Nicolas Huchard, le danseur français et queer que les stars de la pop s’arrachent

De Madonna à Christine and the Queens en passant par Angèle ou Jessie Ware, toutes convoitent son talent. À 33 ans, ce danseur ouvertement queer, originaire des Ulis, se taille une impeccable carrière internationale. Mais Nicolas Huchard n'est pas qu'un corps. C'est aussi un artiste engagé. Portrait.

Trois fois. Il aura fallu s'y reprendre à trois fois avant d'entendre la voix de Nicolas Huchard au bout du fil. Il fallait s'y attendre. Ce chorégraphe touche-à-tout est sur tous les fronts, cumulant des projets artistiques tous plus stimulants les uns que les autres. On l'a vu virevolter autour de Madonna lors de la dernière tournée de la star. Ou encore danser aux côtés de Christine and the Queens, période Chaleur humaine. C'est toute la scène pop qui se l'arrache. Et pour cause.

Nicolas Huchard, c'est une présence sur scène. Une silhouette élancée, plus fine que celles des danseurs aux carrures bodybuildées que l'on rencontre en général aux cotés des reines de la pop. Une fluidité envoûtante mais tonique. Un regard déterminé. Les codes, très peu pour lui. "Je n'aime pas vraiment mettre de nom sur les styles de danse, nous explique-t-il. Je trouve qu'on n'en a plus vraiment besoin. Moi, ce qui me plaît et ce qui me fait vibrer, c'est de mélanger tous les styles que j'ai pu apprendre afin d'avoir un résultat assez hybride qu'on ne puisse pas nommer".

Du cirque à Maurice à Béjart

Mais avant la danse, le cirque. Tout petit, alors âgé de 6 ans à peine, le petit Nicolas entame un parcours circassien complet qui lui offre des bases en termes de danse. "C'était un peu de la comédie musicale façon éveil pour enfants, je me rappelle qu'on bougeait sur du 'Singin' in the Rain' par exemple", se remémore-t-il. Aux Ulis – la commune d'Île-de-France où il a grandi –, le football est une véritable institution, la danse est moins en odeur de sainteté. "J'avais un petit peu honte, je me cachais, soutient-il. À l'adolescence, je sentais aussi que mon orientation sexuelle se clarifiait donc j'étais vraiment très, très discret sur ce sujet-là".

Crédit photo : Florian Lafosse (@floriansbook) / @nobshowroom

Pourtant, chez les Huchard, la danse, on a ça dans le sang. "Dans ma famille, c'est quelque chose de très présent, explique-t-il. Il y a des familles qui se réunissent pour des jeux de société. Nous, au lieu de ça, on se retrouvait et on dansait". Mais de là à convaincre ses parents qu'on va en faire un boulot, c'est une autre histoire. "Ils n'avaient pas conscience que c'était possible d'en faire un métier, explique-t-il. Mes parents viennent d'autres pays en Afrique, du Cap Vert et du Sénégal plus précisément, et donc d'une autre culture. Alors, j'ai dû faire mes preuves et leur montrer par A + B que c'était possible de persévérer là-dedans".

Ado, il intègre l'Académie Internationale de Danse, située dans le XVIe arrondissement parisien. À chaque horaire, son type de danse. Là-bas Nicolas se frotte à toutes les danses : classique, contemporaine, jazz... Son premier souvenir le plus fort remonte à cette période, tandis qu'il travaille sous l'égide de feu Maurice Béjart pour son Boléro de Ravel. Une expérience encore vive.

Dans les bras de Madame X

D'audition en audition, il croise la route d'une certaine Héloïse Letissier. "C'était le tout début du projet Christine and the Queens, se rappelle-t-il avec tendresse. On n'était que deux danseurs avec elle. Puis, ça a eu un effet boule de neige, c'est devenu de plus en plus grand". Il collabore avec la chanteuse nantaise pendant plusieurs années consécutives. Une "belle expérience" qui lui permet une "découverte du monde". Une portée d'entrée aussi, qui le conduit droit dans les bras de Madonna dont il devient l'un des danseurs stars de la tournée Madame X.

Crédit photo : Florian Lafosse (@floriansbook) / @nobshowroom

Sur Instagram, Nicolas Huchard apparaît fréquemment aux côtés de la Madone. Un lien fort, rare, unit le danseur et la chanteuse. Pourtant, ça n'était pas gagné d'avance. Lors d'une prestation à Los Angeles avec Christine and the Queens, le danseur est repéré par la chorégraphe de Madonna, Megan Lawson. Une aubaine pour le Français qui avoue avoir "beaucoup d'admiration" pour la Ciccone. Après un premier round de sélection, Nicolas s'envole à New York où des répétitions s'enchaînent pendant une semaine "hyper intense" à l'issue de laquelle le danseur est écarté des sélections. C'est le coup de massue. Suivi d'un coup de blues.

