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GayLa vie romanesque de Joey Stefano, "power bottom" inoubliable du porno gay

Par Antoine Patinet le 27/08/2021
Joey Stefano, power bottom du porno gay dans les années 90

L'un des "power bottoms" les plus célèbres de l'histoire, Nick Iacona, alias Joey Stefano, aura marqué de sa beauté sublime le porno gay des années 1990. Une vie fulgurante et scandaleuse émaillée par les excès, le sexe et des outings fracassants. Une vie  qui devrait bientôt faire l’objet d’un biopic.

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Un soleil implacable cogne Los Angeles. Dans les hauteurs, au nord-est de la ville, ses rayons traversent les branches d’un palmier avant de s’écraser sur le turquoise d’une piscine privée. La villa vaut quelques millions de dollars. Son propriétaire, Simon, la regarde avec satisfaction. Sa femme et ses deux enfants sont partis à Chicago pour le week-end. Il contemple la vue, l’étendue infinie de la Cité des anges, là, à ses pieds. Il y est arrivé plein d’espoir, comme tout le monde, et maintenant, il est là. Il domine.

La pornstar gay la plus désirée du moment

Le tintement de la sonnette l’arrache à ses pensées. Des semaines qu’il l’espère. Qu’il lui tourne autour. Ce dieu. Ce démon. Cet acteur porno beau à crever qui s’est enfin résolu à s’offrir. L’argent le lui permet et l’époque – la fin des années 1980 – l’y encourage. La pornstar gay la plus désirée du moment. Celle qui se paye le luxe de choisir ses clients.

À maintes reprises, il avait croisé le garçon dans les clubs, les soirées privées de L.A. Toujours flanqué de la même bande : deux drag-queens, une grosse et une autre, toute maigrichonne, un ou deux julots, comme lui, et cette grande blonde exubérante dont on se demandait toujours ce qu’elle foutait là. Mais lui, c’était un gentil garçon. Il minaudait, jouait au timide, vous regardait par en dessous. Ses yeux bleu gris perçaient une épaisse mèche brune qu’il ne cessait de faire rebondir d’un mouvement de nuque.

Simon a toujours aimé les yeux clairs. Un soir, il a donné au jeune homme son numéro de téléphone. Alors qu’il se dirige vers le portail, il se dit qu’après le sexe il le paiera, bien sûr, mais lui promettra aussi de belles choses : des projets dans la musique, le mannequinat ou le cinéma, le vrai. "Bonjour, Joey.Tu peux m’appeler Nick." Joey Stefano, ce n’est pas son vrai nom. C’est le réalisateur porno Chi Chi LaRue et les gens du studio qui le lui ont trouvé, à la va-vite, en s’inspirant d’autres gars du métier. Son vrai nom, c’était Nick. Nick Iacona.

Un enfant de la classe moyenne

Avant de devenir star du X, Nick est un enfant de la classe moyenne. À 15 ans, après la mort de son père, il quitte l’école, sa mère et ses deux sœurs. "Mon père est mort, et j’ai déménagé. J’ai pris beaucoup de drogues. J’imagine que j’ai grandi trop vite. Mais il le fallait." C’est comme ça qu’il résume la fin de son adolescence, dans une interview donnée au magazine Thrust. Dans un autre entretien, il dit que son père a sexuellement abusé de lui.

Pendant quelque temps, il tapine dans les bars de Philadelphie ou de Manhattan. Il entame avec la drogue – crack, héroïne ou PCP – la plus longue relation de sa vie. Après un passage en cure de désintoxication, Nick a une révélation : il veut devenir acteur porno. C’est qu’il a une passion pour le sexe et, notamment, pour le X. Selon Charles Isherwood, l’auteur de sa biographie (Wonder Bread and Ecstasy, non traduit), dès son arrivée dans le milieu, Nick était incollable sur la culture porn. On raconte qu'il pouvait reconnaître n’importe quel acteur rien qu’en visualisant un plan serré de son membre. Une véritable encyclopédie.

Le rêve californien

À l’époque, il ne connaît encore personne dans ce milieu. Alors, un soir, Nick attend Tony Davis – une pornstar en fin de carrière – à la sortie d’un show au Manhattan Jocks Theater, et lui demande de l’aider à se lancer. Séduit par la beauté du jeune homme, Tony l’invite à Los Angeles. C’est ainsi que Nick Iacona débarque à L.A. durant l’été 1989. Son pygmalion l’accompagne au studio In Hand, où sévit Chi Chi LaRue. Bien qu’il ait l’habitude, depuis des années, de voir des centaines de hunks défiler dans son bureau, cette fois Chi Chi n’en croit pas ses yeux. "Mon Dieu, vous devez voir ce mec, on dirait Tom Cruise !" lance-t-il à ses actrices, Karen Dior et Sharon Kane.

Sans tarder, Chi Chi propose à Nick de tourner une scène et l’invite même à s’installer chez lui. Hors de question qu’il reste dans le motel minable où il loge actuellement. Les garçons comme Nick Iacona ne courent pas les rues. Pour un réalisateur, une beauté pareille, c’est une mine d’or et il ne va pas le laisser filer. D’autant que le jeune homme ne le laisse pas indifférent.

