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chemsexComment la crise sanitaire met en danger les chemsexeurs

Par Anne-Laure Mignon le 23/02/2021
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Si déjà en temps normal, le développement du chemsex inquiète les spécialistes, elle alerte d’autant plus dans ce contexte de pandémie de Covid-19. D’une conso de drogue dite "récréative", certains pencheraient petit à petit vers une conso solitaire... et addictive.

Une question ? Une urgence ? Aides a mis en place une ligne spéciale chemsex sur WhatsApp ou Signal au 07 62 93 22 29, disponible 24h/24. 

Samedi soir. Il est 21h. Hector, 29 ans, designer graphique à Paris, finit de ranger son appartement. Il s’apprête à être l’hôte d’une session de “chemsex” (contraction de “chemical sex”, en anglais), concrètement l’utilisation de produits psycho-actifs, de drogues, dans un contexte sexuel. Dans sa boîte à surprise, qu’il ne manquera pas d’ouvrir ce soir avec ses convives, du GHB et de la 3-MMC. 21h30, la sonnette retentit. Deux inconnus, sollicités via des applications de rencontres, arrivent. Deux autres connaissances les rejoindront plus tard dans la soirée. Ils resteront ensemble du vendredi au dimanche soir, voire jusqu’au petit matin du lundi.

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Un week-end parmi tant d’autres, aujourd’hui. Et pourtant, depuis qu’il a découvert le chemsex en 2017, Hector a toujours essayé de ne pas dépasser un week-end par mois, histoire de maîtriser sa consommation. Même s'il lui est déjà arrivé de faire quelques entorses à sa propre règle. “L’été notamment”. “Je suis totalement conscient de l’aspect addictif que représentent ces pratiques”, confesse-t-il. “Sous l’effet de la drogue, les usagers sont en osmose, ils jouissent de performances sexuelles décuplées, se désinhibent, osent plus”, décrit Thomas L’Yavanc, addictologue au 190, centre de santé sexuelle à Paris. Un jeu pourtant dangereux. Il crée des dépendances, des troubles psychologiques, isole ses amateurs, provoque des overdoses et des décès. Entre 2008 et 2017, 24 personnes seraient mortes du chemsex en France.

"Rattraper le temps perdu"

C’est la raison pour laquelle Hector a toujours pris ses précautions. Pendant une période, il s’astreignait même à inscrire les quantités de tout ce qu’il consommait durant le week-end dans une note de son téléphone portable. Sauf que tout cela, c’était sans compter l’arrivée du Covid. Du premier confinement, pendant lequel il se retrouve au chômage partiel, seul dans son appartement pendant trois mois à raser les murs. “Les premières semaines, ça allait encore”. Apéros Zoom, alimentation équilibrée, applaudissements à 20h, le Parisien joue le jeu à fond et se surprend même à apprécier sa détox forcée. “Mais plus ça allait, plus c’était dur. Plus le temps passait, plus je me sentais seul et plus je me faisais chier”, résume le jeune homme.

Le 11 mai, enfin libre, il décide de s’amuser. De se lâcher. De faire la fête. Des fêtes à base de GHB, de GBL, de cocaïne, d’inconnus et de relations sexuelles. “J’avoue, j’ai déconné à cette période-là”, confie-il. “Mais il y avait un peu un côté après-guerre, où on avait juste envie de rattraper le temps perdu”. L’été passe. Hector reprend son activité en télétravail. Septembre. 29 octobre, date du reconfinement. “Là j’ai eu une sorte de déclic. Il était hors de question de revivre le même épisode qu’en mars dernier”, décrit-il. Confiné ou pas, Hector continue donc à profiter de ses week-ends pour rejoindre ses partenaires au milieu de la nuit ou à organiser ses séances de chemsex chez lui. Sauf que de plus en plus, il en a conscience, il commence à préférer “consommer” en amont.

Addiction au sexe ou au produit ?

Avant de partir de chez lui à destination d’un plan, ou en attendant que ses rencards se pointent, il s’autorise donc une petite trace pour se chauffer. Puis plusieurs. Une habitude, dont il va avoir du mal à se défaire. Un mardi soir après le boulot, “un peu déprimé et alors que cela devait faire trois jours qu’il n’avait pas bougé de son appartement”, il finit par ouvrir le sachet de 3-MMC qu’il réservait pour le vendredi. Puis comme par réflexe : il ouvre Grindr et Scruff. Le lendemain, devant son incapacité à travailler, il se jure : plus jamais en semaine. Sauf qu’il craque à nouveau quinze jours plus tard.

