Abo

GrindrRencontres gays hors métropoles : le retour des petites annonces

Par Floriane Valdayron le 01/10/2021
gay des champs

Les applis ont imposé la géolocalisation comme principal critère de rencontre. Une formule qui marche moins bien loin des grandes villes, où se développent donc d’autres formes de drague et, in fine, de vivre son homosexualité.

Difficile d’improviser un one shot un mardi soir au fin fond de la Drôme. En dehors des métropoles, si les profils se côtoient de près sur les applis, les garçons sont en revanche beaucoup plus espacés les uns des autres dans la réalité. “À Paris, l’utilisateur le plus éloigné se trouve à 500 m ; en milieu rural, comme en Normandie, d’où je viens, on peut très vite passer à 25, 30 ou 35 km”, constate Clément Nicolle, géographe et auteur d’une thèse intitulée Espaces, sociabilités et rencontres gays à l’heure des applications géolocalisées.

Le charme discret de la petite annonce rurale

Alors, en élargissant les possibilités d’action, des sites de rencontres old school, inconnus en ville, continuent de fonctionner, faisant même la nique aux applis reines du marché, et ce malgré une recette pouvant paraître désuète : la bonne vieille petite annonce. Actif-soumis.com, hommes-pour-hommes.com…, autant de sites alternatifs sur lesquels se rabattent de nombreux hommes gays, comme Justin, 40 ans. Vivant à Équeurdreville-Hainneville, en périphérie de Cherbourg, dans la Manche, cet artiste fait la plupart de ses rencontres via gareauxgays.com, qu’il a découvert au printemps en cherchant “plan cul gay Cherbourg” sur Google. “Grâce au site, je fais la connaissance de deux mecs par semaine en moyenne”, estime-t-il, un rythme que ne lui offrait plus Grindr.

C’est ainsi que ces sites de petites annonces, qui jouissent d’un bon référencement, se trouvent régulièrement en tête des recherches gays sur internet, malgré un design très, très daté. “Les petites annonces sont les ancêtres du Minitel, remarque Clément Nicolle. Elles sont associées à un public tournant autour de 40-60 ans.” Un public particulier, donc, et qui a ses besoins propres et spécifiques.

"Je suis prêt à prendre quatre bus et à faire de longs trajets si le plan me plaît vraiment."

Prenons l’annonce de Mecorvault : “Mec 40 ans, mince, 1m79, 68 kg, yeux bleus, mignon, actif-passif (17*5), masculin. Je cherche à passer un moment coquin pendant la pause déjeuner du midi. Je reçois sur Orvault Bugallière. Je suis disponible seulement de 12h20 à 13h30. Je suis cool et discret. Je ne suis libre que 2 midis dans la semaine pour le moment. À vos claviers.” Ici, l’utilisateur se présente, certes, physiquement, mais insiste davantage sur un critère logistique peu présent sur les applis : son emploi du temps – en raison des distances, plus longues, qui rendent nécessaire de s’organiser avant un date. “Il n’est pas rare d’avoir à rouler plusieurs dizaines de kilomètres”, rapporte Clément Nicolle. Et, pour ceux qui ne disposent pas de voiture, reste la motivation : “Je suis prêt à prendre quatre bus et à faire de longs trajets si le plan me plaît vraiment”, témoigne Justin.

Un anonymat protecteur

Par rapport aux applications géolocalisées, ces sites alternatifs présentent également l’avantage de laisser à chacun la possibilité de choisir sa localisation. On peut ainsi augmenter ses chances de rencontres en se situant dans la ville la plus proche. Un paramètre qui séduit également les garçons soucieux de conserver un “anonymat protecteur”.

“Certains ont peur car ils voient les espaces non urbains comme des lieux fermés, plus conservateurs, où les existences minoritaires seraient réprimées, analyse Paul Chenuet, prédoctorant en géographie du genre et des sexualités, auteur d’un mémoire sur les minorités sexuelles et de genre en milieu rural. Ce qui peut rendre la rencontre plus difficile.” Ces réflexes de discrétion, voire de prudence varient évidemment selon les vécus, mais aussi selon les territoires et leur histoire. “Cela peut être plus compliqué dans des régions comme la Picardie et le Grand Est, où les campagnes sont dés­industrialisées, en déclin, et ont beaucoup souffert sur le plan social”, relève, par exemple, Clément Nicolle.