"Il était comme un gosse. Il profitait de toute l’attention et prenait son temps"

Pour Nick, devenu Joey Stefano, les premiers mois défilent comme dans un rêve. Chi Chi LaRue le prend sous son aile et lui présente des gens importants. Les films s’enchaînent sans difficulté, The Buddy System II, To the Bone, Idol Eyes... L’acteur aime ça, et ça se voit à l’image. Le succès est fulgurant. À l’époque, les rares acteurs porno qui accèdent au rang d’icônes, comme Jeff Stryker, sont ce qu’on appelle aujourd’hui des "gay for pay": des hétéros acceptant d’avoir des rapports homosexuels pour de l’argent. Joey Stefano, lui, c'est tout le contraire. Il prend tellement de plaisir à ce qu’il fait qu’il en oublie même parfois d’être professionnel.

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Karen Dior se souvient : "Il était comme un gosse. Il profitait de toute l’attention, prenait son temps, ce qui rendait Larry fou !" Stefano aime les hommes et choisit lui-même ses partenaires de jeu. Ce travail, pour lui, n’en est pas un. Comme il le dit lui-même, il fait du X parce que ça l’amuse. On le compare alors à Kevin Williams, le power bottom des années 1980, un de ces garçons gourmands qui n’ont de passif que le nom.

Bottom et fier de l'être

Alors que l’épidémie de sida fait rage, et pour faire réagir les autorités, une nouvelle génération d’homosexuels, plus militants, n’hésitent pas à outer des personnalités publiques. Dans ce contexte particulier, Stefano, passif et assumé, ne tarde pas à remporter tous les suffrages. D’autant que, les premiers mois, il tourne un film par semaine. Son atout : ne pas faire semblant d’être ce qu’il n’est pas. L’auteur Dave Kinnick raconte : "Ce qui était unique avec Stefano, c’est qu’il cherchait l’affection des hommes en public. C’était du jamais vu. C’était choquant. Il marchait dans les clubs avec un mec à son bras. Le monde du porno gay avait toujours été très insulaire, secret. Et puis arrive Stefano, un bottom agressif, très fier d’être passif."

"Avec Chi Chi LaRue, Tony, Karen, Sharon et quelques autres, ils étaient les rois d'Hollywood. Ils se faisaient appeler le Porn Brat Pack et, quand ils débarquaient dans les boîtes, tout le monde les connaissait”, raconte Chad Darnell, qui a interviewé plus d’une centaine de personnes pour mettre sur pied un biopic de l’ange déchu du porno gay. Joey Stefano atteint enfin la gloire qu’il a tant désirée. Il gagne jusqu’à 1500 dollars par scène et multiplie les shows de danse dans les clubs des Etats-Unis, parfois même d’Europe.

"Il dépensait sans compter et pensait pouvoir acheter l'amour des gens"

Au temps béni de la VHS, avant qu’internet et le piratage ne viennent tout saloper, le porno est une industrie florissante. Joey complète ses revenus, devenus confortables, par quelques soirées d’escorting avec des hommes prêts à payer des fortunes pour avoir un bout de Joey Stefano. Mais ces soirées le rendent mélancolique : "Tu crois que parce que tu es connu les gens vont te traiter différemment, mais, en fait, on te traite toujours comme une pute."

Mais, contrairement à de nombreuses autres pornstars, l’argent ne l’intéresse pas. Il n’achète pas de voiture, pas d’appartement... Le rêve américain de la classe moyenne est mort avec son père. "Son argent lui servait surtout à gâter ses amis, raconte Darnell. Toutes les personnes à qui j’ai parlé ont mentionné son incroyable générosité. Il pensait, je crois, pouvoir acheter l’amour des gens. Il dépensait sans compter et, pourtant, quand il a débarqué à Los Angeles, quelques jours avant sa mort, toutes ses affaires tenaient dans un sac poubelle. Il ne possédait même pas de valise."

Désamour et addiction

L’argent disparaissait surtout dans ses veines. Dès le premier automne, à Los Angeles, ses vieux démons le rattrapent. Difficile de rester sobre dans cette ville et dans ce milieu où la drogue et l’alcool sont partout. Puis, deux ans après ses débuts fracassants, les studios et le public se détournent de lui. Trop vu, trop tourné, en trop peu de temps. Faute d’avoir essayé de gérer sa carrière, Joey Stefano se retrouve relégué à son statut de "passif interchangeable", victime d’une industrie qui n’aime rien tant que la chair fraîche.

Les rumeurs sur sa séropositivité, son manque de professionnalisme sur les shootings, ses problèmes d’addiction, circulent partout. Bien avant l’invention d’Instagram ou de la télé-réalité, avant toutes les Loana et les Nabilla de la terre, Joey Stefano en a synthétisé les problèmes : "Il voulait être célèbre, mais il ne savait pas comment le vivre, analyse Chad Darnell. Il faisait des films, pour lesquels il était payé, mais, au bout d’un moment, il était tellement accro aux drogues que ça a pris toute la place."

