’y passe grâce aux remontées des activistes. L’ayatollah Khomeyni a édicté une fatwa légalisant la chirurgie de réattribution sexuelle. Les personnes trans ont l’obligation d’un suivi médical et, après leur opération, leur changement de sexe est retranscrit sur leurs papiers d’identité. Mais, dans les faits, elles doivent effectuer un processus de transition hyper rapide dont l’objectif est d’aboutir à une société hétéronormative.

Plus il va vite, moins le pays compte d’individus qui incarnent autre chose que le système binaire. L’entre-deux n’existe pas pour le régime. Il n’accepte pas que l’on puisse être un homme sans avoir de pénis. Je sais aussi que les personnes transgenres trouvent des moyens de contourner ce système, d’éviter qu’on ne leur inflige de force une chirurgie de la poitrine ou autres manipulations médicales. Une de mes amies activiste a écrit un livre et interrogé beaucoup d’entre elles. Certaines prennent des hormones avant de déclarer qu’elles sont transgenres. Du coup, quand leur corps a déjà beaucoup changé, ce que les autorités peuvent leur imposer est limité… 

Qu’en est-il des homosexuels ? 

Si être trans n’est pas passible de prison, être gay peut, en revanche, te valoir d’être pendu. Et des personnes non transgenres ont été forcées à des opérations. Quand un homosexuel effectue un suivi chez un psy par exemple, on peut le pousser sur ce chemin en lui suggérant : « Ah, tu es un homme et tu t’intéresses aux hommes ? Ce n’est pas normal, tu es plutôt une femme, une femme dans un corps d’homme… » Le régime utilise le fait que les transgenres soient légalement reconnus pour se débarrasser des homosexuels et conserver une société « au carré ». 

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Ces personnes ont-elles le recours de se rendre à l’étranger ? 

Obtenir un visa pour sortir d’Iran est compliqué et il faut de l’argent pour partir : moi, la première fois que j’ai pu quitter mon pays, c’était pour suivre mes études en France. Beaucoup de ces gens n’ont pas les moyens financiers d’aller trouver un environnement qui leur garantisse plus de liberté ou la possibilité de comprendre un peu mieux leur identité. Alors, ils finissent par se résigner : « D’accord, je suis une femme dans un corps d’homme, je me soumets à une opération ». 

Votre corps a-t-il toujours été regardé avec bienveillance pendant vos prestations ? 

Sur scène, je ne suis pas sans pouvoir. Je suis un performeur qui regarde les spectateurs, qui les connait parfois, et j’exerce une certaine autorité. Le rapport qui s’installe n’a rien à voir avec celui de la rue, même si, dans les deux cas, certaines expériences se ressemblent fort. Le rejet existe aussi dans les salles. Je suis confronté à des gens qui s’endorment, se détournent, qui baissent leur bonnet pour ne plus me voir ou se lèvent bruyamment pour bien signifier leur départ. Il y a des individus que ma prestation aide à s’ouvrir sur des choses qu’ils ignoraient ; d’autres qui s’identifient et se réjouissent de ce partage. Dans mes recherches en général et Farci.e en particulier, j’aime beaucoup explorer le renversement du pouvoir à travers le regard et la place du spectateur. A certains moments, lui aussi est observé et exposé. Je ne suis pas le seul corps à l’être… 

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