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cultureHomosexualité en Iran, dissidence politique... Ghazi Rabihavi, romancier du courage

Par Guillaume Perilhou le 30/12/2020
ghazi rabihavi

C’est l’un des romans majeurs de cette année : Les Garçons de l’amour, publié aux éditions Serge Safran. L’histoire d’une passion entre deux garçons en Iran, juste après la révolution de 1979… Son auteur, Ghazi Rabihavi, vit aujourd’hui en exil à Londres.

On a failli passer à côté. Le livre était pourtant en lice pour le prix Médicis étranger, une récompense qui aurait fait du bien à son éditeur, Serge Safran, à la tête de sa propre maison indépendante. Pas de prix, mais une belle reconnaissance, tout de même, pour Ghazi Rabihavi, 56 ans, jusqu’à présent inconnu en France. Écrivain depuis toujours, ses romans portent sur des sujets que goûtent peu le régime iranien. Dans les années 1980, Téhéran l’envoie en prison pour la parution d’un livre, Souvenirs du soldat, qui racontait la guerre entre l’Iran et l’Irak et rencontra le succès.

« J’y ai écrit ce que j’ai vu, pas la propagande officielle… Alors une nuit, à minuit, des hommes sont venus me chercher chez moi et j’ai passé neuf mois à la prison d’Evin. Ce n’est pas si long, mais ça a été un moment très difficile. » Relâché mais surveillé, il est en 1994 finalement interdit de publication à la suite d’un article sur l’Association des écrivains d’Iran. L’année suivante, Rabihavi fuit pour l’Angleterre. « Ma situation était devenu trop dangereuse dans mon pays. » À Londres, il se sent davantage en sécurité désormais, mais pas totalement : « Le problème avec l’Iran, c’est qu’on ne sait jamais quelle sera la prochaine marche dans l’escalade de la répression. » Il sait qu’il ne retournera plus jamais chez lui.

Une littérature plus politique que jamais

D’autant que c’est à un sujet ô combien dangereux qu’il s’attaque cette fois-ci : l’homosexualité. Sous sa plume, le jeune Djamil rencontre Nadji lors d’un mariage et en tombe immédiatement amoureux. On lit non pas deux héros mais deux jeunes hommes qui veulent simplement s’aimer. Les choses sont dites sans détour, la délicatesse du style ne laisse pas de place aux sous-entendus. Rabihavi signe un grand roman où le courage est partout, et la littérature plus politique que jamais.

« C’est un thème important, or très peu de gens écrivent à ce sujet. Certains intellectuels disent même que cela n’a pas grand intérêt. Les homosexuels sont pourtant passibles de la peine de mort en Iran… » L’un des dix pays à appliquer toujours la peine capitale pour homosexualité. « L’État considère les homosexuels comme des malades, des pécheurs, poursuit Rabihavi. Et beaucoup de mes amis m’ont dit : ‘Mais avec ce livre, tu n’as pas peur d’être perçu comme homosexuel ?’ Je répondais que non, et que si l’on me posait la question je dirais simplement que je ne le suis pas ! »

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Même si la peine capitale n’est plus appliquée systématiquement en Iran, les personnes LGBT+ y sont en danger. « Si un homme tue un homosexuel, une lesbienne, il ne sera pas poursuivi, pas puni puisqu’il dira : ‘Je l’ai fait pour Dieu et pour laver la société de ses péchés.’ C’est arrivé plusieurs fois. » Face à l’horreur, la justice donc n’existe pas et les organisations militantes sont impensables.

« Les homosexuels sont seuls en Iran, personne n’est là pour les soutenir », poursuit Rabihavi. La situation était bien différente avant la révolution islamique, selon lui. « L’homosexualité n’était pas quelque chose de condamnée à la fin des années 1970 à Téhéran. Il y avait des acteurs, des gens connus pour qui l’on savait. » Par nostalgie sans doute d’un paradis perdu, son livre est aujourd’hui « lu sous le manteau, dealé comme une drogue. »

Un livre pour changer le monde

On sait toute la richesse de la culture persane, comme un trésor enfoui. « L’homosexualité est présente dans la littérature ancienne, dans toute la poésie arabe… » Si c’est un livre sur l’amour, Les Garçons de Rabihavi parle aussi du viol, des plus anciens sur les plus jeunes. Là encore, la loi est aveugle. « Dans des sociétés où les femmes ont toujours été effacées, les hommes vivent entre eux. C’est culturel et religieux. Moi-même, enfant, je n’ai jamais pris de repas avec ma soeur. »

Dans une lettre adressée à Rabihavi, l’Iranienne Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix, écrit : « La culture patriarcale rejette l'homosexualité. Dans une relation sexuelle entre deux hommes, il y a, selon cette culture patriarcale, une différence entre le partenaire passif et actif. La personne passive serait ainsi confrontée à une réaction plus dure et hostile de la société car selon cette société, l'homme déshonore ainsi sa masculinité. Ceci étant un exemple de la façon dont la culture patriarcale se justifie par tous les moyens possibles. (…) La communauté internationale doit être le porte-parole de ces personnes marginalisées en Iran et les aider en devenant leur voix afin qu'ils soient entendus. »  Revient alors cette vieille antienne : la littérature a-t-elle le pouvoir de changer le monde ? Le livre de Ghazi Rabihavi est de ceux qui, à force de le vouloir, finiront par réussir. 

 

Les Garçon de l’amour, traduit et présenté par Christophe Balaÿ, éditions Serge Safran, 23,9€.

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