Dernière chance new-yorkaise

"Quand Nick prenait de la drogue, l’enfant mignon, timide, gentil et généreux qu'il était se transformait en monstre. Il a même abandonné Sharon Kane, seule sur une plage de Mykonos, sans un sou en poche", continue Chad Darnell. Petit à petit, ses amis lui tournent le dos; le Porn Brat Pack n'est plus qu'un navire à la dérive. Stefano, qui veut se lancer dans le théâtre, s’installe alors à New York, et dit à qui veut l’entendre qu’il prend des cours de danse. Il se produit au théâtre Gaiety, un cabaret de burlesque masculin, et, si ses performances sont plus ou moins bonnes, selon son état, les étoiles semblent avoir décidé de lui accorder un dernier sursaut d’espoir.

Pour un projet d’album dans lequel elle veut explorer la sexualité, Madonna, plus grosse star de la planète, débarque avec ses équipes au théâtre Gaiety. Elle veut shooter ce qui deviendra les photographies du livre SEX. Adoubé par la Reine de la pop, Joey Stefano connaîtra un dernier regain de popularité. Hélas, la maison de disque de la Madone met son veto sur le projet de film érotique qui devait accompagner la sortie du disque.

"Des gens haut placés lui promettaient monts et merveilles, uniquement pour pouvoir coucher avec lui"

La courte vie de Joey Stefano a été rythmée par nombre de promesses non tenues. Il y avait toujours un nouveau projet, une nouvelle rencontre, quelque chose de plus grand, de plus mainstream qui devait lui donner un "vrai métier", loin du X. "Des gens haut placés lui promettaient monts et merveilles uniquement pour pouvoir coucher avec lui. Et puis, une fois que c’était fait, Nick n’avait plus de nouvelles, raconte Chad Darnell. Le mouvement Me Too a dénoncé les pratiques de ces hommes puissants profitant des rêves de gloire de jeunes gens déboussolés, en quête de reconnaissance. Au cours du temps, de nombreuses femmes en ont bien sûr été victimes, mais les jeunes hommes n'ont pas été épargnés. L’histoire et la chute de Joey Stefano en sont un exemple criant."

Lors d’un dîner avec deux journalistes, Joey jette en pâture le nom de David Geffen, géant de la musique, comme étant l’un de ses clients. Pour crâner ? Peut-être... Ou pour se venger de ces hommes puissants qui cachent leur homosexualité tandis qu’une partie de la communauté homosexuelle est décimée par le sida. Ces hommes qui lui ont fait tellement de promesses sans jamais en tenir aucune... si ce n’est le prix de la passe.

"Je me sens fini, j’ai des problèmes de drogue, je déteste la vie, et je suis séropositif"

Pourtant, Joey a aussi croisé la route de personnes bien intentionnées, comme Shayo, un marchand d’art de New York qui l’a sauvé à plusieurs reprises de la banqueroute ou de la taule – pour possession de stupéfiants. Charles Isherwood raconte que Shayo l’a invité à séjourner chez lui quelques jours, après l’avoir fait libérer sous caution. Le marchand lui a alors demandé, afin de tenter de les résoudre, de coucher ses problèmes sur le papier. Stefano s’est emparé d’un stylo et d’un post-it, et a écrit, dans l’ordre : "Pas de travail, pas d’argent, aucun amour propre, aucune confiance, tout ce que j’ai, c’est mon visage et mon corps, et même ça, ça ne semble plus marcher. Je me sens fini, j’ai des problèmes de drogue, je déteste la vie, et je suis séropositif."

Son dernier voyage

Lors de son dernier voyage à Los Angeles, pour l’anniversaire de Chi Chi LaRue, en novembre 1994, Sharon Kane, chez qui Joey séjourne d’habitude, refuse de l'accueillir chez elle. Elle appelle son ami Brian, qui, lui, accepte de l’héberger. Le soir des festivités, Joey décline poliment toute substance. Mais, deux jours plus tard, Brian le découvre dans sa salle de bain, une seringue dans chaque bras. Il aurait eu 27 ans dans un mois. Sa mort, reconnue officiellement comme une overdose, ressemble davantage à un suicide, au geste volontaire d’un homme qui n’en était ni à sa première piqûre ni à sa première overdose. Peut-être s’agissait-il aussi de mourir d’autre chose que du sida, et de ne pas voir son corps, son visage, bousillés par la maladie.

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Si c’est le cas, il aura emporté ce secret dans sa tombe, une tombe sans nom dans un cimetière de la banlieue de Philadelphie, accolée à celle de son père. "Il y a des choses, qui se sont passées le jour de sa mort, qui ne sont pas dans ses biographies, nuance cependant Darnell. La biographie d’Isherwood a été écrite trop tôt pour que tout le monde soit véritablement sincère." Le réalisateur s'interdit toutefois de nous en dire plus. Pour connaître cette vérité qu’il prétend détenir, il faudra attendre son film, qui devrait sortir aux états-Unis à l'Automne 2021. Un quart de silence après sa mort, le cinéma tend enfin les bras à Joey Stefano.

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Crédit photo : Vaadigm studio