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Santé/Sexo

Ces hommes gays racontent comment ils ont quitté le chemsex

Montage : TÊTU

Quand la consommation dérape, et que la vie quotidienne ne tourne plus qu’autour de plans cul sous drogues, l’arrêt peut effrayer, à plusieurs titres : peur de l’isolement, d’être pointé du doigt, doutes sur ses capacités… Des garçons qui ont décroché témoignent.

Depuis que j’ai commencé, je n’arrive plus à baiser sans produits.” Le désarroi de Nicolas*, un quadragénaire croisé en partouze dans un appartement parisien, est palpable dans ces quelques mots. Harnais sur les épaules et jockstrap sur les hanches, sa bouteille de poppers à la main, il vient “recharger” dans la cuisine. Comprendre : faire une pause, prendre une ligne de 3-MMC et du GHB. Il griffonne ses horaires de prises sur un papier – pour éviter de trop consommer – et repart dans le salon transformé en salle de jeux pour une autre longue session de chemsex, jusqu’au petit matin. Mi-excité, mi-résigné.

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Le phénomène du chemsex– contraction de “chemical sex”, soit le fait de consommer des substances psychoactives dans un contexte sexuel – n’est pas nouveau, mais se répand depuis une dizaine d’années dans le milieu gay. Il concerne, en France, entre 3 % et 14 % des homosexuels, selon la méthodologie des enquêtes sur le sujet. Il peut engendrer plusieurs problèmes pour ses adeptes : dépendance, isolement, troubles psychologiques, infections sexuellement transmissibles, surdoses, voire décès. Entre janvier 2008 et août 2017, les centres d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance et d’addictovigilance (CEIP-A) de Paris et de Grenoble ont recensé 24 cas mortels.

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, les associations et les médecins spécialistes voient les appels à l’aide se multiplier. Mais combien passent sous les radars, faute d’informations suffisantes ? Face à ces risques, pressentis ou vécus, certains chemsexeurs tentent de décrocher. Avec plus ou moins de facilité tant les motivations et les parcours sont différents, mais aussi complexes.

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Paradis perdus

“Abandonner le chemsex revient à renoncer à une expérience de vie d’une grande intensité”, relève l’enquête Attentes et parcours liés au chemsex (Apaches), conduite par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) et publiée en mai 2019. “C’est dur”, reconnaît Francis*, qui a décroché il y a quelques mois après être tombé “dans une forme de déchéance”. “Je pensais être maître des chems, mais ce sont eux qui sont maîtres de nous, à vie. Je pense tous les jours à des pratiques, notamment au fist, qui me manquent”, explique-t-il, nostalgique.

Tim Madesclaire, cocréateur de la revue gay Monstre, cherche à relativiser ce ressenti, d’autant plus qu’il peut constituer un frein à l’envie d’arrêter : “Il y a souvent un sentiment de paradis perdu. Mais la vie entière n’est faite que de paradis perdus : l’enfance, l’adolescence, le début de la vie professionnelle, etc.” Mickaël*, quadragénaire lyonnais, ne regrette pas d’avoir arrêté : “Il y a une forme de nostalgie. Je rigolais bien, on faisait les connes avec les autres mecs. Mais ce contexte social n’appartient qu’à cette pratique, qu’à ce moment particulier. Avec le recul, quand je vois la tristesse que ça provoquait, je n’en ai plus envie aujourd’hui.”

Des espaces de socialisation

“Les craintes liées à l’abandon reviennent fréquemment chez les pratiquants qui envisagent d’arrêter”, confirme Muriel Grégoire, addictologue et psychiatre dans un centre de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa) à Aix-en-Provence. La peur de l’isolement, également.

Et pour cause : les sessions de chemsex – très ritualisées, avec des rencontres sur des applications, des baises dans des lieux privés et des échanges facilités – “sont des espaces de socialisation très forts, explique l’addictologue. Si vous venez de vous séparer, de perdre votre emploi, vous rencontrez les produits – mais aussi des amis – et vous avez envie de vous y réfugier. L’addiction peut commencer au moment où ceux qui vont y trouver un réconfort n’ont pas d’autres supports autour d’eux (des loisirs, des amis, une relation stable, etc.).”

