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clubbingSoirée de clubbing queer dans un refuge de migrants : ce qu'il s'est vraiment passé à Vitry-sur-Seine

Par Nicolas Scheffer le 07/09/2021
La Toilette Paris a organisé une soirée controversée à Vitry-sur-Seine

Les participants à un événement organisé par La Toilette de Paris samedi à Vitry-sur-Seine sont tombés des nues en découvrant le lieu choisi, habité par des migrants. Face à la polémique, les organisateurs de la soirée et l'asso gérant le lieu plaident un quiproquo.

Dans une vidéo tournant sur les réseaux sociaux, on voit une petite fille noire, regard hagard, entre les fêtards… Une soirée organisée par La Toilette de Paris, duo de la scène queer nocturne, ce samedi 4 septembre à Vitry-sur-Seine, dans la petite couronne du sud de Paris (Val-de-Marne), suscite l'indignation du fait du cadre choisi : un lieu accueillant 225 réfugiés, dont 20 enfants. "En tant que personne queer, on sait l'importance d'un safe space. Venir saccager celui de personnes migrantes est un scandale", pointe auprès de TÊTU Kamil, alias Nymed, qui devait mixer à la soirée mais a annulé sa participation.

 

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Marine s'était inscrite pour une soirée agréable où elle pourrait s'éclater sur la musique pendant 24 heures non stop. Comme dans beaucoup d'événements du genre, les participants inscrits ne reçoivent l'indication du lieu qu'au dernier moment. "À minuit, La Toilette nous a envoyé un mail pour indiquer que le lieu ne serait pas ouvert avant minuit et demi ", raconte-t-elle à TÊTU. Mais une fois sur place et lorsque s'ouvre le portail blanc du 38 rue de Seine, elle s'aperçoit que l'endroit n'est pas, comme à l'accoutumée, désaffecté. "À travers les fenêtres, on voyait des gens regarder la télé. Une cinquantaine d'autres personnes étaient à l'extérieur, en train de faire un barbecue et de papoter. On se rend compte que c'est une zone d'habitations", poursuit-elle. Passé un parking en plein air, "on voit des familles, avec des jeunes enfants qui crient", complète Julien, également présent sur place.

Malaise chez les teufeurs

"Des gens sont ivres sur un parking au milieu de nulle part. Des personnes de ce foyer sortent et s'inquiètent", décrit encore Aloïs. "Quelque 500 à 700 teufeurs débarquent dans ce qui ressemble à un squat, sans sécurité ni barrière", reprend Julien. "On n'avait rien à faire ici. Et le lieu n'était pas fait pour accueillir des centaines de personnes", déplore Marine. Selon elle, les WC à disposition des participants sont ceux des personnes vivant là. "Il y avait des capotes, des seringues, on ne peut pas laisser comme ça un endroit à des gens qui vivent déjà dans la précarité ! On a pourri un coin qui est déjà pourri, c'est totalement contraire aux valeurs queer", souffle-t-elle.

"La situation est devenue trop malaisante et avec mes amis, on est partis."

Après deux heures d'attente, la musique démarre vers 2h30, grâce à un petit groupe électrogène. "Le son était trop faible pour une soirée, mais beaucoup trop fort pour être au milieu d'un lieu où résidaient des gens, notamment avec des enfants. La situation est devenue trop malaisante et avec mes amis, on est partis", témoigne Julien. Marine, elle, est restée jusqu'à 4 heures, au moment où les forces de l'ordre sont venues évacuer le lieu de ses fêtards. Plusieurs personnes présentes à cette Toilette ont exprimé sur les réseaux sociaux leur malaise devant cette situation. "Quand on mixe, on tente de faire vivre des valeurs de liberté et de tolérance. En tant que personnes marginalisées, on doit respecter les réfugiés qui vivent dans la précarité", insiste Kamil.

"Le bon sens obligeait d'annuler la soirée à minuit, lorsqu'ils n'avaient pas de lieu pour organiser l'accueil de plusieurs centaines de personnes", fulmine Marine. "Ça dépasse tout ce que j’ai pu entendre sur le monde de la nuit parisienne. C’est indécent, j’ai si honte", déplore auprès de TÊTU Manel Eddaouidi, membre des Eveillés, un collectif de musiques électroniques pour les droits des éxilé·es en Île-de-France.

La Toilette plaide un quiproquo

Face au tollé, l'organisation de la soirée s'est fendue d'une réponse. "Nous comprenons la frustration et les désagréments provoqués par l’arrêt subis dès le début de cette Toilette et par les ratés d’organisation déjà évoqués, et nous en sommes sincèrement désolés", a-t-elle reconnu sur Facebook. Le duo explique avoir dû changer de lieu à la dernière minute à cause d'un arrêté municipal leur interdisant tout événement festif. "Nous avons été mis en contact avec le gérant ainsi que trois délégués de ce lieu abritant des migrants", développe La Toilette.

"Les migrants savaient que la fête devait durer 24 heures et étaient contents de voir d'autres personnes."

Contactés par TÊTU, les organisateurs assurent que les habitants du lieu étaient informés qu'une soirée électro aurait lieu et qu'"ils étaient contents de savoir qu'une caisse de solidarité allait pouvoir leur apporter des ressources financières". "Ils nous ont dit que ça leur faisait sincèrement plaisir de nous accueillir. Ils savaient que pendant 24 heures, on serait présent, mais les migrants espéraient que la caisse de solidarité leur permette de vivre mieux après notre départ. Lorsqu'on a vu que des enfants étaient sur place, on a demandé aux délégués si cela ne poserait pas de problème et ils nous ont répondu qu'il ne s'agissait que d'une soirée", développe au téléphone, très ému, Victor, l'un des deux membres du duo. Selon les deux garçons, d'autres collectifs ont créé la polémique afin de déstabiliser La Toilette.

Des regrets des gérants du lieu

United Migrants, l'association gérante du lieu, squatté depuis mi-mai et en attente d'être réaménagé, évoque elle aussi une "polémique injustifiée". "Aucun des résidents ne s'est plaint et des délégués ont été prévenus en amont de la soirée. Les migrants savaient que la fête devait durer 24 heures et étaient contents de voir d'autres personnes", nous jure Romain Prunier, fondateur de l'asso. Selon lui, des agents de sécurité permettait de sécuriser le bâtiment et les toilettes de location étaient bien dédiées à la soirée. "Notre seul souhait était qu'il y ait une caisse de solidarité et que les migrants puissent participer à la fête", précise-t-il.

Mise à jour, le 9 septembre à 17 heures : L'association United migrants indique à TÊTU qu'"avec le recul, nous constatons que c'était une erreur d'organiser cette soirée. Le public n'était pas prévenu de la nature du lieu, les organisateurs n'étaient pas présents et les normes sanitaires n'étaient pas respectées, notamment le contrôle du pass sanitaire". L'association indique par ailleurs que le lieu a guère été nettoyé le lendemain matin, les habitants ayant dû ramasser les déchets. Plus grave encore, "nous craignons qu'une date d'expulsion nous soit annoncée. 225 personnes se retrouveraient à la rue dans une situation dramatique". Pour l'éviter, l'association s'engage à ce que le lieu n'accueille plus d'événement public.

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Crédit photo : illustration, Unsplash