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Mais la tristesse est de courte durée, puisque Nicolas est recontacté en mars 2019 par la même chorégraphe de la star. "Elle voulait que je l'assiste pour le prochain clip qu'elle tournait au Portugal avec Maluma, détaille-t-il, le fameux "Medellín". Il ne pouvait pas être là pour les répétitions donc je devais prendre sa place pour danser avec Madonna". Au fil des répèt', les deux artistes se rapprochent. Jusqu'à une proposition en or : intégrer la tournée Madame X en tant que danseur à plein temps. Surprise ? Pas vraiment. Depuis Brahim Zaibat, on sait que Madonna a un faible pour les danseurs frenchies.

"Comme une prière"

De septembre à mars dernier, juste avant le confinement, le danseur ulissien parcourt le globe, irradiant les performances scéniques de la star de ses pas de voguing et de son énergie solaire. Un rythme de vie exigeant qui demande une discipline quasi-ascétique : "Avant chaque concert, tu t'étires, tu te relaxes et t'essaies de te reposer au maximum parce que c'est assez fatiguant, atteste-t-il. On avait un petit rituel aussi avec Madonna. On faisait un peu de sport puis une sorte de prière. Chaque jour, quelqu'un est désigné pour prendre la parole et donner de la force au groupe".

"Les femmes sont magnifiques, intelligentes et indispensables à ce monde. Et quelque part, j'ai envie de leur ressembler. Si j'ai envie d'enfiler une robe, j'en mets une et je me trouve beau dedans. Personne ne pourra me l'enlever"

Danser aux côtés de Madonna, artiste intense, danseuse accomplie et première vulgarisatrice du voguing, est une consécration. Mais Nicolas n'est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Ces dernières années, il a dansé pour les nouveaux visages de la pop francophone à l'instar d'Angèle, Aya Nakamura ou encore Suzane, dont il admire "l'aspect féministe, dans le sens où elles s'assument telles qu'elles sont et contrôlent davantage leurs initiatives et leur carrière". Plus récemment, les fans de la chanteuse britannique Jessie Ware l'ont vu troubler les frontières du genre dans le très sensuel clip de "What's Your Pleasure?".

"Je me dis que c'est tellement dommage d'être un homme et de devoir être bloqué dans certains codes et dans certains critères de beauté, affirme-t-il sans détour. Pour moi, les femmes sont magnifiques, intelligentes et indispensables à ce monde. Et quelque part, j'ai envie de leur ressembler. Si j'ai envie d'enfiler une robe, j'en mets une et je me trouve beau dedans. Personne ne pourra me l'enlever". Très à l'aise avec sa personne et son expression de genre, le beau trentenaire ne se sent obligé de qualifier son orientation sexuelle : "Il y a trop de définitions, dit-il avant de lâcher un petit rire. On a essayé de se définir avec des potes et on a vite été perdus. Il y a beaucoup d'étiquettes mais queer, c'est sûr que je le suis !"

Black Lives Matter

Queer et noir, voilà deux facettes de son identité que Nicolas Huchard défend. Sur ses réseaux sociaux, tout d'abord. En écho avec le mouvement Black Lives Matter, le danseur a publié des images pour exprimer son soutien aux victimes de violences policières. Au fond de lui, il croise les doigts pour que la vague antiraciste venue des États-Unis secoue également l'Hexagone. "J'espère que ça va faire réfléchir et que les gens ouvriront les yeux sur ces choses injustes qui se passent dans le monde, soutient-il. Des personnes innocentes meurent aux mains de la police. Parlons juste de ça".

"Quand tu arrives dans un casting et que tu vois six autres Noirs, tu sais très bien que vous n'allez pas tous booker le job. Il n'y aura qu'une place pour l'un de nous. Voire aucune".

Mais également dans son domaine professionnel, un milieu à la réputation d'ouverture, mais où il reconnaît avoir déjà été discriminé : "Ça n'a jamais été frontal, ou violent, mais oui, le racisme existe aussi dans la danse, confie-t-il. Quand tu arrives dans un casting et que tu vois six autres Noirs, tu sais très bien que vous n'allez pas tous booker le job. Il n'y aura qu'une place pour l'un de nous. Voire aucune". Avant de relativiser. "On est quand même bien lotis dans l'ensemble, concède-t-il. Les danseurs en général ont tendance à avoir une grande ouverture d'esprit. Mais il y aura toujours des gens avec des a priori. On a encore beaucoup de travail".

Crédit photos : Florian Lafosse (@floriansbook) / @nobshowroom


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