Elle assure néanmoins que tout le monde ne devient pas addict et qu’il faut un terrain “propice” : des traumatismes psychologiques, une carence affective, une situation personnelle compliquée à un moment donné…

« Solitude extrême »

Quand j’ai arrêté, je me suis lancé à fond dans la réhabilitation de mon appartement. Ça m’a occupé un temps, et quand j’ai eu fini, j’ai ressenti un sentiment de solitude extrême, se souvient Mickaël. Les relations avec mes amis s’étaient distendues, et je venais de couper les ponts avec les personnes de mon réseau de chemsexeurs. J’étais seul, déprimé. Mais je me disais : « Tu vas évoluer, tu vas t’en sortir. »”

Si l’évolution dont parle Mickaël a pris quelques mois – compliqués –, il ne regrette rien aujourd’hui, car “le rapport bénéfice/risque est totalement déséquilibré”.

Manque de structures

Depuis qu’il a entamé l’arrêt du chemsex, Francis, lui, se fait accompagner par une addictologue et par un psychologue. Ce support est d’autant plus bienvenu que le manque de formation des professionnels de santé sur ce sujet est encore notable. “La problématique est très récente, à peine une dizaine d’années. Personne n’a eu le temps de s’organiser, assure Fred Bladou, chargé de mission nouvelles stratégies de santé à Aides. Il y a encore un manque de structures d’accueil, et les psychologues ou les soignants sont peu formés.

Anesthésiste dans le service des urgences d’un grand hôpital parisien, Mehdi* explique n’avoir été formé aux surdoses de 3-MMC – une cathinone de synthèse, illégale depuis 2010, et dont l’usage est très répandu chez les chemsexeurs français – qu’en 2019. Une formation “complète, bienveillante et sans jugements”, précise-t-il.

Double stigmatisation

Le chemsex, et c’est bien une des difficultés pour l’appréhender, est à la croisée de plusieurs chemins. “Il ne s’agit pas d’un usage de drogues classique, il faut prendre en compte l’orientation sexuelle ou encore les problèmes personnels”, ajoute le chargé de mission à Aides. À tous ces niveaux de complexité viennent se rajouter deux autres couches : la stigmatisation et la honte.

Sur ces points, Tim Madesclaire et Fred Bladou sont tous deux d’accord : “Il y a une stigmatisation très importante des gays et c’est un frein à l’amélioration de la situation. Aujourd’hui, être gay et être consommateur de drogues, c’est même doublement stigmatisant.”La culpabilité doit changer de camp. De quoi sont coupables les chemsexeurs ? D’avoir fait l’amour? Non. Ils ne sont coupables de rien”, assène Romain Amaro, sociologue et ethnographe, qui travaille sur le sujet depuis plusieurs années.

Prise de conscience

Comme le souligne l’OFDT, arrêter le chemsex, de façon temporaire ou permanente, peut prendre des semaines, des mois, voire des années, et la démarche varie en fonction des parcours personnels. Il peut être le fruit d’une réflexion personnelle, d’un déclic, d’une lassitude ou d’une réaction singulière de l’entourage. “L’arrêt doit venir de soi. Mais pour ce faire, il faut déjà être conscient de sa consommation”, assure Fred Bladou, qui ajoute qu’il n’y a pas de “recette magique”. Ainsi, Harry* a arrêté après une prise de conscience, seul, “comme la moitié des ex-chemsexeurs”, précise-t-il.

Dans les autres cas, l’accompagnement et l’écoute constituent autant de leviers sur lesquels il est possible d’agir. “Parler, être écouté sans jugements, cela fait du bien. Que ce soit par un addictologue ou dans un centre communautaire comme Aides”, ajoute Muriel Grégoire. “Verbaliser et ne pas rester seul face à sa consommation aide énormément”, ajoute le chargé de mission de Aides. Les amis et le cercle familial peuvent aussi jouer un rôle important. “Je connais un mec qui a arrêté le chemsex grâce à sa famille… qui lui était pourtant très hostile en raison de cette pratique”, assure Tim Madesclaire. Face au chemsex, il n’y a donc pas de fatalité, mais des doutes et des épreuves à résoudre, à son rythme.

 

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