Enzo*, 32 ans, a grandi dans l’Oise dans une famille où régnaient les stéréotypes sur l’orientation et le genre. Alors pas question pour lui, qui n’a jamais fait son coming out dans sa ville natale, de s’y afficher sur une appli. Il préfère l’anonyme tchat, où la distance le met à l’aise. “Au début, quand je me suis inscrit sur le tchat Coco, j’angoissais à l’idée de rencontrer les mecs à qui je parlais, se souvient-il. Ça ne devait pas être trop près de chez moi, il me fallait plein de photos… J’étais complètement parano, ça me rendait malade.”

"Quand elles ont échangé leur premier baiser, ça n'a choqué personne parce qu'elles avaient toutes les deux leur place dans la commune."

Habiter en dehors des métropoles n’est toutefois plus synonyme de vivre caché, comme cela a longtemps été le cas lorsqu’il fallait “monter à la ville” pour vivre son homosexualité. “Beaucoup des personnes que j’ai interrogées trouvent des moyens de s’intégrer à la communauté locale”, souligne Paul Chenuet. Loin des clichés habituels sur la campagne, les territoires ruraux ne sont d’ailleurs pas intrinsèquement hostiles à la visibilité. “Une femme de mon enquête a rencontré sa compagne à une fête de village, raconte le prédoctorant. Tout le monde dansait autour d’elles lorsqu’elles ont échangé leur premier baiser, et ça n’a choqué personne parce qu’elles avaient toutes les deux leur place dans la commune : elles y étaient déjà appréciées, entourées et respectées.”

Le constat peut être le même pour qui s’installe dans un village afin, par exemple, d’y ouvrir un bar ou un commerce. “Finalement, quand on s’engage localement, une sorte de reconnaissance s’installe. Ainsi, on n’accepte pas la personne « malgré » ce qu’elle est, mais on l’inclut totalement”, détaille-t-il. C’est ce qui s’est passé pour Bernard Raynal. Après s’être installé dans les années 1980 à Gourin, un village de moins de 4.000 habitants dans le Morbihan, pour y ouvrir une boîte de nuit – très vite devenue gay –, il a lancé en 2003 une Marche des fiertés, la Festy Gay, dynamisant ainsi la commune tout en devenant une figure locale.

Le rapport au "milieu"

Ces vingt dernières années, au fil des évolutions successives des droits LGBTQI+ dans la société française, “il y a eu en dehors des grandes villes une forme de « normalisation » de l’homosexualité”, analyse Clément Nicolle. “Les espaces non urbains permettent désormais de développer des formes de visibilité différentes de celles que l’on trouve dans les métropoles”, complète Paul Chenuet. Le rapport au fameux “milieu”, notamment, diffère encore souvent de celui des grandes villes, tant le concept de communauté, les prides et le drapeau arc-en-ciel restent largement associés à une culture LGBTQI+ urbaine. “Parmi ceux que j’ai interrogés, beaucoup m’ont dit que ce n’était pas vraiment leur truc”, confirme Clément Nicolle. “Je vis très bien ma sexualité, mais ne suis pas adepte du milieu gay”, témoigne Mecorvault, quadragénaire, qui s’est inscrit sur internet pour faire ses “rencontres coquines” en toute discrétion.

Mais d’autres ont au contraire décidé d’être leur propre étendard et d’affirmer leur visibilité, même isolés. Maquillage, cheveux colorés en vert, en rose, en bleu ou parfois en jaune flamboyant, à Équeurdreville-Hainneville Justin est reconnaissable de “très” loin. “Quand on me croise dans la rue, on m’appelle par mon prénom, raconte-t-il, une pointe de fierté dans la voix. Je suis un des seuls à m’assumer autant.” Et s’il lui arrive d’entendre des insultes homophobes sur son passage, le quadragénaire l’assure : “Je passe outre, ça ne m’abattra pas, je mettrai toujours des paillettes autour des yeux.” Bien qu’il n’existe pas de statistiques spécifiques sur les actes LGBTphobes dans les espaces ruraux, Paul Chenuet relativise l’idée, encore très ancrée, d’un risque plus élevé d’agressions, physiques ou verbales, en dehors des métropoles. “L’anonymat protecteur des villes est à reconsidérer, note-t-il. Car si l’on a un souci dans un village, on sait aussi où trouver son agresseur : donc il peut presque y avoir un pacte tacite de non-agression.”