Stephan Vernhes, ex-responsable du Spot, centre de santé sexuelle de Aides à Paris, résume : “in fine, certains ne savent même plus s’ils baisent pour le produit, ou si c’est leur addiction au sexe qui les pousse à consommer”. Hector confirme, pour lui c’est “sûrement un peu des deux”. Décembre, il rentre chez ses parents pour les fêtes. Il en profite alors pour se confier à eux sur ses problèmes. Et décide finalement de rester chez eux et de se faire suivre via un centre spécialisé de sa ville natale. Une fois par semaine, il a rendez-vous avec une psychologue. Une fois toutes les deux semaines avec un addictologue. “C’est un peu bizarre de retourner chez ses parents à 29 ans, reconnaît-il. Mais je sais que c’est juste le temps de rebondir et d’aller mieux. Heureusement qu’ils sont là”.

Cercle vicieux

Comme lui, Paul, 30 ans, community manager à Paris, est peu à peu tombé dans ce cercle vicieux après le premier confinement. Et ce, alors même qu’il n’avait jamais participé à un plan chemsex auparavant. Il essaie une première fois fin mai. Et y prend goût. En novembre, déprimé et angoissé par la période, il franchit un point de non-retour.  “Je savais que j’allais rejoindre un de mes plans cul vers 19 heures. J’avais commandé de la 4MEC (autre drogue de synthèse de la famille des cathinones) pour l’occasion. J’avoue j’ai un peu déconné mais j’ai commencé à la prendre seul vers 14 heures”.

Pour Basile, 25 ans, originaire de Nancy, c’est à peu de choses près la même histoire, bien qu’il n’en soit pas à son coup d’essai. Confiné seul dans son appartement pendant trois mois, il attend le mois de mai de pied ferme pour pouvoir se défouler à nouveau et rattraper le temps perdu. Même routine que ses pairs, il opte pour un cocktail à base de 3-MMC, de GHB, et de parties de jambes en l’air endiablées. Qui le rendent accro. Conscient de son problème, Basile rejoint un établissement spécialisé dans sa ville au mois d'août et est désormais suivi par une psychologue et un addictologue.

Les voyants sont au rouge

Et le moins que l’on puisse dire c’est que ces témoignages ne font pas figure d’exception. “Post-confinement, grosso-modo, nous avons identifié deux cas de figures. Ceux pour qui le confinement a été plutôt vertueux, c'est à dire ceux qui avaient choisi d'arrêter leur consommation de drogue. Ils n’avaient plus d’injonction à baiser, cela leur a permis de faire un break. Pour les autres en revanche, cette période a été très compliquée. Certains se sont retrouvés à consommer seul, à utiliser ces produits comme anxiolytiques” énonce l’ex-responsable du Spot. Pour ceux-là, la situation demeure extrêmement inquiétante. Fred Bladou, chargé de mission nouvelles stratégies de santé à Aides, confirme : "depuis les fêtes, nous sommes face à une augmentation des appels de détresse”.

Tous les voyants sont au rouge. “Les meilleurs amis de la drogue, sont l’ennui, l’absence de cadre et la solitude. Quand tu sais que tu dois aller bosser lundi matin, le dimanche tu t’arrêtes. Aujourd’hui les gens n’ont plus d’impératif pour se lever le matin”. Ajoutez à cela le contexte anxiogène lié au Covid-19, la disponibilité des produits (la plupart de ces drogues de synthèse coûtent très peu cher, sont disponibles facilement sur internet et arrivent chez leurs acheteurs en Colissimo, sous trois jours, NDLR) et le cocktail risque de s’avérer explosif pour les personnes en difficultés, qui souffrent déjà de traumas psychologiques ou dont les situations personnelles sont compliquées.

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"Des dispositifs partout"

C’est la raison pour laquelle, dès le premier confinement, l’association Aides a décidé d'adapter son offre d’accompagnement. Groupes de parole virtuels, groupe Facebook privé Info Chemsex (by Aides), adresse mail dédiée (chemsex[at]aides.org) ou encore numéro Whatsapp (07 62 93 22 29), tous les moyens sont bons. Et toutes les institutions et associations sont mobilisées. “Il existe des dispositifs dans quasi toutes les villes”, indiquent unanimement les trois professionnels.

Basile, dans un premier temps hostile à être accompagné à cause de mauvaises expériences de suivi psy dans le passé, est catégorique : c’est ce qui est en train de le sauver. Clément et Paul réfléchissent également à suivre sa voie et à consulter s’ils n’arrivent pas à s'arrêter d’eux-mêmes. Thomas L'Yavanc tempère : “mon impression en consultation, c'est que cela ne représente pas la majorité des chemsexeurs”. Si toutefois vous sentez que vous pourriez vriller, n'hésitez pas à consulter.