cinémaQueer Cannes, jour 5 et 6 : fluidité, parité, diversité

Par Franck Finance-Madureira le 13/07/2021
Cannes

Chaque jour, TÊTU vous emmène à la rencontre des films et des personnalités queers qui font le festival de Cannes. Aujourd'hui, Moneyboys, Compartiment 6, Les Amours d'Anaïs, le très attendu Retour à Reims et une rencontre avec Sandrine Brauer.

Après la prise de parole d’Emmanuel Macron et en cette veille de fête nationale, la Croisette s’enflamme. Les touristes et festivaliers italiens n’ont pas encore fini de fêter leur victoire à l’Euro que les débats sur le vaccin mobilisent presque autant que ceux sur les films. Les « Tu embrasses ? » et autres « Je suis cas contact d’un cas contact » sont les nouveaux « Salut, tu vas bien ? » et ce festival de Cannes apparaît de plus en plus incongru tant la fête est triste. Heureusement, côté cinéma, la programmation est riche et, de plus en plus fluide, à l’image du film proposé en séance spéciale pour son 60ème anniversaire par la Semaine de la Critique. Les Amours d’Anaïs avec une Anaïs Demoustier virevoltante, qui tombe amoureuse de la femme de son ex-amant interprétée par la décidement très lesbienne friendly Valeria Bruni-Tedeschi dans un mouvement gracieux et solaire. Il y a aussi le film finlandais de la compétition officielle, Compartiment n°6, adapté d’un roman de Rosa Liksom paru en 2011 et qui met en scène une héroïne à la sexualité fluide. 

Retour à Reims

Tout l’est peut-être un peu moins en Chine, vu de l’extérieur, mais dans Moneyboys, vu à Un Certain Regard, c’est un monde à part que nous propose le réalisateur C.B. Yi. Le film, à l’esthétique élégante et à la mise en scène inventive, est une plongée dans la « famille » qu’agrège autour de lui le jeune Fei, qui pour aider les siens, se prostitue dans les grandes villes du pays. La frontière est ténue entre l’amour et l’amitié et les cartes de la famille traditionnelle chinoise sont rebattues par ce groupe de jeunes hommes et femmes qui s’arrangent avec les apparences et la violence des regards de leurs proches restés dans leurs villages. 

Côté Quinzaine des réalisateurs, l’événement de ces derniers jours, c’était la projection de Retour à Reims (Fragments). Ce documentaire constitué d’images d’archives, de fiction comme d’actualité par le très talentueux réalisateur d’Une Jeunesse allemande, Jean-Gabriel Périot, est une variation-adaptation de l’ouvrage éponyme signé Didier Eribon. Le réalisateur a fait des choix, concentrant son propos sur l’angle féministe du livre qui suit le destin de la mère de l’auteur pour prendre de la hauteur sur l’histoire récente des femmes et de leurs libertés acquises de haute lutte. Le choix de confier la narration à la comédienne Adèle Haenel et de tisser des liens avec l’histoire politique récente, voire très récente, du pays, donne ce qu’il faut de souffle à ce film exigent et brillant.

 

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La rencontre du jour : Sandrine Brauer du collectif 50/50

Depuis quelques années le collectif 50/50 fait bouger les lignes dans le monde l’audiovisuel sur les questions d’égalité femmes-hommes et de parité. Nous avons rencontré Sandrine Brauer, productrice et co-présidente du collectif pour un bilan cannois et pour penser la suite, notamment imaginer les pistes possibles pour agir sur les minorités LGBT+

Cannes

Têtu : Quelle a été la genèse du Collectif 50/50 ?

Sandrine Brauer : Printemps 2018, après l’affaire Weinstein et la sidération absolue, il n’y a pas d’affaire aussi spectaculaire en France mais on sait que des situations de violence existent. On a envie de changer la donne et de questionner les causes, le collectif 50/50 se créé avec l’association Le Deuxième regard qui produisait des études déjà riches d’enseignement. La corrélation était immédiate entre les inégalités de salaires, de carrière et les violences. Le premier chantier a donc été la parité, l’égalité des chances et des droits en se posant la question de qui prend les décisions, dans les festivals, dans les boîtes de productions, de distribution… Le collectif nous a permis de sortir de ce qui, individuellement, pouvait être ressenti comme de zones grises. Le passage du « je » au « nous » nous a donné la certitude qu’il fallait agir et la force de le faire. Cela a allumé une mèche qui ne s’est pas éteinte depuis. Cela a donné l’image iconique de la montée des marches des 82 femmes qui désignait un chiffre clair : depuis 1946 au Festival de Cannes, 1546 hommes avaient été invités pour leurs films et seulement 82 femmes… Cela nous a permis de nous coordonner internationalement. 

Têtu : Le collectif 50/50 se positionne sur les questions de diversité, quel est l’état de la réflexion sur les sujets LGBT+ et les plafonds de verre afférents dans le cinéma ? 

Sandrine Brauer : Ce qui est sidérant, c’est comme la mécanique des fluides, c’est qu’on se rend compte que dès qu’il y a une avancée, il y a une résistance en symétrie ! Le travail qu’on a voulu faire pour la parité, c’était lutter contre l’invisibilisation, contre la marginalisation et ce qui est vrai pour les femmes l’est pour toutes les minorités et pour les LGBT, pour tout ce qui n’est pas mainstream… Il ne s’agit pas de pointer du doigt le mâle blanc de plus de 50 ans mais de se dire qu’il faut qu’on ait une forme de sagesse et de sérénité pour s’assurer qu’il y ait une grande diversité dans tous les endroits où se fabriquent les décisions. Il faut savoir créer des événements tels que la Queer Palm pour apprendre à chausser d’autres lunettes, à mettre les films en valeur autrement mais il faut aussi se dire que faire de films, c’est faire des films, on ne fait pas des films de femmes ou des films gays, ou de la diversité. On raconte des histoires, on fait vivre des personnages qui doivent aller au maximum de leurs pulsations personnelles. Il ne faut pas s’enfermer dans un ghetto minoritaire, jouer avec la périphérie et le centre. Pour être concrète, on n’a pas lancé encore au 50/50, et c’est un tort, de chantier sur les questions LGBT alors que nous sommes plusieurs à être naturellement prises dans ces sujets. Il y avait la première urgence de la parité mais c’est la boîte de Pandore. Chaque dossier se corrèle avec un autre. Mon rêve c’est d’arriver à créer une constellation avec des associations spécialisées sur les différents sujets, pour agréger tout le monde dans quelque chose de souple qui permettrait de se réveiller, de s’inspirer et de se titiller les uns les autres.