Élargir ses horizons

S’insérer dans un réseau local, qu’il soit militant, politique ou associatif, offre aussi une forme de protection et enrichit les possibilités de rencontres. Dans les zones moins peuplées, l’associatif se révèle même parfois essentiel. “Il permet de lutter contre l’isolement, de se rassembler sans forcément aller dans la grande ville la plus proche, car tout le monde n’a pas de voiture ni les moyens de s’y rendre, surtout les jeunes”, indique Pierre-Alain Cottineau, président de l’Esac. Cette association communautaire du Pays d’Ancenis – région naturelle de Loire-Atlantique –, fondée en 2017 pour les habitants des territoires éloignés des centres LGBTQI+ de Nantes et d’Angers, compte une trentaine d’adhérent·es. Chaque mois, elle organise des “conviviales” pour échanger et mener des opérations de sensibilisation et de prévention sanitaire. “Chacun apporte à boire et à manger, on fait des activités, comme du karaoké, du yoga, des crêpes-­parties… C’est assez varié, énumère Pierre-Alain Cottineau. En 2020, on a commencé à monter un réseau avec les différents centres LGBTQI+ du Grand Ouest, pour s’harmoniser.” En tissant ce maillage associatif, Pierre-Alain a cherché à pallier l’insuffisance chronique de lieux de rencontres dans les territoires éloignés de la ville : “Chez nous, il n’y a aucun bar LGBTQI+.”

Là encore, impossible toutefois de généraliser. Les espaces ruraux du littoral breton n’offriront pas les mêmes possibilités que ceux du Limousin. “L’hiver, il n’y a pas grand monde sur le littoral, mais, l’été, les commerces rouvrent avec l’arrivée des vacanciers, explique le prédoctorant. À l’inverse, il y a des territoires où cette saisonnalité n’existe pas.” Loin des circuits touristiques, les espaces divergent également selon leur proximité avec une ville moyenne abritant un, voire deux établissements identifiés ou friendly. “Même si ces villes n’ont pas de territoire gay à proprement parler, comme le Marais à Paris, elles ont des logiques assez similaires à celles des centres urbains, reprend Paul Chenuet. On peut y rencontrer des gens comme soi, ce qui crée un sentiment d’appartenance à des territoires non urbains.”

Pour les autres, il reste toujours le cruising extérieur. Parcs, bois, criques, aires d’autoroute ont bien des avantages : ils restent ouverts toute l’année, et personne n’a à s’en occuper. Apparus bien avant internet et les applis, ces lieux de drague restent dans certaines zones “des endroits structurants pour trouver un partenaire sexuel”, explique Paul Chenuet. Leur accès, supposément “secret”, se transmet de bouche à oreille entre locaux mais aussi, désormais, sur internet. Le site lieuxdedrague.fr se fait ainsi fort de les recenser sur une carte de France, relayant les suggestions de ses membres. Par exemple, en Dordogne, vers Champniers-et-Reilhac – moins de 500 habitants –, manue_24 signale : “Aire de repos en cul-de-sac. Discret et en bordure de la D675. Laissez vos warnings pour indiquer votre présence.” En Saône-et-Loire, à Mâcon, ville de plus de 33 000 habitants, le parc de l’Abîme est recommandé par rudi71 : “Il est fréquenté essentiellement par des hommes matures, en journée et le soir. En général, des rencontres se font sur l’un des trois bancs face au restaurant. Attention !! Ce lieu est public, plutôt à utiliser pour un premier contact.” À force, certains déploient un vrai savoir géographique. “L’un de ceux que j’ai interrogés m’a dit que, quelle que soit la route qu’il prend, il sait où trouver les lieux de drague”, s’amuse le prédoctorant. Fûtés, les petits bisons !

*Les prénoms ont été modifiés

Illustration : Vaadigm Studio